13 mai 2008
La Solitude heureuse du voyageur, précédé de Notes
Raymond Depardon, 2006
Publier des recueils de photos en format et prix poche, en voilà une idée qu’elle est bonne ! D’autant que les choses sont soignées : un beau papier glacé, une impression de qualité, une mise en page qui veille à ne pas gêner la contemplation des photos par la reliure.
Dans ce recueil, ce sont deux voyages auxquels nous convie Raymond Depardon. Le premier va au Liban puis vers l’Afghanistan, dans une exploration décidée à la suite d’une déception sentimentale. Le second (réédition d’un ancien recueil) est le voyage d’une vie, celle du photographe Depardon, qui parcourt le monde et son époque.
Evidemment, les photos sont magnifiques. Souvent elles semblent terriblement simples. Mais toutes frappent par la vie qu’elles contiennent, par le regard des hommes capté par Depardon. J’aime particulièrement celle où l’on voit un combattant libanais qui s’apprête à franchir un carrefour périlleux. Les portraits aussi sont très beaux, on sent toute la confiance que Depardon a réussi à faire naître chez ses sujets. Je suis en plus sensible, je pense, aux mêmes choses que Depardon – sauf que je suis incapable de les transcrire ensuite en photos. Je suis donc particulièrement touchée par ce qu’il montre.
Mais aussi (et surtout ?), le recueil contient des entretiens, l’un de 1978 et l’autre réalisé en 2006 (sauf erreur, je n’ai pas le livre sous les yeux) ; on lit aussi les notes de Raymond Depardon et ses commentaires (Notes est une sorte de journal intime destiné à la jeune femme à l’origine du voyage, les photos ne sont pas légendées mais racontées) ; le texte comporte des explications et surtout des réflexions sur le métier de photographe et sur son rôle dans la société et la guerre. C’est sans doute le meilleur du recueil, le plus palpitant. On y voit que Raymond Depardon n’adopte pas une position facile, qu’il se pose sans cesse des questions et qu’il n’hésite pas à se montrer sous un jour des plus négatifs. Ses photos ne sont pas juste une recherche esthétique de composition et de lumière, il n’est pas seulement le photo-reporter témoin et peut-être passif, il se pense et se fait acteur. Il doit alors trouver le moyen de l’être bien et en faisant des photos. Sans être paternaliste ou cynique, mais sans oublier jamais la distance de celui qui photographie et de celui qui est photographié. Au delà du recueil de photos, c’est aussi une reflexion sur l’image, son rôle, et ceux qui la font.
12 mai 2008
Là où vont nos pères
Shaun Tan, 2007
Cet album a obtenu le Prix du meilleur album à Angoulême cette année, je m’attendais donc à une très bonne BD. Eh bien, cette BD n’est pas très bonne. Elle est tout simplement grandiose.
Sans un mot, en dessins sépia, Shaun Tan raconte l’histoire d’un émigrant. On le rencontre le matin du départ, laissant sa femme, sa fille et les objets familiers dans une ville sombre et inhospitalière. On le suit dans son voyage, qui n’est pas encore de ces périples clandestins et mortels, jusqu’à la Ville nouvelle, immense, dédale de rues tortueuses, crachant des hommes de partout et s’exprimant dans une langue étrange. Entre problèmes et rencontre, l’homme s’habitue.
La ville évoque évidemment New York : on y arrive par bateau, à l’embouchure d’un fleuve, la ville est verticale et grouille. Mais ce n’est pas New York. C’est une ville imaginaire où les nouveaux arrivants sont dotés d’un animal-guide. Une ville où l’on se déplace dans d’étranges véhicules, mi-oiseaux, mi-montgolfières. Une ville dont la langue, faite de lettres et de signes, semble celle qu’un écrivain aurait inventé pour un monde extraterrestre. Est-ce une ville imaginaire ? Est-ce ainsi qu’elle apparaît à l’immigré ? On sent bien en tous cas la détresse de l’homme et aussi sa persévérance, sa conviction qu’il peut – qu’il doit – réussir.
