03 juillet 2009
Veni, vidi, ordi
Un seul être vous manque et tout est dépeuplé
Alléluia mes frères, Hosanna mes sœurs, le dieu des curieux existe. Alors que je ressentais une empathie de plus en plus forte avec la baleine échouée sur une plage du Mexique et l’ours blanc voyant sa banquise fondre (on ne parle pas assez de la détresse morale et physique de l’ours blanc, si vous voulez mon avis), alors que j’envisageais une action coup de poing contre le réchauffement climatique (vous croyez qu’une grande manifestation d’éventails, ça lui ferait peur ?), alors que je ne voulais plus de glace, mais une place à vie dans les bacs congélateurs du Monoprix, alors que, tel le crabe vert dans un creux de rocher trop longtemps délaissé par la marée, je n’aspirais plus qu’à être attrapée par les côtés par un petit garçon, ou plutôt son papa dans son rôle préféré et favori de papa-qui-s’occupe-de-la-progéniture-au-lieu-de-buller-tranquillou (c’est affreux ces gosses, ça ne sait pas se surveiller tout seul à la plage, non mais vraiment c’est une honte, ça devrait être livré finis ces machins-là), et balancée sans trop d’égard dans un seau Ploum (maintenant, ça doit être Dora, je n’ai pas trop suivi l’évolution de la chose) pour y rejoindre une loche obèse et des mini crevettes déjà trop défraichies pour être mangées sans risque, avant d’être ramenée en haut de la plage, sous un parasol certes mais en haut de la plage, à tenter de survivre au gobis agressifs (moi je connais surtout le paganel et celui à grosse tête) et à la loche (vous coloriez celle de la photo en noir et vous obtenez un joli poisson, ainsi qu'un délicieux apéro breton pour chat) qui prend toute la place, avant d’être remise à l’eau dans cinq heures, avec de la chance, larguée au bas de l’eau, loin des cailloux, dans des vaguelettes de rien que je ne pourrai pourtant pas supportées en raison de ma faiblesse et de mon manque d’habitude (je suis un crabe vert, ne l’oubliez pas), bref, alors que je soupirais après cet ersatz de fraicheur, alors que je maudissais plus que jamais le chaud, le soleil et l’été en vrac, j’ai reçu le coup de fil salvateur, le coup de fil attendu, la voix du Messie pour ainsi dire, m’annonçant qu’Ordimini était prêt. Oui, prêt.
Et donc, je vous le dis, la chaleur c’est le mal, et le contrat de confiance c’est rien que des menteries. Je vous le déconseille vivement si vous tenez à adopter un ordi tenant plus de quatre jours et réparé en mois de trois semaines – car après quinze jours on s’avise de vous demander de rapporter l’emballage – heureusement que pour d’obscures raisons tenant à votre hérédité et vos nombreux séjours en Allemagne vous ne l’aviez pas jeté – sans quoi rien ne sera possible. C’est bien connu, pour réparé un ventilateur il faut un bout de carton.
Je n’étais pas contente du tout, d’une humeur de dogue – mais de dogue assommé, rapport à la chaleur – et pour la première fois de ma vie j’ai râlé très très fort sur quelqu’un au téléphone, qui n’en avais rien à cirer – d’ailleurs, le vendeur en électroménager n’en a globalement pas grand-chose à cirer de pas grand-chose – mais dieu que ça fait du bien ! Je note donc pour plus tard : à recommencer toutes les fois que l’envie/le besoin s’en fera sentir.
Mais maintenant que je suis redevenue d’excellente humeur – du vent, un ordi, un super concert hier soir et des amis avec qui partager du rosé, que demande le peuple – je peux revenir ici sans craindre de vous faire fuir définitivement. Et tenter de sortir ce cabinet de curiosités du coma profond dans lequel il s’est retrouvé plongé à l’insu de mon plein gré.
On va commencer par un petit roman sans prétention, et sans conséquence non plus, reçu dans le cadre de l’opération « Masse critique » de Babélio. C’était ma première participation ; l’organisation est fort réussie, le roman un peu moins.
Nous sommes en Bretagne, côté sud, vers Quimper peut-être, ou Lorient ? Vincent Laffargue, commissaire de police et navigateur averti, part sur les traces de celui qui a sans doute agressé sa femme et s’est sauvé en volant un bateau. Sur les traces, ou plutôt dans son sillage puisque c’est une Traque en haute mer dans laquelle l’auteur, François Ferbos, nous entraine. Haute mer, haute mer… dans le dernier tiers du roman, quoi ; avant on reste beaucoup près des côtes. Je pinaille ? Oui, je pinaille.
Mais ce roman-là m’a agacée, que voulez-vous. D’abord, beaucoup trop de descriptions techniques sur les manœuvres nautiques. Certes un petit glossaire à la fin éclaire bien des choses, mais enfin, même moi qui aime la mer, je n’en pouvais plus de ces manœuvres inlassablement racontées en détails. A mort les détails techniques ! Vive la littérature qui exprime, qui fait rêver, qui fait sentir ! Et puis les passages à terre ne sont guère mieux écrits : c’est souvent maladroit, un peu lourd, les personnages n’ont pas beaucoup d’épaisseur, ni de finesse (oui, c’est paradoxal, mais je suis sûre que vous comprenez – non ?) et on ne s’y attache pas. L’auteur s’est fait plaisir à raconter ce périple marin, mais le lecteur, lui, n’en ressent pas grand-chose ; l’éditeur indique « roman maritime » sur la couverture, mais il faut plus que la mer pour faire un roman maritime. Je repense à Conrad, à Coloane et son Dernier mousse, aux feuilletonistes du XIXe siècle, grandiloquents mais passionnants.
L’éditeur, d’ailleurs, n’a pas fait son travail. Je veux bien croire que Le Télégramme n’ait pas les moyens de Gallimard, mais enfin, on ne fait pas de relecture, dans les petites maisons ?
A la première page, je savais déjà que François Ferbos et moi, on n’allait pas être copains : « Les fins d’après-midi du début de l’automne en Bretagne était trop belles pour que le commissaire Laffargue dissimule son plaisir à retrouver le grand air et les longues lumières chaudes des soirées bretonnes. » Si vous n’avez pas compris qu’on est en Bretagne… L’ensemble est un peu à cette image : trop de détails inutiles, une langue hyper-descriptive et pas du tout évocatrice, des mots pour dire et pas pour faire rêver. Le sommet étant atteint à la page 182 : « La mer grise et moutonneuse était déserte, il avait l’impression de foncer dans le vide d’un grand désert et commençait à ronger son frein, à s’ennuyer de la monotonie de la marche du bateau. » Et dix lignes plus bas : « La mer était ce grand désert sidéral… ». Entre les deux ? « aucun écho » sur le radar, une « surface vide », une « radio muette », un navigateur « isolé », « seul », sur une « immensité océanique ».
