Vilain défaut

le blog curieux d'une rêveuse-voyageuse...

13 novembre 2009

Nous qui marchions fourbus, blessés, crottés, malades

512DQFZ0W1LPar la faute d’un ordinateur récalcitrant, d’abord, et d’un séjour en Allemagne, ensuite, je n’ai pas pu parler aussitôt de ce roman lu en juin. Les petits frimas de novembre ont rappelé à ma mémoire ses aubes gelées, ses cadavres bleus, ses chevaux saignés à mort, la nuit, pour enrichir la soupe, mais aussi ses troupes de théâtre trouvant encore de quoi satisfaire l’empereur, ses petites modistes françaises, ses débrouillards, ses combinards ses incendies, sa fureur populaire et ses charrettes trop lourdes.

Ce bref roman, deuxième volet de la « trilogie napoléonienne » de Patrick Rambaud, raconte la catastrophique campagne de Russie, ou plus exactement sa deuxième partie : l’armée est bien parvenue à Moscou, mais pour n’y trouver qu’un vide désespérant, d’hommes, de nourriture, d’espoir. Le roman est ici le miroir français de ces quelques pages de Guerre et Paix où les Moscovites attendent, où certains se repentent amèrement de n’avoir pas tout abandonné. Et puis l’incendie, le terrible incendie, l’attente des négociations, l’idée que le Tsar va céder, et puis non, alors, la retraite, l’horrible retraite où le Général Hiver s’allie au vieux Koutouzov, où chacun finit par ne plus rien vouloir sauver que sa peau, sa précieuse peau, sans plus aucune bribe d’humanité dedans mais qu’importe, c’est toujours une peau et la seule qu’ils aient. Des soldats, oui, surtout sans-grades ; l’état-major ; des civils, beaucoup de civils, beaucoup trop quand il s’agit d’aller vite et le ventre vide. Des hommes d’écritures, les Français de Moscou devenus indésirables, les cantinières, toute cette masse qui suit l’armée en marche pour la nourrir et la distraire et qui devient d’un coup un poids qu’il faut trainer, sans assez de voitures, avec les chevaux qui tombent comme des mouches, et ces civils qui refusent de se séparer de leur vaisselier, des vaisseliers, a-t-on idée. Les soldats aussi sont chargés, chargés de tout ce qu’ils ont pillé à Moscou avant l’incendie, chargés de tout ce qu’il peuvent encore porter et qu’il ne faut pas abandonner, jamais, car c’est le viatique pour une vie meilleure une fois rentrés en France. Ce qu’on vendra, ce qu’on utilisera pour se hisser, un peu, de toutes les manières, ce qui justifiera cette marche sans fin, hypnotisante, entre les bouleaux et les cosaques, ce qui récompensera de s’être mangé les doigts, d’avoir grignoter des racines gelées, d’avoir abandonné les camarades, de les avoir rôtis, peut-être.

« Sébastien réalisa sa bêtise. Que venait-il faire ici ? Il avait déjà échappé à un incendie, au froid, à la faim, à la noyade, aux cosaques, et il retournait de son plein gré se mêler à des civils qui ne passeraient jamais la Bérésina indemnes. Il scrutait les visages des plus proches, espérant apercevoir une chevelure noire qu’il reconnaîtrait. »
(p.216)

C’est le roman de la folie humaine, la folie d’un homme, d’abord, qui se grise de conquêtes et refuse la réalité. La réalité, elle plie devant Napoléon. La folie de quelques généraux, ensuite, qui sont tous d’accord pour condamner l’empereur et sa stratégie délirante, mais dont pas un n’osera le dire. La folie enfin de cette masse saoulée de batailles, fanatisée, puis perdant l’esprit dans les tempêtes de neige et un peu plus après chaque pas. C’est le roman de toute la bassesse des hommes aussi, de l’avidité, de la misère, de l’égoïsme, de la lâcheté. De ceux qui ne se passeront pour rien au monde de l’une des dix pelisses qu’ils ont sur eux. De ceux qui serrent les dents et ferment les yeux en pensant à la situation future qui sera peut-être la leur, pour peu du moins qu’ils rentrent entiers, pourvus de quelques trophées. Le roman de la bêtise et de l’aveuglement. Le roman de ces absurdes grognards qui, après avoir tout donné et tout perdu pour l’Empereur, continuent de le vénérer, et celui de ceux qui savent si bien faire taire leurs scrupules. Les chefs, on les voit, bien sûr, mais ce n’est pas vraiment leur roman, pas vraiment le roman de ceux qui laissent glisser leur regard sur la masse souffrante, la plaignant à peine, et puis qu’y faire ? C’est le roman de ceux qui ne perdent jamais le Nord ni leur intérêt, et celui de ceux qui sont simplement entraîner par un mouvement qui les dépasse et les tue. Et, de façon presque biblique, certains seront punis par là où ils ont péché. Mais pas tous. Pas toujours.

