S’ils ont perdu un morceau d’eux c’est qu’ils n’ont pas eu peur de le risquer
Mordre le bouclier, Justine Niogret, 2011
J’avais tellement aimé Chien du heaume qu’il était difficile de résister à Mordre le bouclier nonchalamment posé sur une étagère tout près, tout près, de la banque – de prêt. Et même pas en prêt une semaine, c’est l’avantage des petites bibliothèques généralistes : tout le monde se rue sur la nouveauté Gallimard, mais personne ne s’intéresse à une couverture trop fantasy – et pourtant sobre.
(p. 44)
Le livre a sans doute souffert d’être le deuxième de l'auteur, d’être assez différent du premier, et surtout d’être lu en même temps que je découvrais Le Trône de Fer, contre qui pas grand monde ne peut lutter, sans doute, si l'on reste dans le même genre. J’ai été un peu désappointée par la lenteur du récit, par l’absence ou presque de combat, de magie. Mordre le bouclier, c’est un itinéraire intérieur vers ce qui est en soi qu’on ne veut pas voir, ce qui est là qu’on ne veut pas comprendre, de ce qu’on croit savoir à ce qu’on peut découvrir. Ce n’est pas tellement plus sombre que Chien du heaume, ni plus interrogatif, mais il l’est sur un autre mode, plus évident, un peu, moins totalement prenant, et j’ai parfois été un peu distancée, un peu perdue, sur la route de Bréhyr et de Chien. C’est dommage : les questions du livre, la quête de Chien, sont passionnantes. Qu’est-ce qu’être, et qu’est-ce qui fait être ? Existe-t-on tant qu’on n’a pas de nom et qu’on ne connaît pas le nom des choses ? Et le surnom, les armes ? Tout ceci dans un temps médiéval resserré ou dilaté, dans un monde qui n’a pas totalement l’échelle du nôtre et qui condense les moments de transition où quelque chose se met en place et d'un coup s'impose avec certitude.
(glossaire final)
La langue parfois un peu raide m’a empêché de plonger totalement dans le récit, tout comme le côté un peu trop évident, un peu trop systématique, de la double quête de Chien après son identité inconnue et de Bréhyr après son identité originelle. Identités qui ne se trouvent que dans la violence et le sang, nouvelles naissances, et dans la mort, et la résurrection peut-être ; parabole un peu inachevée à mon goût.
« Les livres redonnent une langue aux empereurs et aux morts, Chien. Ils sont… des bulles au creux des vitres ; le temps passe et elles demeurent là, et si on brise le verre, l’air qui s’en échappe vient pourtant d’un hiver passé. Comme ces gouttes d’ambre que l’on trouve dans le Nord, de ces perles de sang d’ours, de ces pierres de frères de la forêt. »
Mordre le bouclier, Justine Niogret, Mnémos, 2011, p. 164.
Aaa...
Sur les panneaux du marchand de journaux, l'affichette de Libé : La France perd son triple A. Sur le trottoir, un père qui marche avec sa fille et lui lit un livre (L'école des loisirs, il y a "enfant" dans le titre, le livre de janvier?) : "Et, à la fin de la semaine, il se passa enfin quelque chose."
Viimne reliikvia
La dernière relique, Grigori Kromanov, 1969, version estonienne (version russe pour l’exportation, casting international)
En plein trip « l’Estonie c’est fantastique » et « vive la nostalgie à la fin de l’automne », je suis retournée voir un peu de cinéma estonien, comme un shoot glacé pour attaquer la bibliothèque.
Mon Dieu, ça n’a pas raté.
Le programme annonçait une légende médiévale, un prince et une Agnes, et le titre, La dernière relique (Viimne reliikvia) laissait supposer un petit trafic des plus réjouissants à base de tibias et dents de lait entre Teutoniques. Las, les costumes, une ambiance de guerre livonienne, et la Réforme qui a l’air d’être passée par là, laissent plutôt supposer un XVIe siècle bien faisandé. Ma foi, tant pis – ce n’est pas comme si c’était le XVIIIe, j’aurais du quitté la salle avec force scandale, tout de même.
Les couleurs, les costumes, les acteurs, évoquent Peau d’âne ou La princesse de Clèves ; effet d’époque sans doute, le film date de 1969. Il est peuplé de belles dames blondes, blondes et de beaux chevaliers, pas toujours preux, mais qu’importe : il y a au moins un prince charmant au nez très droit et au sourire un peu trop satisfait.
Résumé estonien
Résumé russe (oui, ce blog est pour la parité)(et la paix dans le monde)
La dernière relique, c’est celle que le sire von Resbieter lègue à son fils, lui faisant promettre sur son lit de mort de ne jamais, jamais, la céder au monastère. Dans un coffret ouvragé, un fragment de sainte Brigitte. Les moines psalmodient en latin, ambiance Dies Irae, j’ai un peu peur. Mais non, le film est merveilleusement drôle, et pas toujours à ses dépens. 1969, cape et épées, belle dame à sauver : c’est délicieux. Hans von Resbieter (Raivo Trass) tient fermement son coffret mais dès qu’il croise l’espiègle Agnes von Mönnikhusen (Ingrīda Andriņa), pupille de l’abbesse (Elza Radziņa), il sait que saint Brigitte ne vaut pas les promesses faites à son père. L’abbesse veut l’os ? Très bien, lui aura la pupille. Evidemment, rien ne se passe comme prévu : lors d’une promenade à cheval, les fiancés croisent un étrange homme, Gabriel (Aleksandr Goloborodko), qui se prétend homme libre et dont Agnes sauve la vie, menacée par trois épées de son promis à la suite d’une impertinence.
Premiers regards, premier trouble. A la nuit, lors de l’attaque par les révoltés du château d’Hugo, Agnes est sauvée in extremis par Gabriel qui lui offre escorte jusqu’à Tallinn où il doit se rendre, lui, pour convaincre Ivo Schenkenberg (Peter Jakobi) d’aider les rebelles. Mais.