Que l’auteur ne remarque pas tout ça à la relecture, pourquoi pas. Mais l’éditeur, il nous fait quoi, là ? Il croit que son rôle, c’est juste de trouver un imprimeur pas cher et une jolie photo libre de droits ?
Je vous déconseille donc de suivre cette traque, même sur la plage. Reprenez donc un peu de Fred Vargas, finesse des personnages, plaisir du style, vrai suspens. Ou bien découvrez la Bretagne avec le Château d’Argol, ou cette Côte sauvage dont je vous parlerai bientôt.
Moi, tout ça m’a donné des envies de Moby dick.
21 juin 2009
ça m'énerve
A Lyon, je trouve le soleil, les grattons, Iphigénie à Aulis façon Grèce antique, et des amis qui ont des ordis en état de marche et des connaissances en musique actuelle bien plus poussées que les miennes.
Il serait criminel de vous en priver...
09 juin 2009
marabout, bout d´ficelle
Au départ, il y a eu une petite panne de lecture, puis une petite panne de blog.
Ensuite, j´ai eu du travail, rendez-vous compte. Et puis j´ai du chercher du travail pour l´an prochain: retrouver des papiers (bizarrement, pour une fois, cette étape-là n´a été ni longue, ni affolante), photocopier lesdits papiers, imprimer des dossiers, remplir les dossiers, joindre à chaque dossier les papiers qui correspondent (car ces petits malins de présidents de fac ne demandent jamais la meme chose, ce serait moins drole), courir après les signatures, après les cachets, acheter des timbres au kilo, écrire des lettres de motivation pour des endroits où vous n´irez qu´en cas de détresse absolue parce qu´il faut bien manger mais ca on peut pas le dire, enjoliver son cv, revérifier pour la millième fois (environ) si tout est bien assorti, attendre à la poste, faire de la monnaie à la poste pour les dernières photocopies, peser, envoyer, supplier le gentil monsieur de vous mettre le cachet du jour meme si ca partira demain, enrichir la poste.
Pal-pi-tant.
Et puis j´ai encore travaillé, ma connexion internet a pris ses vacances, à son retour mon ordi adoré a décidé qu´il en avait marre de vivre adieu monde cruel je suis partie en vacances, quand je suis rentrée le réparateur d´ordi m´a annoncé le décès précoce de mon ordi, snif, snif, j´ai récupéré un vieux bidule pour pouvoir avancer car j´avais du trqvail, encore et toujours, une rencontre de jeunes chercheurs dans la joie et la bonne humeur, l´hystérie montait, j´ai acheté un nouvel ordi, mon amour, mon ami, qui après quatre jours, oui, QUATRE JOURS, a décidé que finalement non, pc portable c´était pas une vie pour lui, trop fatigant tout ca, pfuit plus rien.
Voilà.
A part ca il y a de nouveau une fuite chez moi, ca sent l´humidité dans mes foulards et ca moisi sur mes murs.
Donc, qui que ce soit: j´ai compris. Je ne le ferai plus. On peut arreter le maraboutage, là.
Sinon, ben... I´ll be back.
Un jour.
PS: oui, y´a pas d´accents circonflexes ni de cédille dans ce message. Je n´ai plus d´ordi (comprenez ma douleur!!!), donc je suis en bibli sur un clavier allemand, et je ne voudrais pas me faire surprendre par le bibliothécaire, gentil mais quand meme.
PS2: Et ne vous sentez pas tenu de commenter, hein, je me plains ici pour éviter de mordre le vendeur d´ordi, mon voisin et la boulangère, mais ca va.
Sans ordi, avec plein de boulot à taper.
Mais il me reste encore deux-trois tapis à ronger, je peux encore tenir.
30 avril 2009
Bartleby le scribe – Une histoire de Wall Street
Nouvelle d’Hermann Melville lue par Daniel Pennac, théâtre de la Pépinière
Je n’ai jamais trop compris cette mode des lectures de texte : payer – souvent fort cher – pour écouter le Grand Comédien lire un texte, certes avec vie, mais ça reste une simple lecture.
Certes, il y a le snobisme : avoir vu le Grand Comédien sur scène. Ce n’est pas pour cela que je suis allée voir Pennac (j’aurais de loin préféré voir mon cher Jean Rochefort, mais hélas il est malade, c’est annulé). Mais parce que billetréduc (décidément une mine !) proposait pour le lancement des places gratuites.
Je ne comprends toujours pas l’engouement pour ces lectures. Le texte est drôle et j’ai très envie de découvrir Melville par la bande, avant de me lancer peut-être dans Moby Dick. Ce fameux Bartleby commence par préférer ne pas collationner ses textes. Puis il préfère ne pas copier les documents qu’on lui donne. Il préfère ne pas dire pourquoi. Il préfère ne pas faire de commissions. Il vit dans son bureau, il préfère ne pas partir. Son patron est plein de bons sentiments, mais il finit par déménager en laissant Bartleby sur place. Le locataire suivant n’arrive pas à le faire partir, et malgré toutes les interventions, Bartleby préfèrerait ne pas partir et préfèrerait ne rien expliquer. Il atterrit en prison, et préfèrerait ne pas déjeuner. Il finit par mourir, au grand dépit du lecteur-auditeur qui ne saura jamais pourquoi Bartleby préféra un jour ne plus faire ce qu’on lui demandait.
Texte savoureux, donc, tant dans l’histoire que dans le style.
Lecture savoureuse aussi, Pennac est fort bon dans l’exercice, sur une scène dépouillée, rideau blanc drapé dans le fond, piles de vieux documents sur lesquelles Pennac s’assoit, musique mélancolique pour ménager quelques pauses, au cours desquelles Pennac change de pile. Ce sont ces déplacements qui m’ont gênée, c’était assez artificiel, comme s’il convenait de bouger un peu parce qu’on est sur une scène de théâtre.