L’histoire est simple – universelle. Le dessin de Shaun Tan en magnifie chaque instant, et une fois l’album refermé on le rouvre aussitôt pour contempler plus longuement telle scène, pour découvrir une multitude de petits détails. C’est magnifique : beau, sobre, émouvant. Les pages de garde, portraits d’immigrants d’après les photos conservées à Ellis Island, sont superbes. Comment un simple crayon peut-il à ce point saisir la vie, l’émotion, la lassitude d’un regard dans un si jeune visage, la fierté ? Je n’en suis toujours pas revenue.
10 mai 2008
Aya de Yopougon, 1
Marguerite Abouet/Clément Oubrerie, 2005
Connaissez-vous Yopougon ? C’est un quartier d’Abidjan et c’est là que vit Aya, avec ses parents, son petit frère, et ses copines. Aya a dix-neuf ans. Aya est belle. Aya veut devenir médecin. Ce n’est pas du goût de son père, employé à la fabrique de bière : pourquoi diable une fille irait-elle faire des études ? Ce n’est pas non plus ce que veulent ses copines, qui veulent surtout rencontrer un beau genitos pour aller danser.
Entre les sorties en cachette des parents sévères, les remèdes traditionnels, les nouveaux riches, et les dragueurs, c’est la vie quotidienne à Yopougon que croquent Marguerite Abouet et Clément Oubrerie. Et c’est rythmé,réaliste, très réussi, tant pour le dessin, nerveux et frais, que pour l’histoire, qui ne vire jamais à la « couleur locale » forcée et caricaturale. Sans doute parce que Marguerite Abouet vient d’Abidjan et ne cherche pas à imiter mais simplement à raconter. J’ai aussi beaucoup apprécié que pour une fois, l’Afrique ne soit ni la douleur du monde, ni le règne des trafiquants, ni le soumis des Occidentaux. Juste un autre monde, à côté de nous, avec ses codes, ses joies, ses promesses, ses pleurs. Je n’ai lu encore que le premier tome, mais la série s’annonce belle ! On trouve en outre à la fin les petits trucs des personnages, notamment, Mesdames, comment obtenir un balancement parfait et hypnotique de vos fesses…
08 mai 2008
Voyages, voyages...
Je repars au pays des Embruns, rencontrer les Etonnants Voyageurs… A bientôt !
07 mai 2008
« La bouffe vient d’abord, ensuite la morale »
Die Dreigroschenoper (L’opéra de quat sous), Brecht-Weil, 1928
Un peu avant le 7 avril, j’étais presque prête. J’allais être prête. C’est là que Thom a commis l’irréparable : reculer la date limite pour participer à son Crossover. Résultat, on est au 7 mai, je suis tout juste prête. Un tout petit problème avec les dates limites…
Il y a des gens qui font la queue dès minuit sonnée devant la boutique Apple pour le nouvel i-machinchose. Il y a des gens qui ne conçoivent pas l’existence sans un téléphone qui fait télé-photo-imprimante, et permet parfois de parler à des gens. Il y a des gens qui parlent seuls dans la rue, ah non, c’est l’oreillette bluetooth.
Oui, il ya des gens comme ça.
Et puis il y a des gens qui se précipitent dans n’importe quelle boutique de vieilleries, des gens qui n’ont un appareil photo numérique que parce qu’on le leur a offert, et qui préfèrent apprendre à se servir de leurs appareils argentiques. Soviétiques. Cinq.
Des gens qui, à l’heure du mp3 triomphant, s’embêtent à rapporter d’Allemagne ces choses encombrantes, de beaux et fragiles vinyles. (Cela dit, au moins ceux-là je peux les lire, pas comme mes 78 tours…) Pire, des gens qui aiment les grésillements du vinyle ! Allons bon. Dans peu de temps on me met au musée, dans une jolie vitrine, avec un petit cartel « Mo curiosa retardata. Début du XXIe siècle, France. Spécimen brocantophile aux repères temporels faussés, famille mal connue des NoNum attarditi, en voie d’extinction. Ne pas toucher (mord). »
Parmi mes trésors noirs, le Dreigroschenoper, l’opéra des mendiants de Bertolt Brecht et Kurt Weil, d’après une œuvre du XVIIIe siècle* remaniée à la sauce « swing et communisme ». L’œuvre toute trouvée pour participer au crossover de Thom, mariant littérature et musique. Et puis, j’espérais me réconcilier avec Brecht, après Arturo Ui adoré à l’adolescence avant que d’être oublié, après une représentation de La Mère ennuyeuse et incomprise (non, pas juste ennuyeuse parce qu’incomprise), après une tentative pour lire Homme pour homme qui m’avait paru tout aussi ennuyeux et péniblement didactique.