Ivo veut se venger. Au monastère, Frère Johannes (oui c’est un monastère mixte, grrr) veut récupérer l’os de Brigitte et surtout mater les rebelles. Hans veut Agnes. L’abbesse veut l’os de Brigitte. Gabriel veut Agnes et soutenir les rebelles. Agnes comprend assez vite qu’elle veut Gabriel, cet homme si fort, si brave, au rire si éclatant.
Sauve-toi, enfant libre!
Sauve-toi, enfant libre et russe!
Il y a de l’humour bon enfant, qui n’est pas sans faire penser à Jean Marais et Gérard Philippe. Il y a de l’humour involontaire, du qui a mal vieilli : des trucs visibles, des solutions grosses comme sainte Brigitte, des portes dérobées, des murs qui s’ouvrent, des morts qui reviennent à la vie (ouf, d’ailleurs, c’eût été dommage), des nonnes offrant de montrer leurs péchés contre un câlin, des nobles au bain comme dans un tableau, un prêtre qui s’en va par un passage secret mais qui reviendra, des déguisements subtiles, des ruses de sioux, des pigeons voyageurs, des aménagements intérieurs monastiques dignes d’un Q. Il y a de grandes scènes un peu appuyées, regards enamourés et cuissot grillé. Il y a de l’humour de propagande, des chevaliers tournés en dérision de façon outrée, du ridicule, et c’est tellement naïf, c’est comme de la barbe à papa : c’est sucré et chimique, mais c’est si bon. Les rebelles, eux, on ne sait pas très bien ce qu’ils veulent, si ce n’est que les chevaliers et les monastères ne sont pas très gentils et qu’il faut s’en venger. Ils veulent aussi libérer les moniales, laisser éclater leur rage, et s’amuser. La guerre des paysans sur fond de domination étrangère – celle des Chevaliers Teutoniques, jamais évoqués. La dernière relique, c’est un peu l’Alexandre Nevski des Estoniens (dont la bataille finale se déroule d’ailleurs en Estonie, enfin, plus ou moins, ne déclenchons pas d’incident diplomatique majeur) : le combat de libération d’une nation opprimée, et des classes opprimées par les riches et les curés. Vive les nonnes libres !
L’ensemble est charmant, frais, doucement naïf ; et l’association avec le passé légendaire ne pouvait qu’assurer un succès fou au film, culte en Estonie. Et puis il y a des chansons, belles chansons. Je n’avais jamais remarqué à quel point l’estonien est une langue qui se prête au chant – les Estoniens, comme les Baltes, sont un peuple de chanteur, et 1990 est leur révolution chantante. J’ai envie de me remettre à l’estonien. J’ai un cœur d’artichaut linguistique.
Oh. Je comprends encore tout.
Si je commence à dire que je vais tout plaquer pour l’Estonie, achevez-moi. Vous serez bien urbains.
Là c'est juste en russe, mais faites comme si vous n'aviez pas vu cette honteuse injustice - et c'est juste parce que j'aime bien ces petits moines.
La modification
Michel Butor, 1957
Vous êtes installée dans votre compartiment-couchette, près de la fenêtre. Vous avez réussi à caser votre valise sous la couchette, après force soupirs et râleries. Vous avez sorti vos petites affaires pour la nuit, le produit à lentilles calé entre le rebord de la fenêtre et l’échelle, l’étui à lunettes dans le sac, la bouteille d’eau, le livre, la brosse à dents, les papiers à lire pour le travail. Vous soupirez de concert avec vos compagnons de route : il fait atrocement chaud, la climatisation est détraquée, il paraît que ça sera réglé plus tard, en attendant il fait chaud, si chaud, alors que dehors c’était l’hiver, toujours pas un temps de saison puisqu’il fait trop froid pour la fin octobre, mais du moins est-ce un temps pas de saison mais froid, plutôt que ce temps pas de saison mais chaud, cet été indien que tout le monde savoure et dont vous ne pouviez plus. Pour parer à la chaleur, la fenêtre est ouverte et le compartiment bruyant, ce bruit pénible des souffleries qui jamais ne cessent.
Vous avez faim. Vous avez faim et rien à manger. Vous n’êtes pas arrivée très en avance, à peine vingt minutes, et la gare de Bercy vous a surprise, si minuscule, une fin de ligne provinciale en plein Paris. Il n’y avait qu’un marchand de sandwichs, il y avait du monde, il restait peu de sandwichs, vous n’avez pas attendu, impatiente comme toujours et anxieuse à l’idée de manquer votre train, comme toujours. Vous n’avez pas eu totalement tort : vous êtes tout au bout du bout du train, tout en tête. Une jeune femme passant dans le couloir remarquera dans la soirée qu’en cas de collision, vous êtes mal placés.
Vous avez faim et vous vous demandez si un charriot passera. Vous aviez envisagé vous passer de dîner mais vous comprenez bien que ce ne sera pas facile. Vous auriez au moins pu penser à prendre une pomme, une de ces trois pommes rouges qui sont restées dans la coupe, une de ces pommes rouges assez mauvaises au demeurant, mais qui vont pourrir maintenant, et vous n’aimez pas le gâchis, sans compter qu’il faudra nettoyer la coupe. Vous serez surprise de les retrouvez inchangées ou presque à votre retour dans deux semaines, vous en ferez une petite compote. Vous avez faim. C’est peut-être d’avoir travaillé. Vous avez encore fait les choses au dernier moment, il vous reste une douzaine de communications à lire et vous savez qu’il faudra les lire, pour espérer comprendre peut-être un peu ce qui se discutera en italien. Vous êtes calée dans votre fond de banquette, vous n’osez pas enlever vos chaussures, et vous n’osez pas non plus mettre les pieds chaussés sur la banquette : ce n’est pas votre couchette. Vous êtes calée mais pas très bien. Vous lisez, vous soulignez, parfois vous sombrez dans un enthousiasme silencieux. Vous n’échangez que le minimum avec vos voisins, vous ne leur direz pas vingt phrases, et vous les retrouverez le lendemain dans le Panthéon, le banc juste devant vous, ils vous reconnaîtront avec que vous ne les reconnaissiez, et vous vous plongerez dans votre guide parce que vous n’aurez pas envie de parler. L’arrivée à Rome sera étrange, il y fera chaud, très chaud, vous n’aurez pas accès à votre chambre, pas de douche, pas la possibilité de vous changer, pas de thé, et vous partirez marcher en ville trop chaudement vêtue. Et vous serez touchée par le Panthéon mais vous ne le comprendrez pas tout de suite, touchée par ce plafond, cette coupole percée, cette lumière, et les sons qu’on y entend, parce que vous aimez les églises.