Mais finalement je m’ennuie. Passé le premier moment agréable, passé l’impression d’être une de ces dignes vieilles dames riches des temps anciens dotées d’une demoiselle de compagnie chargée de la lecture, je m’ennuie. J’observe les piles : papiers collés ? Vrais vieux papiers ? Je me raccroche au texte. Je regarde ma voisine de gauche : elle a l’air ravi. Ma voisine de droite bouge – c’est qu’on a peu d’espace pour les jambes, et je la soupçonne de s’ennuyer aussi. Retour au texte. Musique. Impossible de lire l’heure, trop sombre. Bartleby commence à avoir des ennuis.
Bref, la lecture par le Grand Comédien, ce n’est vraiment pas pour moi, si réussie soit-elle et si savoureux soit le texte. J’ai besoin d’avoir les yeux occupés aussi, d’avoir de la vie, du mouvement, sur la scène. Je me souviens de conte, de spectacles à une seule personne : voilà qui me convient mieux que ce « le texte, et rien que le texte », pour lequel je ne paierai jamais les 25 euros demandés ici.
29 avril 2009
Das Menschenwild – Eine Erzählung aus dem Altaï
Galsan Tschinag, 2008 (L’être sauvage – une histoire de l’Altaï)
Hünej est une belle jeune fille, si belle, elle excite les convoitises, celle du veuf voisin, celle des jeunes gens. Celle de Dünej, qui l’enlève avec son accord et l’emmène vivre dans les montagnes.Heureuse vie !
Jusqu’au passage de Gishi Gijik, l’homme sauvage, qui enlève à son tour Hünej et l’emmène au loin, dans son glacier, loin des hommes et de tout secours. Hünej est une fille courageuse : elle envisage de tuer le Gijik, mais pour une raison mystérieuse à elle-même, renonce. Elle envisage de fuir : mais comme le faire discrètement quand la neige trahira ses pas ? Elle décide alors de vivre et s’adapte à la vie du Gijik : faire des provisions, aménager la caverne pour l’hiver. Elle apporte des améliorations à cet homme frustre. Ils commencent même à bien s’entendre, à apprécier d’avoir un compagnon. Il apprend quelques mots de son langage, elle se met à distinguer ses grognements. Premier drame : la rencontre avec une famille d’hommes sauvages, au moment même où Hünej est nue après s’être enfin lavée. Bagarre, blessures, fuites ; c’est son Gijik qui gagne. Et c’est bientôt un peu plus que de la confiance. Mais Hünej, toujours, veut rentrer chez elle. Malgré l’affection pour le Gijik. Malgré l’enfant à naître. Et elle sait que la famille sauvage, revenue chercher asile au cœur de l’hiver, ne l’acceptera pas, ne la verra jamais comme son Gijik la voit. Fuite, course, elle abandonne son enfant, elle retrouve un village d’homme, elle est exténuée.
Le Gijik hurle et la renie en tuant cet enfant hybride. Le village des hommes la renie en refusant de réintégrer celle qui a survécu au monde de l’autre côté de la montagne, celle qui ne s’est pas tuée, qui a accepté le Gijik, même si ce ne fut qu’un temps. Et la vie de Gijik n’est plus qu’une longue plainte, qu’une longue honte.
Cette petite fable nomade est très mignonne, mais elle a beaucoup souffert de mes lacunes en vocabulaire de Mongolie : que mange donc Hünej, par exemple ? Les détails m’ont souvent échappé durant des phrases entières, et si comprendre le sens n’était pas compliqué, j’ai tout de même manqué beaucoup de la saveur du récit. La morale de l’histoire est assez évidente, mais les atermoiements d’Hünej et l’évolution de ses sentiments sont décrits avec justesse et finesse, même si parfois c’est un peu trop décrit à mon goût. Galsan Tschinag, qui écrit en allemand – et vit je crois au moins en partie en Allemagne, y a étudié, il y a des liens étranges entre l’Allemagne et la Mongolie – a de l’humour, et le récit est coloré. Mais pourtant il m’a semblé être un peu trop figé – parce qu’il est au présent ? Comme si l’on déroulait devant moi les diapositives de la vie d’Hünej – Hünej au village, Hünej s’enfuit, Hünej heureuse, Hünej raptée, Hünej en montagne, … – en me racontant son histoire, mais en me laissant toujours en dehors de cette histoire.
Galsan Tschinag est traduit en français ; il n'est pas impossible que je réessaie ainsi avant de décider que je n'aime pas.
24 avril 2009
Aber ich wusste, daβ sie es war. Sie stand und sah – und es war zu spät.
Der Vorleser, Berhard Schlink, 1995 (Le Liseur, 1996)
C’est le billet de Levraoueg qui m’a donné vraiment envie de relire ce livre ; mais j’y pense depuis longtemps, depuis que j’en avais parlé en commentaire chez Fashion, je crois, mais à propos de quoi, j’ai oublié.
« Wir hatten keine Gemeinsame Lebenswelt, sondern sie gab mir in ihrem leben den Platz, den sie mir geben wollte. »
(p.75)
Il n’est pas gros (206 pages en poche allemand), je l’avais déjà lu, n’avais pas le souvenir d’une langue trop difficile, j’étais à Erfurt, je l’ai acheté en allemand. La couverture ressemblait exactement au souvenir que j’avais de ce livre : la ville, le tram, la lumière jaune d’un printemps chaleureux, soyeux. Je me souvenais aussi avoir été très en colère contre le livre, très remontée contre l’auteur qui me laissait avec ses doutes et plein de questions, sans me laisser aucune réponse. J’avais quinze ans, je ne sais pas pourquoi j’avais lu ce livre. Sans doute un article au moment de sa sortie, et puis ce thème de la Seconde Guerre Mondiale qui me fascinait, comme pas mal d’ados. Un temps j’envisageai de travailler sur le nazisme ; j’ai choisi moins macabre.
Bref, je l’ai lu, j’ai eu envie de le jeter contre les murs en le finissant, mais je ne l’ai jamais oublié. Oh bien sûr les détails sont partis, mais l’histoire elle-même, l’ambiance, et mes émotions de lecture, sont restés.
« “Also hätte ich… hätte nicht… hätte ich mich bei Siemens icht melden dürfen?”