L’histoire commence dans l’échoppe de Peachum, vendeur d’articles pour mendiants. Car « les croûtes naturelles ne vaudront jamais les croûtes artificielles… » (p.35). Peachum gère les emplacements, les gains, et cherche sans cesse des nouveautés pour continuer à plaire à un public qui se lasse si vite ! Peachum a une femme, et surtout une fille, Polly, jolie, effronté, amoureuse. Amoureuse de MacHeath, dit Mackie-le-Surineur. Elle refuse de se soumettre à ses parents et de cesser de voir Mackie, malgré les menaces de coups : « L’amour est situé plus haut que les fesses » (p. 36) Mackie l’enlève, et l’épouse dans une écurie en présence de ses lieutenants et de son fidèle ami, le policier Brown. Peachum est bien décidé à se venger, et il utilise pour cela les prostituées, notamment Jenny-des-Lupanars, convaincue par l’argent. Mackie se retrouve en prison et doit confier ses affaires à sa femme, qui découvre bientôt qu’il existe une autre Madame MacHeath. Brown est désespéré car il ne peut rien faire pour sauver son ami. C’est le couronnement de la reine et l’ordre doit être maintenu : Mackie sera pendu. Sauf que… aux pieds du gibet, un envoyé de la reine arrive et gracie Mackie.
L’Opéra de Quat’sous condense les grands thèmes chers à Brecht : l’antimilitarisme (« Les soldats marchent/Les canons roulent[…] On en fera de la purée, du hachis, du steak tartare », chant des canons, p. 29), la dénonciation des dictatures, notamment celle de l’argent, et des sanctions contre les artistes (permettant d’ailleurs une sorte d’auto-célébration dont on ne sait si c’est du lard ou du cochon : « Où est Brecht, et sa soif de science ?/Vous savez ses chansons par cœur./Il chercha avec trop d’insistance/D’où les riches tirent leur splendeur./Vous l’avez envoyé en exil : /Il n’avait qu’à se tenir tranquille !/Maintenant la nuit est descendue/Et vous savez ce qui s’est passé:/C’est sa curiosité qui l’a perdu./Bienheureux qui sait s’en passer ! » (p. 73, le song de Salomon)), la dénonciation de la corruption des forces de sécurité et des élites, la misère du peuple écrasé par les puissants, et légitime alors à les tromper (« si les puissants de la terre sont capables de provoquer la misère, ils sont capables d’en supporter la vue », p.66), misère qui conduit à la perte des valeurs morales, et de la dignité humaine : le misérable ne l’est que parce qu’il y est forcé par la situation créée par les riches.(« L’homme ne vit que d’oublier sans cesse /Qu’en fin de compte il est un homme » p. 63, deuxième finale de Quat’sous)
Alors, hum… Pour Brecht, c’est raté. Je crois que ce monsieur et moi n’avons décidément rien à nous dire. Encore qu’il m’ait semblé que L’Opéra de quat’sous pourrait me plaire sur scène. Avec de très bons comédiens, une mise en scène excellente et beaucoup d’énergie et d’humour, mais ça pourrait marcher. Et puis, l’ensemble est bien troussé, drôle, pince-sans-rire. J’ai parfois pensé aux chansons de Boris Vian.