Vous avez faim et heureusement le steward arrive enfin jusqu’à vous. Vous avez changé de compartiment au début du voyage, pour permettre à un couple d’être ensemble plutôt qu’à chaque bout du wagon. Si vous étiez restée dans votre voiture 96, vous seriez moins loin de la collision et vous auriez déjà mordu dans votre sandwich. Vous en profitez pour tester ce que vous appeler pompeusement et malhonnêtement votre italien. Vous demandez un panino. Vous êtes même capable de préciser que vous le voulez au jambon. Vous êtes totalement perdue dès qu’on vous demande si vous voulez boire quelque chose. Le contrôleur est passé un peu avant, déposé des bouteilles d’eau pétillante. Impossible de savoir si c’est l’usage ou si c’est une façon d’amadouer les voyageurs qui n’en peuvent plus, il fait chaud, diablement chaud, même avec la fenêtre ouverte, et en plus il fait bruyant. Vous abandonnez vos articles. Vous avez lu ceux de la première séance et relu celui que vous devez commenter, voilà qui est assez pour un soir. Votre livre vous attend. Vos compagnons de voyage, un couple qui a l’âge de vos parents et leur fils, qui doit avoir votre âge ou à peu près, semble s’ennuyer. Ils ont pensé aux sandwichs maison, eux, et vous les enviez de ne pas s’infliger un pain de carton et un jambon de plastique. Mais ils n’ont rien à lire, et vous sont profondément étrangers. Ils feuillettent Le Point, le laissent traîner, discutent avec langueur, attendent la nuit. Vous vous plongez dans le livre que vous avez choisi pour le voyage, un livre qui se passe dans le Paris-Rome, vous êtes une ancienne khâgneuse, et vous êtes une snob. Vos voisins attendent et vous lisez Michel Butor. Vos voisins soupirent et vous gardez les yeux baissés sur votre livre. Vous leur proposerez, plus tard, d’installer les couchettes, s’ils veulent dormir. Vous êtes résolue à vous montrer une voyageuse compétente et polie ; vous leur avez déjà confirmé que le train s’arrêterait souvent, au moins en Italie. Vous le tenez de vos compagnons de voyage initiaux, ceux du compartiment 96, qui avait l’air plus gentil, plus souriant, plus vivant. Vous ne leur auriez pas plus parlé pourtant, ou peut-être que si. Vous commencez à avoir mal au dos, vous aimeriez tant mettre les pieds sur la banquette, vous n’osez toujours pas enlever vos chaussures, et les phrases de Michel Butor sont difficiles à suivre. Vous serez une voyageuse polie, plus tard. Pour le moment, si mal que vous commenciez à être dans votre coin de banquette, vous ne voulez pas vous installez là haut dans l’ombre et vous gardez les yeux sur votre livre, concentrée sur ces phrases longues, méandreuses, figurant dans un même mouvement l’infini diversité d’un seul instant, quand cet instant est dans un train en mouvement, au milieu de gens en mouvement, avec une pensée en mouvement, des souvenirs et des projets. Le livre veut décrire aussi minutieusement que possible la totalité d’un voyage humain et l’ambition est vertigineuse ; Tentative d’épuisement d’un voyage en train vous paraîtrait un sous-titre approprié. Du moins l’auteur se contente-t-il du voyage d’un seul homme. Vous aimez les entrelacs de la pensée du voyageur, vous aimez sa perception des gens qui l’accompagnent, sa description de l’intimité bizarre des compartiments-couchettes ou des inconnus vont se brosser les dents ensemble, se dévoiler ensemble sans leurs lentilles, ôter ensemble des chaussures odorantes, s’endormir ensemble et se réveiller ensemble. Vous, du moins, vous endormirez. Il apparaîtra au petit matin que vos compagnons de voyage ont peu et mal dormi. Vous le soupçonniez déjà au départ, tant ils semblaient étonnés du confort relatif de la couchette, qu’ils n’aient jamais auparavant pris le train de nuit ou qu’ils jouissent de cette fatigante capacité à toujours être pris au dépourvu par des inconvénients pourtant connus, et à ne pas en prendre leur parti, jamais. Vous reproposez de dépliez les couchettes, ils refusent à nouveau. Vous sentez pourtant qu’il faudra que ce soit vous qui insistiez, la prochaine fois que vous proposerez, sans quoi vous pourriez aussi bien passer la nuit ainsi, vous assise calée dans votre coin, eux assis sans laisser-aller et sans oser réclamer ce qui est pourtant leur couchette.