Das war keine Frage an den Richter. Sie sprach vor sich hin, fragte sich selbst, zögernd, weil sie sich die Frage nicht gestellt hatte und zweifelte, ob es die richtige Frage und was die Antwort war. »
(p.108)
J’en ai retrouvés certains, d’autres ont changé. Point de colère cette fois, mais une grande pitié, une certaine miséricorde, et beaucoup de tristesse. L’écho en moi peut-être, qui m’avait tant troublée, des choix d’Hanna, jamais pour, toujours contre. De l’admiration pour le style de Schlink, simple, sobre, pur, qui dit comme l’évidence les questions si complexes qui agitent le héros, Michael. Un style qui m’a un peu fait penser à Marguerite Yourcenar pour ce côté si faussement simple, et si efficace. Si lumineux, aussi*.
« Nicht daβ ich Hanna vergessen hätte. Aber irgendwann hörte die Erinnerung an sie auf, mich zu begleiten. Sie blieb zurück, wie eine Stadt zurückbleibt, wenn der Zug weiterfährt. Sie ist da, irgendwo hinter einem, und man könnte hinterfahren und sich ihrer versichern. Aber warum sollte man. »
(p.83)
L’histoire, on en a beaucoup parlé puisque le film est sorti à peu près partout sauf en France. Michael Berg a quinze ans, il vit dans une ville de province en RFA, il rencontre Hanna qui a trente-six ans et ils ont une liaison. Hanna cache son passé, cache ses secrets. Et c’est l’intrusion du passé allemand, du nazisme, de la culpabilité. De cela, tous, partout, ont parlé. Mais ce n’est pas à mon avis le point central du roman. Bernhard Schlink est allemand et comme Michael (le récit est largement autobiographique) il est de cette génération qui a grandi juste après la guerre, qui ne l’a pas connu, qui n’a pas eu à faire de ces choix terribles, et qui a pu s’interroger dessus alors qu’en RDA la condamnation magistrale étouffait toute réflexion. Alors forcément, le passé allemand est là. Il ne peut en être autrement pour qui est né en Allemagne après la guerre – seule les toutes dernières générations, peut-être, commence à moins se laisser enfermer dedans. La question de la culpabilité, en tous cas, est particulièrement importante pour la génération de Bernhard Schlink, puisque ce sont leurs parents qu’il s’agit de condamner, ou de comprendre. Mai 68 en Allemagne, ce fut d’ailleurs avant tout ça : le refus d’être les héritiers des nazis ou, au mieux, de ceux qui avaient laissé faire. Et puis, il me semble que pour l’efficacité de son questionnement, l’auteur avait besoin d’un cas extrême. Il ne s’agit pas seulement d’une réflexion sur la culpabilité, sur les possibilités de juger les actes de ceux qui ont agi sous une dictature féroce, de juger ceux-là même qui jugeait alors et qui jugent encore, qui enseignent encore, qui encadrent encore la vie intellectuelle et politique. Car la dénazification toucha les têtes les plus connues, mais laissa en place bien des rouages indispensables à la survie d’un pays en ruine. C’est tout autant l’histoire des doutes d’un homme qui ne sait pas jusqu’à quel prix on peut aller pour obtenir la Vérité, qui ne sait pas si la Vérité, la Justice, peuvent s’obtenir au prix de la liberté d’un individu à faire de très mauvais choix pour lui-même. C’est cette partie du roman qui m’avait tant remuée ; mais là où les propositions du père du narrateur, professeur de philosophie, m’avaient peut-être choquée, elles m’ont aujourd’hui presque réconfortée. C’est cette histoire-là, ce secret-là – et fuyez comme la peste qui voudrait vous évoquer ce deuxième secret (Wikipédia, par exemple…), il ne faut rien en savoir ! – qui me paraît bien plus important. Difficile évidemment de faire un billet clair quand on ne veut rien en dire ou presque…
« Es war ein Feierabend- und Bummelzug ; er hielt Station um Station,
Leute stiegen ein und aus, ich saβ am Fenster, umgeben von immer
anderen Mitreisenden, Gesrprächen, Gerüchen. Drauβen zogen Häuser
vorbei, Straβen, Autos, Bäume und in der Ferne die Berge, Burgen und
Steinbrüche. Ich nahm alles wahr und fühlte nichts. Ich war nicht mehr
gekränkt, von Hanna verlassen, getäuscht und benutzt worden zu sein.
Ich muβte auch nicht mehr an ihr runmachen. Ich spürte, wie sich die
Betäubung, unter der ich den Entsetzlichkeiten der Verhandlung gefolgt
war, auf die Gefühle und Gedanken der letzen Wochen legte. Daβ ich
darüber froh gewesen war, wäre viel zuviel gesagt. Aber ich empfand,
daβ es richtig war. Daβ es mir ermöglichte, in meinen Alltag
zurückzukehren und in ihm weiterzuleben.»
(p.155)
J’ai aussi beaucoup aimé le personnage d’Hanna. C’est un très beau personnage de femme, complexe sans le savoir, sans le sentir, sans pouvoir l’exprimer. C’est une féministe, sans doute : sensuelle, libérée, jouissant de l’instant. Elle a de ces colères inexplicables, de ces angoisses masquées, elle qui toute la journée vend et poinçonne des billets de trams. Hanna pour moi reste cette femme qui enfile des bas dans la demi-lumière et que Michael compare à un cheval. C’est une femme qui aime les caresse et la voix de son amant qui lui lit des livres*, au hasard d’abord et puis en choisissant ensuite ce qu’il a envie de partager, ce qu’il veut lui faire découvrir. Une femme de chair, de courbes – et dire qu’un temps on songea à Nicole Kidman pour l’incarner !! Kate Winslet n’a pas le visage de mon Hanna, mais il est bien certain qu’elle en a le corps ; et Hannah, comme elle, a un visage fort, aux traits simples et purs, un peu froids, un peu distants, un peu mystérieux. Quelque chose d’une statue d’albâtre. J’aime beaucoup Hanna pour ce côté corporel, mais aussi parce qu’elle incarne à merveille une certaine partie de l’Allemagne, de l’humanité : ceux qui choisissent à courte vue, pour des raisons personnelles, sans trop s’interroger, sans pouvoir peut-être s’interroger. Le passage où le tribunal la questionne sur son parcours, le moment où Michael comprend, et le lecteur avec lui, les choix d’Hanna, sont parmi mes préférés du roman, même s’ils sont si tristes. Et Hanna, finalement, réussit à faire un vrai choix – ou peut-être pas.