« Mon capitaine, on pourrait pas alléger not’ bagage ?
- Sombre idiot ! Tu seras bien content de toucher ta part quand on arrivera en France.
Bonet réfléchit, il bomba le torse pour dégager le beau gilet de soie qu’il s’était taillé dans une robe chinoise, puis, comme s’il avait une idée, il proposa :
- Le thé de la première charrette ? On en a toute une cargaison…
- C’est mon thé, Bonet. Je le revendrai un bon prix, et ce n’est pas le plus lord. On ne va tout de même pas jeter nos provisions ! Ni décharger et recharger nos colis au moindre embarras !
- Les caisses de quinquina ?
- Elles nous seront utiles.
- Les tableaux ?
- Roulés, ils ne pèsent rien. Et ça vaut une fortune à Paris, ces choses-là ! Tu voudrais aussi qu’on jette les pièces d’or et la quincaillerie précieuse qu’on a prélevée dans les églises ?
- Les blessés… dit le domestique Paulin d’un air distrait, les yeux tournés vers son âne qui déchiquetait un buisson de feuilles sèches.
- Les blessés ?
- Nous en transportons un bon poids, c’est vrai, dit le maréchal des logis.
- Et nous ne serons plus contrôlés, Monsieur.
- Je n’estime pas les hommes à leur poids ! répondit le capitaine, tout rouge. Ils ont besoin de nous.
- On pourrait les charger dans d’autres voitures ?
- Elles sont bourrées jusqu’à la gueule et plus encore !
- On n’a qu’à contraindre les civils…
- Descendez les blessés ! ordonna le capitaine.
   Deux dragons grimpent pour s’emparer des fantassins gémissants, coincés entre les caisses de butin ; ils les prennent sous les bras, les passent à leurs camarades restés au sol, qui les installent en vue et  en tas. Tandis que les cavaliers essaient d’imposer cette surcharge à des civils, des hommes décrochent les planches fixées aux flancs de la charrette, les posent devant les roues prises dans l’ornière de sable ; quelques-uns poussent, quelques-uns tirent avec des filins, d’autres fouettent les mules avec le cuir de leur ceinturon. Non loin, des groupes de soldats et de marchands en redingotes opèrent de la même façon pour dégager les voitures ensablées. Un fourgon se renverse, une bibliothèque de livres dorés sur tranche s’éparpille, qu’un officier braillard protège des sabots et des roues. Quand la première charrette des dragons roule à nouveau au rythme exaspérant des mules, le capitaine s’inquiète pour les blessés.
- Vous avez réussi à la caser ?
- Bien sûr, mon capitaine.
- Tant mieux.
   C’était faux, d’Herbigny sans doutait mais feignait de croire ses hommes. Ils devaient avancer. Après, il n’y aurait plus de collines, moins de sable mou, mais une steppe caillouteuse, des gorges étroites où cette horde aurait du mal à s’écouler. »

« p.139-140)

C’est un roman très beau, tant pour l’histoire que pour le style, et pour ce désabusement aussi, et je me demande comment j’avais pu attendre plus de dix ans pour retrouver Patrick Rambaud, dont j’avais aimé La Bataille. Inconséquente jeunesse… Car ce n’est pas la sèche description d’un événement historique, c’est bien un roman de chair et de sang. Patrick Rambaud s’est largement documenté – la bibliographie en fait foi – mais il ne se contente pas de l’événement historique. Il s’attache à quelques personnages, que l’on suit jusqu’à Moscou et retour. Il y a les soldats, notamment le capitaine d’Herbigny, son valet Paulin et son escouade qui va se réduisant. La troupe de comédiens français, plus ou moins inspirés, plus ou moins solides. La délicieuse Mademoiselle Ornella qui oublie sur scène qu’elle montre ses épaules et sa gorge à une salle plein d’hommes n’ayant pas vu de femmes  élégantes depuis des mois. Le faible Monsieur Vialatoux. Sébastien Roque, arrivé là par malchance après avoir échappé pourtant à la conscription, secrétaire de l’Etat-major et par là même un peu mieux loti, si peu – mais qui sait si bien faire fructifier ce peu. La famille du libraire Sautet, forcée de quitter Moscou après le passage de Napoléon. C’est court, donc dense, presque haletant, car si l’on connaît le devenir de la Grande Armée on ignore celui des individus que Patrick Rambaud fait vivre ici. Et un épilogue en forme de retrouvailles donne les destins encore inconnus et clôt le livre sur un dernier froid calcul. La guerre rend fous, elle abîme, elle flatte les pires côtés des hommes et se poursuit ainsi jusque dans la paix revenue.