Mais bon. Si la lecture ne m’a pas ennuyée, ça m’a quand même passablement agacé. D’abord Brecht est tellement obsédé par l’idée que le théâtre ne doit pas être un divertissement (c’est terriblement bourgeois, de se divertir, et puis ça empêche l’ouvrier de penser, donc de faire la révolution, déjà qu’il est abruti par l’usine, faudrait pas en plus qu’il s’amuse au théâtre non mais) (reprenez votre souffle, la phrase continue) qu’il ne laisse aucune place au spectateur-lecteur pour penser et tirer lui-même les conclusions. J’ai horreur de la littérature pensée-en-main. Sa manie de sortir des pancartes à tout bout de champ pour expliquer ce qui se passe, de tout surligner, rhalala, ça m’énerve. Faire naître la réflexion et le questionnement, parfait, mais pourquoi donner toutes les réponses ? Et puis, le théâtre de Brecht n’est qu’intellectuel : il faut penser, réfléchir ; tout ceci me paraît un tantinet utilitaire.
Par contre, j’ai bien aimé que les personnages ne soient pas sympathiques : ce sont des meurtriers, menteurs, voleurs, traîtres, veules, corruptibles, bref, de l’humanité grisâtre et mauvaise. Le héros est bigame, meurtrier et voleur, séducteur. Autour de lui, des prostituées, un loueur d’emplacement et articles pour mendiants, un policier pas très net et une fraiche jeune fille innocente et trop tôt veuve. Donc, peut-être pas juste une pièce écrite pour soutenir une thèse sociale et politique ? Mais le problème, c’est que ce n’est pas de l’humour noir, cynique et méchant. Non, s’ils sont comme ça, c’est la faute de la société capitaliste qui ne leur laisse pas d’autres choix pour survivre. Et voilà le retour de la thèse !
« -Madame Peachum : […] Avouez que notre vie serait simple et paisible, si les hérauts du roi arrivaient toujours au bon moment.
-Peachum : Restez tous à vos places, et entonnez le « Chœur des déshérités des déshérités », dont vous avez aujourd’hui représenté la vie, car dans la réalité de tous les jours, leur fin est plutôt triste. Les hérauts du roi accourent très rarement quand les opprimés essaient de rendre coup pour coup. C’est pourquoi il ne faut pas frapper trop durement ceux qui se mettent dans leur tort. » (p. 87)
En fait, je crois que je n’aime décidément pas le théâtre qui se construit juste pour faire passer une idée… Même si j’aime bien les adresses des personnages au public, cette inclusion des spectateurs dans l’action, quand l’acteur sort de son rôle quelques instants pour y retourner aussitôt après avoir apostrophé le public.
Et puis ce final où tout s’arrange, non et non. En soi, ça ne me dérange pas, les coups de théâtre improbables où les pères se font connaître, les disparues réapparaissent et les mariages se nouent d’un coup d’un seul. Mais là, je trouve que ça affaiblit vraiment la pièce, le drame social devient conte merveilleux, tout est bien qui finit bien. C’est comme si Brecht n’assumait pas la méchanceté des personnages et la cruauté de l’histoire, comme s’il fallait un happy end pour faire pleurer dans les chaumières mais pas trop, et du politiquement correct pour sauver tout ça. Suis-je bête, c’est du politiquement correct, du communistiquement correct ! Oui, je suis méchante avec Bertolt, mais je trouve qu’il sacrifie sa littérature à son idéologie et ça me déplait, parce que finalement le résultat n’est pas très stimulant.