« Über ihr damaliges Gesicht haben sich in meiner Erinnerung ihre
späteren Gesichter gelegt. Wenn ich sie vor meine Augen rufe, wie sie
damals war, dann stellt sie sich ohne Gesicht ein. Ich muβ es
rekonstruiren. Hohe Stirn, hohe Backenknochen, blaβblaue Augen, ohne
Einbuchtung gleichmäβig geschwungene Lippen, kräftiges Kinn. Ein
groβflächiges, herbes, frauliches Gesicht. Ich weiβ, dass ich es schön
fand. Aber ich sehe seine Schönheit nicht vor mir. »
(p. 14)
Le liseur, c’est aussi, d’abord, un roman d’amour. Une relation
étrange, inacceptable, entre un adolescent de bonne famille et une
femme modeste. Un amour qu’il faut taire, qu’il faut, forcément, trahir
en le cachant aux autres. Un amour peut-il vraiment exister, être réel,
si personne ne le sait outre les amants ? S’il est impossible de se
tenir la main en public, d’aller ensemble au théâtre, si les vacances
doivent être clandestines ? Et pourtant, qu’elles sont belles, ces
vacances à vélo dans la campagne de l’Allemagne que j’ai décidé
centrale. Et en plus de la double trahison d’Hanna, envers Michael et
envers l’Humanité, il y a la trahison de Michael qui se demande s’il
n’avait pas un peu honte, aussi, de cette relation, s’il n’aurait pas
pu la partager au moins avec la douce Sophie, un soir d’orage. Un roman
d’apprentissage fin et qui vous laisse un goût d’inabouti, de
légèrement chiffonné, à l’image de ce Michael Berg adulte qui n’est
jamais vraiment sorti de ses rêves.
« Aber der Anwalt fragte nicht, und sie sprach nicht von sich aus. »
(p.113)
Et puis toujours, ce rythme doux, mélancolique. C’est un homme mûr qui parle, un homme dont le passé, les passés, ne changeront plus, et qui n’est pas complètement en paix avec ces passé, parce qu’un jour il s’est trouvé malade dans la rue et qu’une femme inconnue, séduisante et peu farouche l’a secouru.
« Sie kalkulierte und taktierte nicht. Sie akzerptierte, daβ sie zur
Rechenschaft gezogen wurde, wurde nur nicht überdies bloβgestellt
werden. Sie verfolgte nicht ihr Interesse, sonderne kämpfte um ihre
Wahrheit, ihre Gerechtigkeit. »
(p. 128)
Le Liseur est un très grand roman, et certainement pas seulement parce qu’il aborde avec complexité la question nazie. Pour moi c’est presque accessoire. C’est tout le reste, la profondeur et la finesse des personnages, la réflexion sur la culpabilité, sur le devoir et la justice, sur la dignité humaine ; cet amour étrange et ambigu ; le style ; la question de l’efficacité de la parole pour se libérer du passé, le connaître et le juger fidèlement – que faire quand les témoins sont morts ? – la très légère amertume qu’il distille ; l’impuissance vite rattrapée par les certitudes de ceux qui n’ont pas eu à choisir ou qui ont bien choisi ; l’imprécision inconfortable des catégories de victimes, de juge, de coupable ; l’intensité incompréhensible d ceux qui ne sont plus censés se battre, qui n’ont déjà presque plus droit à leur dignité ; ce qui conduit les gens sans idéologie à en servir une. Jamais l’auteur ne plaide pour l’éducation ; et d’ailleurs l’instruction n’a jamais sauvé personne de l’idéologie, la plus noire soit-elle. Mais si Hanna a pu se « dénoircir » un peu, si elle peu sinon se sauver du moins atténuer sa chute et peut-être obtenir le pardon, c’est par les livres et les mots de son Vorleser.
« Zuerst wollte ich unsere Geschichte schreiben, um sie loszuwerden.
Aber zu diesem Zweck haben sich die Erinnerungen nicht eingestellt.
Dann merkte ich, wie unsere Gesschichte mir entglitt, und wollte sie
durchs Schreiben zurückholen, aber auch das hat die Erinnerung nicht
hervorgelockt. Seit einigen Jahren lasse ich unsere Geschichte in Ruhe.
Ich habe meinen Frieden mit ihr gemacht. Und sie ist zurückgekommen.
Detail um Detail und in einer Weise rund, geschlossen und gerichtet,
daβ sie mich nicht mehr traurig macht. Was für eine traurige
Geschichte, dachte ich lange. Nicht daβ ich jetzt dächte, sie sei
glücklich. Aber ich denke, daβ sie stimmt und daβ daneben die Frage, ob
sie traurig oder glücklich ist, keinerlei Bedeutung hat.
Jedefalls denke ich das, wenn ich einfach so an sie denke. Wenn ich
jedoch verletzt werde, kommen wieder die damals erfahrenen Verletzungen
hoch, wenn ich mich schuldig fühle, die damaligen Schuldgefühle, und in
heutiger Sehnsucht, heutigem Heimweh spüre ich Sehnsucht und Heimweh
von damals. Die Schichten unserres Lebens ruhen so dicht aufeinender
auf, daβ uns im Späteren immer Früheres begegnet, nicht als Abgetanes
und Erledigtes, sondern gegenwärtig und lebendig. Ich verstege das.
Trotzdem finde ich es manchmal schwer erträglich. Vielleicht habe ich
unsere Geschichte doch geschriben, weil ich sie loswden will, auch wenn ich es nicht kriegen kann. »
(p.206)
Le billet d'Erzébeth, pas convaincue, tout comme Karine (dont les émotions sont le négatifs des miennes: plus l'histoire allemande que l'histoire d'amour) et Jules, déçue; ceux de Lilly, Ys et Keisha, qui ont adoré.
Levraoueg parle aussi du Week-end, du même auteur, et elle donne envie!
*Nuançons immédiatement: je l'ai lu en allemand, et en allemand je dois toujours me battre un peu; tout me paraît plus travaillé sans doute, plus complexe. Et peut-être, de ce que j'ai lu ci ou là, Schlink en français me paraîtrait-il un peu fade. Mais cette lecture en allemand, un éblouissement - pas seulement du au style, certes, mais aussi du au style.
**Le titre allemand est plus précis et plus juste que le titre français : il implique qu’on lise à voit haute.
23 avril 2009
Les âmes grises
Philippe Claudel, 2003
Au départ, je m’étais dit que ce livre reçu de ma voisine poursuivrait son petit bonhomme de chemin de lecteur en lecteur.