Vous arrivez enfin à lire les phrases de Michel Butor, leur fausse simplicité, et vous appréciez de plus en plus sa façon de naviguer entre le passé, le présent, le futur, le fantasme. Le texte se brouille de plus en plus, vous ne savez pas toujours exactement quand le voyageur est, ni s’il est ou s’il imagine. Vous savez cependant que le train va moins vite que le livre, ou que vous avez commencé trop tard : on a passé Dijon depuis longtemps quand Michel Butor et le voyageur y arrivent. Vous trouvez que l’ensemble est daté : une telle situation n’existerait plus aujourd’hui ou personne ne se fait licencier pour avoir divorcé – sauf peut-être dans les Harlequin, c’est exactement le genre de situation qui pourrait arriver à une héroïne un peu naïve et employée dans une société américaine moraliste exigeant conjoint et famille de ses employés. Et pourtant le roman n’est pas daté – peut-être dans sa recherche formelle un peu visible, mais elle ne vous dérange pas, au contraire, vous aimez cette volonté de saisir la pensée. Vous ne finirez pas le livre cette nuit, et dans quelques chapitres vous trouverez que l’auteur aurait tout à fait pu se passer de quatre-vingt à cent pages, mais vous n’êtes qu’à Dijon, le procédé reste enthousiasmant. Vous êtes touchée par les hésitations du voyageurs et le monde qui défile, dans le compartiment et derrière les vitres, reflets littéraires de la vie, tremblants, déformés, presque illisibles, parfois, comme ces reflets que vous traquez dans les fenêtres ou sur les vitres du compartiment, comme ces reflets démultipliés dans le train du voyageur, et comme ces rêves qui ne sont que l’ultime transformation du voyage et des voyageurs. Vous avez fermé la fenêtre et déplié les couchettes, vous êtes montée rapidement sur la vôtre, vous avez enlevé vos chaussures et sorti vos draps, votre loupiote ne fonctionne pas mais vos voisins veulent bien que la lumière centrale reste allumée. Vous lisez, lisez, lisez. Le livre vous entraine, les phrases interminables, mimant la succession parallèle des petits faits d’un voyage en train et les sautillements de la pensée et de la mémoire, vous comblent. Pour ne rien dire des descriptions de ville, les villes qui n’existent, pour le voyageur en train, que comme zones industrielles plus ou moins miteuses, faubourg, gare, faubourg, zones industrielles plus ou moins miteuses. Votre livre se hérisse de petits morceaux de papier bleu, vestige du signet de bibliothèque tamponné de la date de retour, parce que vous n’avez pas voulu corner un livre de bibliothèque. Pas devant des gens. Plus tard vous le ferez quand même, car vous n’aurez plus de papier. Et en rédigeant ce billet, en reprenant vos marques, ils vous feront un petit tas de larges confettis bleus. Le héros vous est antipathique, sa femme aussi, mais vous ne les détestez pas. Pas encore. Vous les plaignez. Vous aimeriez connaître Cécile mieux, mais vous n’en connaîtrez que ce que le voyageur connaît, voit, veut bien comprendre. Il ne se préoccupe pas des embarras, des soucis, des aménagements. Ce n’est même pas un jouisseur : il n’en a pas le courage. Vous aviez compris ses hésitations, vous étiez émue par son incapacité à faire, à l’acte, vous finirez écœurée par le personnage, quelques soirées plus tard, quand vous aurez le temps de finir le roman. La situation est peut-être datée au premier abord, mais le roman est atemporel : c’est celui du mouvement de la pensée et surtout de la lâcheté, de la compromission, du renoncement. Mais pas de ces renoncements nobles, plein de dépouillement et d’honneur, qu’à défaut de toujours comprendre vous savez admirer chez les héros anciens. Un renoncement vulgaire, le renoncement au grand, au bonheur, au vrai, un peu trop inconfortable. Un renoncement qui prend pourtant la forme du beurre et de l’argent du beurre. Vous finissez par éteindre la lumière centrale, votre loupiote est en marche. Vous voisins ont verrouillé le compartiment, vous les détestez : comment sortir d’un compartiment verrouillé dans l’affolement d’un accident, comment vous portera-t-on secours si personne ici n’est assez conscient pour ouvrir ? Vous finissez par éteindre vous loupiote, vaincue par une phrase de cinq paragraphes et deux pages. Quand vous vous réveillez, l’homme a presque changé d’avis et le train a changé de sens, vous êtes en queue de train, il faudra de nouveau remonter tout le quai à l’arrivée à Termini. Demain, la première chose ou presque que vous verrez, ce sera l’Albergo Quirinale et vous sourirez dans votre bus, pensant à ce représentant infidèle. Vous extrayez votre valise, saluez vos voisins qui cherchent une paire de lunettes perdue, ce qui vous est proprement inconcevable, et sortez dans la chaleur de Rome.
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue
On me demande de citer 15 auteurs qui me viennent spontanément à l’esprit. Soit. On me demande aussi. Vraiment, quelle insistance. (Oui,ça fait un an.)(Je ne vois pas le problème, c'est insistant et patient, parfaitement.)
Sade. Parce que c’est l’alpha. (Ce n’est quand même pas toujours ragoûtant, aussi.)
Sacher-Masoch. Parce que c’est l’oméga. (Et infiniment plus lisible.)
Appolinaire. Les Onze milles ve*rges, ça commence bien, vif, joyeux. Ça finit emballement diabolique et cruel, sadien, dommage. Plus soft, on se rabattra sur son jeune Don Juan et ses exploits.
Restif de la Bretonne. L’Anti-Justine, haha, on est sauvés. Enfin… si on passe sur l’inceste, qui semble obséder Nicolas, et qui empêche un peu de s’amuser avec les personnages, lesquels ont l’air comblés, merci pour eux.
Jean-Jacques Rousseau. Un homme qui parvient à faire atteindre au lecteur de tels sommets d’ennui avec la description des premiers émois d’un jeune homme mit fessée mérite d’être salué.
Choderlos de Laclos. Cette langue, ces soupirs, ces doubles sens, ce Valmont… Et puis smart is sexy, tout le monde le sait.
Catherine Millet. Le quota féminin de ce billet, pardonnez mon inculture. Mais pas un livre pour le plaisir du lecteur : c’est froid, précis et clinique, aide-mémoire pour l’auteur et réflexion plus qu’autre chose, et qui laisse le lecteur avec le désagréable sentiment d’avoir été forcé d’être voyeur. Cru, mais pas érotique.