En revanche Kurt et moi avons un grand avenir ensemble, c’est sûr. Oui, il est mort, je sais, mais enfin, ne vous arrêtez pas à des détails si terre-à-terre ! La musique est vivante et gaie, semblant parfois partir dans tous les sens mais toujours maîtrisée. Elle contient toute la modernité swinggante des années 1920, riche de cuivres et de dissonances voulues et agréables. La musique mêle musique de danse contemporaine de Kurt Weill, influences de la musique atonale de Schönberg, thèmes populaires et jazz, pour un petit ensemble qui doit soutenir les chanteurs sans les étouffer. On est au théâtre et le message doit passer par le texte. Toutefois, la musique de Kurt Weil redouble le message de Brecht, en ce qu’elle marie avant-garde et tradition, thème populaire et musique savante, Ecoles européennes et musiques des noirs américains. Elle m’a semblé parfaitement adaptée à la situation et refléter les bas-fonds londoniens, avec leur sordide et aussi leurs taches inattendues de lumière, avec beaucoup de force et de richesse. Kurt Weill (1900-1950) connut un très grand succès en Allemagne, avant de devoir s’exiler en 1933 aux Etats-Unis, où il continua d’écrire des chansons et des comédies musicales, là encore avec beaucoup de succès. C’est bien dommage qu’on ait un peu oublié son nom au profit de celui de Brecht, car pour moi la force de L’Opéra de quat’sous vient des chansons et de la musique, qui donnent de la vie à une démonstration un peu figée, un peu trop démontrante, justement. Elles relancent l’action et la closent, avec des finales en chœur à la manière des opéras. Les chants sont parfois des extensions du discours des personnages (chaque chanson a son rythme, et chaque personnage son caractère : cabaret pour jenny, fox-trot, jazz,…), parfois les commentaires sur le modèle du chœur antique, et toujours l’occasion dont pour les auteurs de donner encore plus de force à leur propos (car ils seront repris ensuite à la sortie du théâtre et se graveront plus sûrement dans les consciences). Mais la musique parvient à lui donner une légèreté que n’a pas le reste de la pièce. Les chansons sont aussi réussies en ce sens qu’elles peuvent exister pour elles, indépendamment de la pièce : elles ne dépendent pas des personnages et du théâtre, ni de l’histoire, là où les mots de Brecht ne se conçoivent que comme un tout. D’ailleurs, de nombreuses chansons de Kurt Weill composée d’abord dans le cadre d’une pièce de Brecht (en particulier Grandeur et décadence de la ville de Mahogany, 1927) sont reprises et deviennent des standards du jazz. Et sont parfois fort connues...
La ballade de Makie-le-Surineur , le final dans le film de Busch (1931), le song des canons, Jenny-des-Lupanars (en allemand) et en français, dans le film de Bush.
L’enregistrement de référence : celui de 1958, avec Lotte Lenya (la femme de Kurt Weill et la créatrice du rôle de Jenny-des-Lupanars), dirigé par Wilhelm Brückner-Ruggeerg, Sony Classics n°42637.
* The Beggar’s opera, John Gay et Johann Christophe Pepusch, 1728, à partir de chansons populaires anglaises.
05 mai 2008
L’Annulaire
Yoko Ogawa, 1994 (1999)
Je poursuis ma découverte de Yoko Ogawa avec ce récit étrange dans lequel la narratrice, une jeune fille, se retrouve secrétaire d’un « laboratoire de spécimens » après avoir perdu un petit morceau de son annulaire dans un accident à son précédent travail, dans une usine de limonade. Tout peut devenir spécimen, dans ce laboratoire sis dans un ancien foyer de jeunes filles encore habité par deux vieilles dames. On vient, on dépose son spécimen, le laboratoire le naturalise, on revient voir le résultat, et on s’en va en paix en laissant le spécimen entreposé dans l’un des tiroirs des meubles spéciaux, dans les anciennes chambres de jeunes filles, dans l’ancien foyer, entre le directeur, la jeune secrétaire, et les deux vieilles dames.
Je n’ai pas envie d’en dire plus sur ce texte, car c’est l’un de ses charmes que l’avancée incertaine dans cet univers bizarre. Le récit est postérieur à La petite pièce hexagonale, et je l’ai trouvé meilleur, plus dense. Je ne sais pas à quoi ça tient, sûrement parce que l’histoire est moins évidemment métaphorique, moins transparente, mais aussi à autre chose que je ne sais identifier. Yoko Ogawa parvient à créer une atmosphère dérangeante avec une économie de moyens stupéfiante : le style est très simple, mais toujours extrêmement précis et juste. Justesse est d’ailleurs le mot qui caractérise le mieux ce que j’ai lu de Yoko Ogawa pour le moment. Ce n’est pas oppressant, pas inquiétant, mais fascinant : impossible de décrocher. Vertigineux.
PS : Un film a été tiré du livre en 2004, réalisé par Diane Bertrand, mais je ne l'ai pas vu et n'ai trouvé que des critiques (très) mauvaises.