Oui mais.
Entre temps, je l’ai lu, ce livre. Et je suis soufflée. Découverte 2009, c’est sûr, l’un des éblouissements de ce début d’année ; avec un autre dont je vous parle bientôt, mais c’était une relecture ; avec Yourcenar, mais Yourcenar ce n’est pas pareil, je l’aime depuis longtemps.
Donc je le garde, tant pis pour vous.
Dans un petit village de l’est, bien gris, bien sombre, bien pluvieux, tout près du front mais préservé par un coteau. Il y a les notables locaux : procureur, juge, maire – un peu moins, le maire : ce n’est jamais qu’un bouseux élu. Il y a les notables d’ailleurs, un colonel ancien dreyfusard qui lisse sa moustache et fume d’affreux cigares. Il y a les carabins. La petite institutrice. Les enfants qu’on ne sait plus comment occuper. La petite ville voisine, avec son café-restaurant, sa mercerie où les veuves vendent leurs ouvrages de dames, son tribunal. Il y a tout ça, et il y a un meurtre, celui d’une enfant de dix ans, la plus belle, la fille de l’aubergiste, Belle-de-jour, l’idole, la fleur de tout un pays.
Malgré une couverture très légende d’eau de source qué s’appellerions Quézac (cette manie de reprendre des images de film pour illustrer des bouquins qui leur préexistent), le livre est un joyau. Par l’histoire, la finesse des personnages, de leur évolution, par le dénouement qui surprend le lecteur et l’étreint encore un peu plus. Par le style : je ne sais si Claudel a voulu écrire comme son narrateur l’aurait fait en 1937, ou si c’est son style naturel. Dans les deux cas, c’est somptueux : on s’y croit, c’est élégant, fin, jamais désuet et pourtant délicatement suranné ; mélancolique. Par la construction : de flash-back en flash-forward (on utilise trop peu ce mot, réhabilitons-le), de maintenant (1937) en alors (1917) en passant par avant (1914), et toutes les années de l’après, le narrateur raconte non seulement l’Affaire mais encore tout un pays, tout un monde disparu de petits villages très isolés, de classes sociales très distinctes, humbles ou méprisantes ; un monde où l’on est prié de rester à sa place, un monde où certaines choses ne se font pas, ne se conçoivent pas. Les notables sont les notables. Les déserteurs, les déserteurs. A chacun sont dû. C’est parfois un peu déroutant, cette construction, on ne sait plus toujours quand on est. Mais on s’y retrouve très vite, et je pense que mes errements passagers étaient surtout dus à ma hâte de savoir, à ma lecture goinfrerie, encore, encore, encore. Les âmes grises est l’un de ces livres qui vous fait négliger le métro qui arrive car décidément il y a trop de monde, on est bien mieux ici assis à lire ; un de ces livres qu’on ne lâche qu’au tout dernier moment pour éviter de faire tomber mémé à la sortie des escalators ; un de ces livres pour lesquels on a envie d’annuler les sorties entre amis. Un livre bref (279 pages en poche), mais terriblement intense, à en pleurer (je ne pleure jamais devant un livre. Le cinéma, c’est autre chose) dans les dernières pages.
Le personnage du narrateur, enfin, est une réussite totale : on ne sait que très tard qui il est, d’où il tient toutes ces informations. On ne lui fait pas vraiment confiance, ou peut-être si, ou bien encore serait-ce…
Le style, la richesse des personnages, l’intrigue et le petit monde qui l’accompagne, et enfin la construction parfait efont de ce roman quelque chose de précieux.
Je ne cite rien, il faudrait tout citer.
Le billet d'Agnès, et celui de Camille, qui vous donnera d'autres liens.
Entre cette lecture magique et tout le bien que j’entends de Jean-Philippe Blondel, je vais finir par me mettre à la littérature française contemporaine, dites donc. On aura tout vu.
22 avril 2009
Le play-boy amoureux, Shirley Jump, 2007 suivi de Un choix douloureux, Carolyn Zane, 2002 (1999)
– Collection Horizon –
Grâce à Amanda, j’ai reçu lors du swap Sexy men mon premier Harlequin. Certes pas mon premier « à l’eau de rose » (j’ai été grande lectrice de Delly et très très fan des Fleurs captives, de Virginia C. Andrews à l’adolescence)(je me rappelle d’ailleurs sans soucis le nom de l’auteur, et aussi l’avoir classé dans mes livres préférés avec Autant en emporte le vent)(on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, soyez indulgents), mais enfin, c’est quelque chose tout de même.
Et je tiens, par ce billet, à prouver que la réputation de littérature facile, gnangnan et fadaisique de cette collection est totalement infondée. Harlequin, Messieurs et Mesdames, c’est de la littérature, la vraie, la grrrrande. (En tous cas, pour un effort moindre, c’est supérieur à Marc Lévy)(ouh comme elle est vilaine).
Donc, en quatre points :
Un roman Harlequin, c’est Jane Austen aujourd’hui : une jeune fille belle et un peu anticonformiste, du moins pas ordinaire, c’est simple, on la voit apparaître et on se dit : c’est elle l’héroïne, il va lui arriver des tas de choses, mais elle mérite le meilleur. Un jeune homme bien sous tous rapports ou presque : défaut caché ou non, air ombrageux, insupportable même au premier abord peut-être. Des péripéties liées à la naïveté de l’une, au caractère de l’autre, à la distance sociale qui sait. Des doutes, des tourments, des échanges avec la confidente. Et tout est bien qui finit bien, le défaut n’est pas si gros, la jeune fille ouvre les yeux et son cœur, mariage, rideau.
Un Harlequin, c’est le théâtre de Diderot aujourd’hui : coups de théâtre à peine croyables, mères disparues qui réapparaissent, coup de pouce du destin qui a des pouces de catcheur, pour le moins, bouderies, sanglots, fâcheries, ah, ma mère ! ah, mon père !, réconciliation, dénouements psychologiques pif paf pouf, larmes de bonheur, rideau.