John Cleland. Les métaphores et les périphrases de Fanny Hill en font de toute évidence l’ancêtre en droite ligne des Harlequin Spicy. Prochainement sur ce blog : archéologie textuelle et philologie du J’ai lu Passion intense.
Diderot. J’aime beaucoup Diderot – et pas seulement La Religieuse ou Les bijoux indiscrets. Le Supplément au Voyage de Bougainville, aussi. Et puis c’est joyeux, c’est drôle, c’est festif, et Denis n’a visiblement pas besoin d’étaler les désirs retors et outrés de son inconscient pour s’amuser, c’est agréable.
Crébillon Fils. Je ne m’explique pas cette obsession pour les libertins du XVIIIe siècle. Surtout que Crébillon n’est pas palpitant, que son style est alambiqué et lourd, et qu’il lui faut toujours d’interminables développements avant d’en venir au boudoir.
Tony Halliday. Parce que so heiss wie ein Vulkan, parce que la samba toute la nuit ça rend heureux, parce qu’un déhanchement… suggestif ? Rien à voir avec Johnny, et pourtant, Que je t’aime et Gabrielle, hein.
Apulée. Qui constitue, avec L’âne d’or, la caution intello-snob de ce billet.
Juliet Elizabeth Leto. Grâce à elle, vous ne verrez plus jamais votre tuyau d’arrosage de la même façon (Coup de folie, Harlequin Rouge passion, oui oui.)(et, oh, tiens, une autre femme.)(…)
Pierre Louÿs. Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation. C’est irrévérencieux – pour le moins – c’est ironique, c’est plein d’esprit et de légèreté, c’est terrible.
Colette Renard, qui sait passer le temps.
E nagu Eesti
Estonie tonique, rétrospective à la Cinémathèque, jusqu’au 5 décembre, programme de courts-métrages d’animation, 28 novembre et 5 décembre.
Que ceux qui me connaissaient il y a sept ans et subissaient mes mails geignards ne lèvent pas au ciel des yeux atterrés : on peut avoir été geignard et être nostalgique.
Et aimer aussi beaucoup le cinéma d’animation soviétique, poétique et mélancolique, souvent. Et drôle. Et adorable.
Et profiter alors des derniers jours du festival Estonie Tonique et de la programmation à la Cinémathèque pour les cent ans du cinéma estonien né à Tartu le 30 avril 2012. Après tout, c’est à Tallinn que vous aviez fêté les Cent Cinquante Ans du Rock Russe (oui, des majuscules, il le vaut bien), célébrer un anniversaire estonien à Paris n’est que justice. Oui, ça n’a pas de sens, mais j’aime à rappeler dès que possible que j’ai fêté les Cent Cinquante Ans du Rock Russe.
Au programme, six films des années 1980-1990 (surtout 1980) et des techniques différentes : marionnettes, pastels, jeu sur l’image filmée, papiers découpés.
Le premier film, Põrgu (« Enfer », Rein Raamat, 1983) est précédé d’un panneau en estonien sans sous-titres (ou alors bien cachés, ou alors j’étais fatiguée). Il est très surprenant, avec ses personnages comme autant de petites marionnettes de papiers aux articulations heurtées, qui s’animent sur une décor immobile de Ballhaus Otto-Dixienne et au violon triste et tanguero. On croirait une gravure de presse ou illustrant, un peu grisée un peu jaunie, un livre d’enfant ancien. Survient un diable au cornet qui lance un cancan endiablé, un jazz fou et dépenaillé, la folie s’empare des danseurs et du café, la scène devient Jardin des délices et l’expressionnisme allemand cède la place à l’exubérance effrénée des Flamands, dans une Ballhaus de plus en plus sombre et oppressante. Un homme se dresse, un Christ aux yeux tristes et las, qui ne peut imposer qu’une paix provisoire. Le violoniste a désormais deux compagnes, mais il reste impuissant lorsque ressurgit le diable et ses ombres, et ses machines de guerre, Otto Dix à nouveau. La scène violon aux chevilles étirées en longs doigts fins et rapides à pincer les cordes est pulvérisée, pulvérisé le tango lent et doux, éclatés les couples, envolés les joueurs, impuissants l’homme-christ. Et le film s’arrête sur des images immobiles, sur des gravures, qui rassemblent les lieux les hommes et les folies. Le programme indique que le film est inspiré par trois gravures d’Eduard Wiiralt, Enfer, Cabaret, et Le Prédicateur. C’est évidemment très clair une fois qu’on le sait ; mais il n’empêche : le travail des ambiances, les liens entre les scènes, l’histoire, le style, sont superbes.
Le deuxième film, Suur Tõll (« Le grand Tõll », Rein Raamat, 1980) s’annonce comme un pastel tout droit sorti d’un album d’enfant. Les mèches de barbes et cheveux sont très belles, et répondent aux ondulations de la mer – ce camaïeu de bleus, bleu du ciel, bleu des casques des marins, bleu des voiles, bleus de la mer, bleus des vagues ! Inutile d’avoir des sous-titres pour comprendre les quelques mots lancés, en revanche j’aurais aimé en connaître plus sur la légende de Saarema. Le film est très tendu, comme une corde qui résonne, et les ondulations du Suur Tõll répété par un chœur d’homme à mi-voix répondent aux ondulations des poils de barbe du géant, au tremblement de la terre sous les pas des démons, au rire du diable à l’œil au deux pupilles rose et fuchsia, au frissonnement des couleurs, aux battements des cœurs des hommes attendant l’attaque, et aux battements du cœur de la spectatrice ébahie par la violence du film. Ça commence comme un album d’enfant, un inoffensif livre en couleur, et c’est un authentique récit de fondation avec libations de sang et corps déchiquetés, empalés, décapités. La lumière se rallume et on sent la salle respirer, abaisser ses épaules. Ma voisine américaine dit, trop fort, qu’elle n’a jamais rien vu de tel.