29 avril 2008
Terre des oublis
Duong Thu Huong, 2005 (2006)
Miên vit dans un village vietnamien des montagnes. Un jour, elle rentre de la cueillette des herbes avec les autres femmes et découvre que son mari, Bôn, est revenu de la guerre, de la jungle, alors qu’on le croyait disparu depuis quatorze ans. Mais nul signe de réjouissance dans le village : Bôn est le premier mari de Miên. Elle a épousé, après la période de deuil, Hoan, un marchand actif et riche. Miên est prise entre son cœur acquis à Hoan et son devoir envers son premier mari et surtout envers un héros du peuple, celui qui a sacrifié sa jeunesse pour qu’elle soit libérée des Américains. Plus encore, Miên subit le regard des villageois qui attendent d’elles qu’elle fasse le « bon choix », le moins scandaleux, le plus conforme aux traditions et aux volontés du Parti. Alors Miên retourne vivre avec un homme épousé trop vite, trop jeune, un homme qu’elle n’aime plus, pire, elle ne sait plus comment ni pourquoi elle l’a jamais aimé. Tout le roman est bâti autour de ces trois personnages, Miên, Bôn, Hoan, de leur passé, de leurs sentiments.
Malheureusement, j’ai été déçu. A vrai dire, la déception est surtout due aux étoiles qui brillaient dans les yeux de l’amie qui me l’a offert, et que, je le sais, ne se sont pas allumées dans les miens. Car ce n’est pas un mauvais roman ; simplement je ne lui décernerais pas les éloges de la quatrième de couverture ou des lectrices de Elle qui lui décerné leur Grand Prix en 2007.
J’ai deux reproches principaux à faire : le premier c’est que Duong Thu Huong alourdit souvent son propos de façon excessive. Pas dans la description des personnages, qui sont au contraire fins et complexes. Mais dans les descriptions parfois fort longues de paysages et dans le foisonnement d’épisodes parallèles. Terre des oublis n’est pas seulement un roman d’amour et le double roman d’apprentissage de Miên (qui apprend à écouter ses sentiments et à ne plus se plier toujours aux règles non écrites du village), et de Hoan (qui apprend à ne plus se laisser manipuler au profit des autres, mais à choisir et décider), c’est aussi l’insatisfaction et la folie, c’est aussi le roman de la guerre du Vietnam, le roman du retour du guerrier traumatisé, et le roman d’une société vietnamienne de l’après-guerre, société à la fois en mouvement vers l’avenir radieux et la modernité promise par les communistes, et figée dans les traditions, l’appareil du Parti et la doctrine, une société pauvre et extrêmement active, une société de profiteurs et d’hommes dignes, une société de désespérés ; c’est enfin un roman sur l’honneur et la conscience, sur ce qui fait des hommes des êtres humains véritables. Bref, cela fait beaucoup de choses, et peut-être un peu trop sans doute. Je pense que le roman aurait été beaucoup plus fort, beaucoup plus percutant, s’il avait été plus resserré, plus condensé autour de l’histoire d’amour et de soumission. Il y a tout de même 700 pages dans l’édition de poche ! Pas que ça se lise vraiment mal, mais parfois je me suis surprise en « lecture automatique », mécanique, vidé, sans comprendre vraiment ce que j’avais lu et sans avoir envie de relire. Un roman plus austère, moins foisonnant, aurait je crois mieux convenu à l’histoire de Miên, de Bôn, et de Hoan.
D’autant que, et c’est mon deuxième reproche, l’auteur utilise beaucoup le flash-back pour nous faire découvrir le passé de Bôn et de Hoan, et plusieurs choses m’ont gênée dans la construction. Les épisodes de flash-back sont souvent trop longs. Il y aurait sans doute eu plus de tension en ne nous dévoilant que quelques éléments, en nous laissant imaginer, chercher, nous perdre, plutôt qu’en proposant de longs retours en arrière explicatifs. Et puis, ce n’est pas toujours très clair. Dans le cas de Bôn, je me demandais parfois à quelle époque on était. C’était sans doute voulu, car Bôn lui-même le sait de moins en moins, mais pas assez net, pas assez flou et inquiétant. Ou alors pas voulu, et là c’était trop flou.