Un Harlequin, c’est le théâtre romain d’aujourd’hui – vous pouvez faire la même chose avec la Commedia dell’arte, je pense, mais je trouve ça plus chic avec Plaute)(snobisme un jour, snobisme toujours) : quelques caractères bien trempés, toujours les mêmes, que le lecteur reconnaîtra sans peine grâce à quelques attributs judicieusement choisis : la-jeune-fille-belle-fonceuse-têtue-qui-refuse-de-voir-l’amour-en-face-d’elle, le-séducteur-qui-n’en-peut-plus- des-relations-sans-lendemain-mais-ne-sait-pas-comment-se-secouer, le-confident-gay-de-la-jeune-fille-qui-aime-le-rose-et-joue-les-entremetteurs (La jolie robe noire très moulante et très décolletée que tu as étrennée au casino il y a trois semaines te sied à ravie et je suis sûr que carter te trouverait formidablement sexy si tu la portais ce soir), les-ingénieurs-dépassés-démotivés-qui-font-n’importe-quoi-mais-que-ça-va-s’arranger-grâce-aux-héros, la-pas-jolie-intellectuelle-grosses-lunettes-vierge-à-25-ans*, ses-parents-c’est-bien-connu-les-intellos-ça-sait-pas-s’habiller-ça-sait-pas-vivre-c’est-tout-coinços, la-famille-nombreuses-qu’on-dirait-celle-de-l’Oncle-Ben’s-c’est-toujours-un-succès-sauf-qu’ils-sont-pas-noirs-et-qu’ils-sont-riches, le-héros-au-grand-cœur, la-sœur-du-héros-au-grand-cœur-qui-sait-voir-la-beauté-de-l’intérieur, les-parents-merveilleux-compréhensifs, le-méchant-garçon-sans-cœur, bref, c’est pas compliqué de s’y repérer, rideau.
Un Harlequin c’est Harry Potter au pays des Bisounours (avec des méchants, mais pas trop quand même, ça fait peur) : des tensions, des combats, des malheurs, des oppositions, des chocs, des sacrifices, et surtout beaucoup beaucoup de magie : de l’amour qui apparaît d’un coup en trois jours alors qu’avant c’était la haine, du désir qu’on n’a pas compris d’où il sortait, de la résolution de conflits parents-enfants que dix ans de psy n’y aurait pas suffit, des résurrections, des entreprises en faillite mais sauvées, de graves séquelles d’accidents de la vie oups elles sont déjà envolées, des intellos qui se mettent à danser le jerk (timidement, tout de même, faut pas pousser, c’est Harlequin, par Merlin l’enchanteur) du tout est bien qui finit bien qu’un expelliarmus à côté c’est de la gnognotte, rideau.
Et enfin – surtout – un Harlequin c’est un style inimitable. Morceaux choisis :
« Votre parc est magnifique, dit Daphné après avoir balayé d’un regard ébloui la jolie balançoire blanche qui oscillait doucement sous l’épaisse ramure d’un pommier et le somptueux brasier que composaient au fond du jardin des massifs de bougainvillées. »
« Durant de longues minutes, ils restèrent ainsi, bouche contre bouche, cœur contre cœur, puis, incapables de résister au subtil magnétisme qui les poussait l’un vers l’autre, ils s’abandonnèrent sans retenue à la magie de l’instant et s’enivrèrent du plaisir divin d’être deux. »
« […] Comme je sais qu’il adore les surprises…
-Des surprises, il en a déjà eu son content ce matin.
-Ah bon ? Que lui est-il arrivé ?
-Posez-lui la question et il vous répondra.
Sa curiosité en éveil, Daphné poussa la porte entrouverte du bureau de Carter et sentit son cœur tressauter dans sa poitrine. Vêtu d’un costume gris clair dont la veste cintrée mettait en valeur ses larges épaules et d’une chemise immaculée dont il avait déboutonné le col, il incarnait la séduction à l’état pur. »
Je n’en dis pas plus : un Harlequin, ça se vit, ça ne s’explique pas.
Merci Amanda pour ces grands moments de rigolades !! J’ai mis le billet sous « Etats-Unis » parce que c’est là-bas que ça se passe et parce que j’ai décidé que les auteurs avaient des noms américains, mais le genre mériterait une catégorie à lui seul… A voir…
*« Ses cheveux étaient relevés en une sorte de chignon duquel s’échappaient des mèches rebelles. Ses lunettes à grosse monture en écaille, qui ne cessaient de glisser sur son nez fin, lui donnaient l’allure d’une petite chouette. L’ensemble qu’elle portait était à peu près aussi seyant qu’un sac de pommes de terre. Quant à ses chaussures de marche, plates et sans doute très confortable, elles n’auraient pas déparé sur un homme.
En d’autres circonstances, il aurait été impressionné par cet accoutrement, qui était celui d’une personne studieuse, n’attachant guère d’importance aux apparences. D’une intellectuelle, en somme. »
Et pan dans les dents. Cela dit, le garçon, il n’est pas très malin : moi je vois ça, je ne suis pas impressionnée, j’ai surtout très très peur de la vieille fille névrosée maniaque psychopathe au secours !
17 avril 2009
Moi, Olympe de Gouges
Petit théâtre de Paris, 19h.
Qu’est-ce qui m’a gênée dans ce spectacle ? Je ne saurais le dire. Ce n’est pas la comédienne : Caroline Grimm, dynamique et passionnée, qui se fait tour à tour jeune fille de Montauban, chevalier de Saint-Georges, duc d’Orléans, femme d’esprit et de cœur, Robespierre, mère éplorée.
Ce n’est pas la mise en scène (de Marc Jolivet), qui tire le meilleur parti de la petite scène et de l’unique comédienne. La pièce s’ouvre sur Olympes, dans sa cellule de la Conciergerie, écrivant pendant sa dernière nuit une longue lettre d’adieu et d’explication à son fils. Et on alterne ensuite entre quelques épisodes marquant de la vie de Marie/Olympe, son mariage puis son départ pour Paris, ses débuts de femme libre cherchant son combat, ses pièces et ses amitiés cultivées, son club de femme, son opposition à Robespierre, ses querelles avec son fils, avec des retours à sa petite table ou le grattement de la plume accompagne la voix sonorisée de la comédienne, femme qui veut laisser une trace de son combat, de sa vie, qui veut se justifier aux yeux des hommes et surtout face à son fils. Et puis c’est le procès, les affreuses tricoteuses qui ne sont pas les consœurs qu’elle imagine venues la soutenir, et puis c’est la vision de la charrette, de la guillotine, du cou qui se plie, qui s’offre.
Ce ne sont ni les lumières, ni la musique, qui rythment délicatement le texte. Ce n’est pas le texte lui-même.