Le noir se refait et ne se défera plus avant la fin. Erreur du projectionniste, pause salutaire ? La suite est moins sombre et violente.
La guerre est toujours là. Dans Sõda (« La guerre », Hardi Volmer et Riho Unt, 1987), on ne la voit pas on l’entend : bombe, mitraille, la petite chauve-souris dans son grenier se réveille et mange une mouche. Elle est adorable, la petite marionnette, de grands yeux et une petite tête de Maître Yoda. Elle volette, elle prend le soleil derrière la vitre, elle s’endort. La guerre a fait des trous dans son grenier par où entre de grands oiseaux noirs qui la chassent vers les étages inférieurs. La guerre fait débarquer les rats qui entendent la chasser vers les étages supérieurs. La petite chauve-souris est moquée, pincée, mordue, débusquée, essoufflée, elle se cache les yeux sous les ailes. Et elle est véritablement Maître Yoda sachant utiliser la force invisible : des oiseaux noirs, des rats ? Qu’à cela ne tienne, elle les joue les uns contre les autres à la faveur d’un sac de grains. La scène où les rats vident le sac est tout bonnement superbe, du Wallace et Gromit avant l’heure et en marionnette pelucheuse. Attaque en piqué des oiseaux qui refusent de se laisser ôter le grain du bec. Riposte des rats par lancer d’œufs. Cordes-lianes, outils, tout est bon dans la guerre, et la petite chauve-souris, adorable mouche du coche. Le grenier est celui d’un moulin, les rats et les oiseaux s’emballent, tourne la meule, volent les cordes, piquent les herses, et les oiseaux meurent, et les rats meurent. On ne voit pas le sang, on ne voit pas les corps déchirés, on rit même, mais c’est terrible. La petite chauve-souris se cache, attend la fuite des derniers oiseaux des derniers rats, et retrouve sa poutre, une mouche, et sa fenêtre. Jusqu’à ce que de nouveau les canons, la mitraille, les cris, la fumée. Le moulin est touché, le feu prend, vite petite chauve-souris. Elle s’est sauvée ? Peut-être. Dehors la rivière coule et le moulin est une ruine.
Le film suivant, Aeg (« Le temps », Mark Soosaar, 1983) est d’un ennui total : le temps, le temps qui passe, de la naissance à la mort, jeux d’enfants, école, mariage, promenade, la circulation, la mer, il s’ouvre et se ferme sur un long plan de chute d’eau, et joue sur les accélérations de l’image pour dire la vie qui passe en un mouvement et sans prise. C’est appuyé, c’est long, et ma seule joie est de reconnaître la Victoire qui se dresse près de Kadriorg.
Puis Kevadine Kärbes (« La mouche du printemps », d’après La mouche, le cafard et l’araignée, d’Anton Hansen-Tammsaare, 1986), et l’on retrouve les délicieuses marionnettes animales de Hardi Volmer et Riho Unt. J’ai d’abord un peu peur d’un long moment bavard et métaphysique sur le droit, les circonstances, les contingences, quand la discussion s’engage sur la table du petit-déjeuner entre une mouche que j’ai d’emblée nommée Gaston pour sa casquette-bal musette, et un cafard aux longues moustaches et au canotier droit sortie d’une balade à l’Île de la Jatte quelque part à la Belle Epoque. Mais dans la discussion, droit, circonstances, contingences, Gaston est pris au piège sous une capsule de pepsi. Le bruit pour l’en sortir alerte Dame Araignée sous son fichu de coccinelle. Et Gaston, trop heureux d’avoir échappé à l’asphyxie sous son pepsi vole droit dans la toile. Son compère cafard ne peut l’en délivrer : ne reste plus qu’à s’attabler. Le voilà lui aussi pris au piège : droit, circonstances, contingences, rien ne règne que l’appétit de Dame Araignée. Jusqu’à ce que l’habitant des lieux ouvre le robinet et détruise la toile. Adieu mouche, cafard, araignée. L’homme met sa casquette et sort dans une rue vide et grise, froide, aux façades bleutées, des façades de maisons en bois comme celle dont il vient de sortir, comme celle dans laquelle je passais trois semaines en arrivant, elle était dans Suur Ameerika.
Le dernier film, Kapsapea (« La tête de chou », Hardi Volmer et Riho Unt, 1993) est une merveille. Il a dix ans et un régime communiste de moins que les autres, il dure 30 minutes ce qui lui permet d’installer une histoire avec des détails, plutôt qu’une ambiance, une scène ou un moment. C’est l’histoire d’un chou, un gros chou, un énorme chou, alors que cette année-là tous les autres sont si petits. Et c’est justement la foire agricole : cinq roubles et un diplôme en jeu. Dix roubles, peut-être, pour un tel chou. Samuel ne peut s’empêcher de s’arroger le chou, l’énorme chou de sa voisine. Le kolkhoze est mort, vive la loi du plus fort. Arrivé au café de la ville avec ses girls, ses trafiquants, son illuminé patriote (façon Young Estonian Army wants YOU) et son journaliste américain, Harrison from New York, avec blouson en cuir, fedora et barbe de trois jours (j’ai attendu, attendu, le lasso, il n’est jamais paru). Harrison, venu pour écrire sur l’Estonie libre, écrira plutôt sur les choux, les énormes choux, de ce tout petit pays. L’article paraît dans le New York Times, avec une photo de Samuel berçant son chou, et tombe sous les yeux d’un homme cuvant sur un banc. Hop hop hop, taxi, emmène-moi en Estonie, je n’ai pas de quoi payer mais j’ai un revolver. A la suite de péripéties toutes plus absurdes et drôles, les Chinois entrent en scène, et les Russes aussi, bien sûr, le KGB est mort, vive le KGB. Le film est une fabuleuse parodie de film de gangster, de film d’espionnage, de film d’aventure – ah, Harrison roucoulant avec la fille de Samuel, puis dévalant un tunnel dans un charriot de mine, sa princesse en émoi derrière lui ! J’ai même vu une citation d’E.T., il y en avait sûrement bien d’autres, mais je ne suis pas cinéphile. C’est absurde et tonique, c’est très, très drôle, bien fait de bout en bout (le chou a l’air d’un vrai, à chacune de ses apparitions je me demandais si c’était un vrai, et donc les personnages de grandes marionnettes, ou si le marionnettiste était vraiment très, très habile). Je veux le revoir. Allez le voir (deuxième et dernière séance le 5 décembre).