Bref, des imperfections pour ce livre et c’est dommage, parce que j’ai l’impression d’être passée à côté d’un très très grand roman – que Duong Thu Huong elle-même est passée à côté. Mais rien de rebutant, et la fin (chapitres XX-XXVII) est vraiment intense, ce qui augmente encore mes regrets pour le reste !
PS : J’aurais bien aimé aussi connaître la signification des prénoms vietnamiens, je suis sûre que l’auteur les a choisis avec une idée bien précise en tête. Pour ma part, j’ai trouvé « Miên » particulièrement bien adapté en français, j’ai entendu pendant toute ma lecture « mienne », et c’est exactement ça : deux hommes se la disputent avant que finalement elle ne décide de choisir elle-même et pour elle-même.
D'autres déçues: Le Biblioblog, Fashion Victim
Gambadou, charmé par l'ambiance
Flo, définitivement réfractaire
et Amanda, qui a adoré!
28 avril 2008
J'vous ai rapporté des embruns...
Photo L'Internaute Magazine © Pierre Dilichen
(mars 2008)
(photo volée sur ce site)
26 avril 2008
Salaam London
Tarquin Hall, 2005 (2007)
Tarquin* Hall est journaliste. Il rentre d’une dizaine d’années de reportage en Inde et en Asie et compte se réinstaller dans le quartier londonien de son enfance. Sauf qu’il est fauché, qu’il n’a pas de travail, et que les prix ont follement grimpé. A tel point qu’il peut tout juste s’offrir un studio minable dans Brick Lane, dans l’East End des cockneys et des immigrants. Après les Huguenots, les Irlandais, les Juifs d’Europe centrale, ce sont désormais les Pakistanais et les Bangladais qui occupent le quartier, qui se pare de boutiques de sari, de bijoux de mariages traditionnels et d’innombrables curry. Un Londres que Tarquin Hall, issu de la classe moyenne, ne connaît pas et dont il a même un peu peur. Salaam London est à la fois un reportage, un récit initiatique, un roman d’amour aussi, car on suit un peu des déboires conjugaux de Tarquin, qui a convaincu sa fiancée indo-américaine de le rejoindre à Londres.
J’ai beaucoup aimé la galerie de portraits, Sadie Cohen, la vieille voisine juive qui se souvient de l’East End des années 30 et du Blitz ; Mr Ali, propriétaire qui hausse les épaules face aux problèmes et a installé une sonnerie de pompier comme sonnette ; les jeunes Pakis, débrouillards, entre petits trafics, tradition et Occident, Mrs Suri, tante indienne qui entend veillé sur Anu, la fiancée ; les deux Sasha, immigrés kosovars ; Aktar, l’ethnologue indien qui cherche désespérément à comprendre ce que sont les Anglais et qui s’aperçoit que tous ont un ancêtre quelconque venu d’ailleurs. Tarquin Hall ajoute à cela des éléments de l’histoire du quartier, une réflexion sur l’identité et la fusion dans un nouveau pays, une description pétulante du quartier, et son regard de journaliste, de voyageur égaré à quelques rues de la City, d’humain.
Un voyage que je ne peux que vous recommander chaudement !
PS : J’ai beaucoup pensé en découvrant l’histoire du livre et au cours de ma lecture au Peuple de l’abîme, de Jack London, dont Tarquin Hall fait d’ailleurs mention. Jack London s’était constitué une base arrière chez un couple juif modeste, et passait des jours et des nuits dans la rue au milieu des mendiants. Les deux démarches ne sont pas comparables (Jack London choisit ce qu’il vit et peut en sortir à tout moment), mais montre le même misérable envers du décor et du rêve londonien.
*Mon Dieu ! Il n’y a que les Anglais pour nommer leur fils « Tarquin » ! C’est d’ailleurs l’un des charmes des romans d’Anne Perry, les prénoms des aristocrates…
25 avril 2008
Accident
Une guêpe. Ou peut-être pas. Du moins une grosse bestiole. C'est noir, ça a des ailes, ça volette avec difficulté. Ça se pose. Non! Pas sur la route! Roue avant. Ballotement. Roue arrière. Une tache sombre sur l'asphalte.