Ce n’est pas le costume, objet de ma contemplation pendant l’heure du spectacle. Vrai ancien ? Faux savamment déchiré, recousu ? Petits plis du jupon, deuxième jupon de grosse toile de coton, corset, Olympe a les bras nus et les pieds dans de fines chaussures roses, Olympe ne se soucie plus de pudeur, elle n’a plus de robe décente, elle n’a plus rien à cacher, et puis il fait chaud, dans ces cellules sombres et mal ventilées de la Conciergerie.
Peut-être parce que c’était la deuxième (mais d'une reprise), que la comédienne bafouillait parfois et qu’il manquait encore un je-ne-sais-quoi pour captiver totalement. Peut-être était-ce simplement mon humeur, qui ne m’a pas laissée apprécier pleinement ce bon spectacle. Peut-être que j'aurais aimé un peu moins de sentiments, et un peu plus de combat ?
« Olympe ! C’est l’heure. »
La pièce est tirée du roman de Caroline Grimm, chez Calmann-Lévy
09 avril 2009
Ici, en revanche, il y avait Alice, juste Alice, et un marais autour.
La solitude des nombres premiers, Paolo Giordano, 2009 (2008)
Alice et Mattia vivent chacun dans leur bulle, avec l’envie peut-être d’en sortir, mais ayant appris à s’en accommoder. Alice et Mattia se méfient de tous, de tout, et d’eux-mêmes. Alice et Mattia sentent la pesanteur plus que d’autres, ils sentent la fragilité aussi. La responsabilité, aussi.
Alice et Mattia ne se connaissent pas d’abord, mais tous deux ont quelque chose dans leur passé qui les trouble et les fait se constituer une carapace. Alice et Mattia se rencontrent au lycée, se reconnaissent, se tournent autour. Mais la pesanteur, la fragilité, la responsabilité, la carapace. Et le passé. Ce passé dont le lecteur ne peut d’abord que se douter un peu, ce passé retenu par l’auteur.
« Elle désirait ardemment la désinvolture des filles de son âge, leur sentiment vain d’immortalité. Elle désirait toute la légèreté de ses quinze ans, mais elle distinguait dans cette quête la fureur avec laquelle le temps qu’elle avait à sa disposition s’enfuyait. »
(p. 89)
Alice et Mattia sont des nombres premiers, de ces nombres qui ne savent rien qu’avec eux-mêmes et seuls. Ils sont des nombres premiers jumeaux, de ces nombres qui sont si proches, et pourtant toujours séparés par un nombre pair qui les empêche de pleinement se tenir la main. Alice et Mattia tentent de passer outre ce nombre pair, ils se tendent la main, mais ils sont condamnés semble-t--il à toujours se heurter à la carapace, et à la règle : le nombre premier est un solitaire.
« Il avait appris à respecter le gouffre que Mattia avait creuse autour de lui. De nombreuses années plus tôt, il avait essayé d’enjamber ce gouffre et il était tombé dedans. Voilà pourquoi il se contentait maintenant de s’asseoir au bord, les jambes pendant dans le vide. »
(p. 183)
Je pensais ne pas aimer ce livre, mais le billet enthousiaste de Yueyin m’avait fait accepter finalement la proposition de Chez les filles. Je ne regrette pas. Ce n’est pas vraiment un coup de cœur, et des choses m’ont gênée qui m’ont empêchée d’apprécier pleinement ce roman. Le style, d’abord. Si dans l’ensemble il est agréable, si le roman se lit bien, parfois Paolo Giordano se laisse aller à une écrire trop minutieuse, trop descriptive. Et l’énumération de tous les mouvements d’un personnage – dans des activités aussi palpitante que la préparation du thé, par exemple – ou celle de tous les objets qui encombrent un lieu, ça finit par lasser. Paolo Giordano est un scientifique (il fait de la physique théorique, figurez-vous), et cela se sent un peu trop, peut-être : dans cette précision clinique, un peu froide. Dans la minutie et la finesse avec lesquelles il analyse les sentiments de ses personnages – et là, c’est un atout du livre. On n’est pas dans le vague, l’à-peu-près, l’éludé pour faire plus simple. Paolo Giordano n’est tendre ni avec ses personnages, ni avec son lecteur. Point de pathos ici.
« Mattia songea qu’il ne subsistait donc que ça, qu’il ne reste de l’amour des parents que de petits empressements, ces soucis que les siens énuméraient au téléphone chaque mercredi : la nourriture, la chaleur et le froid, la fatigue, parfois l’argent. Tout le reste gisait, submergé, à des profondeurs inaccessibles, dans une masse cimentée de discours jamais affrontés, d’excuses à présenter et à recevoir, de souvenirs à rectifier. »
(p.297)
Mais parfois j’aurais souhaité plus de compassion, justement, plus d’empathie, plutôt. Je suis restée assez extérieure à l’histoire d’Alice et de Mattia. C’est une histoire forte, mais distante. On sent bien que c’est triste, mais on n’est pas vraiment ému. C’est dommage ; mais c’est aussi un premier roman.
Et finalement, c’est sans doute pour ça que j’ai préféré, aux tourments d’Alice et de Mattia, le père de Mattia, sa maladresse, son incapacité à dire et à montrer son amour. Sa culpabilité, son désespoir, son impuissance.
« Alors, tu as vu l’aube ? » interrogea son père.
Mattia sourit. C’était un jeu entre eux, le seul peut-être. Environ un an plus tôt, Pietro avait lu dans le journal que l’aube sur la mer du Nord est une expérience inoubliable, et il avait lu le soir même l’entrefilet à son fils au téléphone. Il faut absolument que tu y ailles, lui avait-il recommandé. Depuis il lui demandait de temps en temps : alors, tu l’as vue ? Mattia répondait toujours par la négative. Son réveil était programmé à 8h17, et le chemin le plus court pour l’université n’empruntait pas la promenade du bord de mer. »
(p.225)
Bref, je ne suis pas totalement conquise, mais frustrée de ne pas l'être plus. J'ai aimé sans aimer vraiment, c'est une sensation assez désagréable et difficile à évoquer en un billet...
D'autres billets, positifs et parfois totalement enthousiastes, chez Isil, Incoldblog, Keisha, Choupynette, A girl from earth, Cryssilda, Cuné, Uncoindeblog, Alwenn...
Et Madame Charlotte qui n'a pas aimé, mais alors là pas du tout.