Hardi Volmer et Riho Unt, décidément superstars. Et l’Estonie aussi, où il doit faire froid et sombre maintenant. Winter is coming.
toute ressemblance avec des personnes existant...
Il fait un effort pour garder les yeux fixés sur les lignes agitées par le mouvement du wagon, pour aller vite dans sa lecture mais sans rien laisser échapper d'important, un crayon dans sa main droite, marquant de temps en temps une croix dans la marge, parce que ce texte doit lui servir à préparer quelque chose, un cours sans doute qui n'est pas prêt et qu'il doit donner cet après-midi, un cours de droit probablement puisque, si le titre courant danse trop pour que vous puissiez le déchiffrer à l'envers, vous êtes pourtant capable d'identifier les trois premières lettres L, E, G, du premier mot qui doit être "législation", vraisemblablement à Dijon puisqu'il n'y a pas d'autre université sur la ligne avant la frontière.
Il porte une alliance à son doigt effilé et agité; il doit venir faire ses cours deux ou trois fois par semaine, une seule fois peut-être s'il s'est bien débrouillé, s'il a un pied-à-terre là-bas ou un hôtel asssez bon marché qui lui convienne, parce qu'il ne doit pas être royalement payé, et laisser sa femme à Paris où il habite comme la plupart de ses collègues, avec ses enfants, s'il a des enfants, qui sont obligés d'y rester à cause de leurs études, non qu'il manque d'excellents lycées dans cette ville, mais parce qu'ils ont déjà peut-être leur baccalauréat, l'aînée du moins, ou l'aîné (c'est une réaction très sotte, c'est entendu, mais il est sûr que vous auriez préféré que votre premier-né fût un garçon), car, s'il est certainement plus jeune que vous de quelques années, il s'est peut-être marié plus tôt et ses enfants, mieux suivis, n'auront pas eu de difficultés à faire des études plus brillantes que Madeleine, par exemple, qui n'en est qu'à sa première à dix-sept ans.
Il tourne la page avec fébrilité ; il revient en arrière ; il n'a pas la conscience tranquille ; il doit se reprocher d'avoir reculé juqsu'à ces dernières minutes un travail qu'il aurait du terminer depuis longtemps en toute tranquillité ; ou bien une difficulté soudaine a-t-elle surgi et s'est-il trouvé brusquement obligé de reprendre complètement tout ce qu'il avait en effet préparé, cette elçon dont il ne croyait ne plus avoir à s'occuper depuis l'obtention de son poste ? Il y a une distinction véritable chez lui, et, on le sent, de l'honnêteté.
Bien loin que son traitement lui permette une escapade à Rome comme celle que vous êtes en train de réaliser, il est probable qu'il aimerait, s'il en avait les moyens, si le fait d'éviter à tout prix les dépenses superflues dans les vêtements n'était pas déjà devenu chez lui une seconde nature, en porter d'autres que ceux-ci, presque râpés, et qui même lorsqu'ils étaient neufs ne devaient pas avoir la moindre prétention à l'élégance, un autre manteau que ce pardessus peut-être déjà légendaire à la faculté, noir à gros boutons, qu'il a conservé, seul dans ce compartiment à ne pas s'être mis à l'aise, non qu'il ait moins chaud que les autres, mais parce qu'il n'y fait pas attention, tellement absorbé dans son problème ; son visage si pâle tout à l'heure est légèrement congestionné, et à travers les reflets de ses verres vous voyez ses yeux clignoter nerveusement.
Sans même de quoi se payer une voiture évidemment (et si lui-même n'en souffre pas directement, n'y pense pas, car il doit être aussi discret que scrupuleux, cela doit manquer à sa femme et à ses enfants), comment peut-on donc vivre ainsi, professeur de droit ? Mais bien plutôt comment peut-on être directeur de la branche française de la maison Scabelli ? Car il est vrai que vous gagnez beaucoup plus d'argent que lui, que vous avez une voiture, que vous pouvez vous permettre quelque fantaisie, que vous êtes très bien habillé, votre femme aussi, quand elle veut, enfin qu'elle pourrait l'être si elle le voulait, mais si ce qu'il fait ne vous intéresserait pas, il est sûr néanmoins que, lui, cela l'intéresse et qu'il a choisi ce métier avec sa demi-pauvreté à cause de cela, tandis que vous, avant d'entrer chez Scabelli, il est bien clair que vous vous moquiez éperduement des machines à écrire et de leur vente ; et puis il y a les fameuses vacances, tandis que votre temps à vous est à peu près entièrement dévoré par votre office, même quand vous quittez Paris pour une autre région que Rome.
Michel Butor, La modification, Editions de Minuit, 1957, p. 49-51.
(jeudi-citation, un jeu de Chiffonnette)
Dieu qui fît le ciel et les étoiles est ce que ça t'aurait donné du mal de changer ton plan phénoménal
J’étais tranquille, j’étais peinard, plongée dans ma torpeur. Cuné s’est approchée de moi et elle m’a regardée comme ça : t’as rien écrit, ma fille, depuis longtemps, l’est temps qu’ça change, viens faire un tour dans mon p’tit tag, j’vais t’apprendre un jeu rigolo, à grand coup de questions absurdes. Moi j’lui dis « laisse béton ». Elle m’a filé un « si », j’lui ai filé un « pourquoi », elle m’a filé un « fais », j’lui ai filé mon portrait.
Si j’étais Moi : c’est-à-dire, si j’étais Moi-toi ? Je ne serai plus moi. Ou bien si j’étais Moi-moi ? Mais alors, c’est que je ne suis pas Moi, là ? Mais donc, qui suis-je, d’où viens-je, où vais-je ? Il est temps de reprendre un verre.
Si j’étais Fashion : j’aurais mes cheveux rêvés et parfois hélas un goût déplorable en matière masculine.
Si j’étais amoureuse : je serais légère et rayonnante et pétillante (c’est-à-dire, encore plus que d’habitude, n’est-ce pas), et j’aurais des papillons dans le ventre en permanence, et il sentirait bon le sable chaud. Et je n’ai jamais prétendu que je n’étais pas un cliché.
Si j’étais anglaise : je pourrais céder à mon mauvais goût vestimentaire en toute liberté et bonheur. A moi léopard, rose à paillette, mini minirobe et escarpins argentés. Ensemble.
Si j’étais écrivain : mais je le suis. Et croyez-moi, le fantasme de l’écriture en solitaire dans une maison en bord de mer, on en revient. (Comment ça, une thèse pas finie, ça ne compte pas ?)(Eh bien si j’étais écrivain, j’écrirais, tiens. Vous voilà bien avancés, avec votre mauvais esprit.)
Si j’étais en colère : ah, tiens, j’avais d’abord oublié cette question. Refoulée, ma colère ? Oh, non, vraiment, je ne vois pas ce que vous voulez dire. (Mais le jour où elle sort, numérotez vos abatis.)
Si j’étais d’humeur joueuse : je flirterais sans vergogne.
Si j’étais un rideau : un rideau de douche. C’est bien un rideau de douche. Et puis c’est tout moi : c’est discret, ça a une bonne propension au kitsch, et c’est polyvalent (ouh, je t’ouvre pour admirer Monsieur, ouh, je t’ouvre violemment pour faire peur à la dame sous sa douche, ouh, je m’emberlificote dedans pour faire sauna, ouh, j’en fais plutôt une robe de Bal des Déb’, ouh, ça fait parachute de secours, ouh, je te jette façon rets sur le méchant assaillant, ouh, je te décroche pour emballer un cadavre – j’ai trop regardé Les Experts, oui). On devrait toujours avoir un rideau de douche à proximité, un peu comme une serviette de toilette, finalement.
Si j’étais une pandémie : je dirais bien la peste, pour faire médiéval (la Grrrrrande, la seule, la vraie, la Noire), mais c’est un peu quelconque, finalement. Ebola, c’est tout de même trop salissant. La variole, éradiquée mais sait-on jamais, me semble à la fois historique, snob et l’air de rien, faussement inoffensive, c’est parfait.
Si j’étais un assureur : Séraphin Lampion. Who else ?
(Et je ne désigne personne, j’ai la flemme d’inventer des questions et de trouver qui n’a pas encore répondu.)(Ma paresse me perdra.)
Rien à tirer des gens du coin, j’ai pensé. Tout serait bien plus simple avec un professionnel allemand.
(Pour fréquenter plus que de raison les érudits du XIXe, je confirme : le professionnel allemand est incomparable.)
Les minutes noires, Martín Solares, 2009 (2006)
Les minute noires est un polar somme toute classique : il y a le policier fatigué et sans illusion, les policiers corrompus, l’alcool, une ville bien glauque et un crime bien sordide, des journalistes idéalistes, des politiciens véreux, des experts, des femmes au décolleté vertigineux, un syndicat, des voitures, des journalistes moins idéalistes.
Alors, pourquoi lire Les minutes noires plutôt qu’un autre ? Eh bien d’abord, la couverture est belle, affiche colorée et silhouettes sombres, sourire de Mona Lisa aztèque, tout en rouge et noire, et vos congénères du métro vous sauront gré de leur avoir mis sous les yeux une si jolie chose – peut-être un peu moins de leur rappeler Jeanne Mas, mais enfin, après tout, vous n’êtes pas responsables de leur déplorable culture musicale. Ensuite, l’histoire se passe au Mexique, c’est exotique, et ça nous change des polars scandinaves verdâtres et frisquets. Sans compter que la teneur en poisseur est fortement augmentée par les 40° à l’ombre de la petite ville de Paracuán – pauvres habitants. Ensuite, le Roi des Martiens est entouré d’une cour de secrétaires en mini-jupes argentées. Ensuite, on mange du crabe et on se saoûle au rhum, c’est meilleur que la bière et les sandwichs. Ensuite c’est drôle ; noir, triste, sans espoir, acide, mais drôle. Ensuite, peu importe qui a tué. Peu importe comment le policier trouve la réponse. Peu importe l’enquête elle-même. Les minutes noires est un policier-somme-toute-classique-canada-dry, qui dépasse aussi ce niveau supérieur du policier mit critique sociale ou politique, description d’un monde, et/ou style – et, c’est mieux. Le roman de Martín Solares tourne autour d’un crime, alors il est publié dans une collection policière : c’est anecdotique. C’est surtout un roman terriblement bien construit, tortueux et feuilleté ; bien écrit ; mêlant les influences littéraires, passant de la satire à l’empathie et du surréalisme au naturalisme, avec quelques épisodes délirants et fantastiques – qui m’ont furieusement fait penser à Boulgakov, même si c’est très différent ; peut-être l'importance du rêve. Ensuite, il y a deux héros pour le prix d’un, le jeune policier-guitariste des années 70 (cheveux longs, moustaches, lunettes rondes), et son collègue quinquagénaire un peu fatigué vingt-cinq ans plus tard (bedonnant, chemises hawaïennes, pacifiste jusqu’à ce que la moutarde lui monde au nez). Il y a un jésuite. Il y a un albinos – peut-être. Il y a du café. Il y a même un bout d’Humphrey Bogart.