« La réalité tourmentait Sébastien Roque. Personne ne l’avait préparé à  la cruauté. Il se répétait que les fourgons archibondés du secrétariat ne pouvaient pas recueillir le libraire et son épouse, et que, déjà, il avait outrepassé le règlement en embarquant leur fille dans le ramas des cartes et des documents administratifs (peut-être le lui reprocherait-on). Qu’allaient devenir les Sautet ? Aucune voiture ne s’arrêterait pour les sauver ; le libraire avait donné cet argument pour décharger la conscience du jeune homme, c’était élégant, c’était courageux, c’était faux. »
(p.184)

Ce n’est pas un beau tableau de l’humanité que Patrick Rambaud nous dresse ici, même si quelques traits de générosité éclairent le récit. Mais comment pourrait-il en être autrement sur les rives de la Bérézina ? Et de ce point de vue j’ai trouvé le texte autrement plus fort que d’autres qui sont clairement à vocation pacifiste – je pense surtout à A l’Ouest, rien de nouveau. Parce qu’il n’est pas qu’un message, que celui-ci, si tant est même qu’il soit là, n’est jamais que ce que le lecteur veut bien penser une fois le livre refermé, et non le propos premier du livre, parce que c’est un texte littéraire, parce que c’est un vrai roman tissé de mots, de vies et de menus événements.

« Il neigeait, il neigeait toujours ! la froide bise
Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,
On n’avait plus de pain et l’on allait pieds nus.
Ce n’était plus des cœurs vivants, des gens de guerre ;
C’était un rêve errant dans la brume, un mystère,
Une procession d’ombres sous le ciel noir.
La solitude vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse.
Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse
Pour cette immense armée un immense cercueil.
»

Quelques vers du début de « L’Expiation », de Victor Hugo (Les Châtiments) ; le titre du roman vient du leitmotiv du poème.

Le titre du billet est emprunté à la « tirade des sans-grades » dite par Flambeau dans L’Aiglon – ouvrage  par ailleurs particulièrement soporifique…

Posté par vilaindefaut à 13:59 - France - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , ,

12 novembre 2009

Qu’est-ce que c’est « dégueulasse » ?

Où la Curieuse se met à fantasmer sur Birmingham, non mais vraiment

Jonathan Coe, Bienvenue au club, 2003 (2001) et Le cercle fermé, 2006 (2004)

Voilà qu’Eric Raoult veut imposer un devoir de réserve aux écrivains. Bientôt, Eric Besson (serait-ce l’influence néfaste d’un prénom ?) va concevoir un droit de réserve s’appliquant aux Français, car, c’est bien connu, quand on est fier de son identité on ne la ramène pas. Sous peu c’est pratique, on n’aura même plus besoin de prendre la peine d’aller voter, devoir de réserve oblige. Et ne venez pas me dire que j’exagère : s’il y a une presse libre dans ce pays, c’est quand même bien pour y exprimer des opinions. Et interdire les opinions, ça sent très très mauvais. Marie N’Diaye ne fait rien d’autre que dire ce qu’elle pense, Eric Raoult a bien le droit de ne pas être d’accord, mais il n’a pas encore celui de tout museler.

« Munir n’avait pas le poste – accusant la télévision britannique d’être corruptrice et décadente –, ce qui l’obligeait à venir souvent chez Benjamin pour la regarder des heures. »
(II, p. 393)

51Y6VM4TM3LOn pourra toujours s’exiler à Berlin, chic, ou à Birmingham, puisqu’il semblerait que les auteurs puissent encore y critiquer en vrac leur pays, leur génération, et même leurs hommes politiques bien réels. En tous cas, Jonathan Coe le prend, ce droit, et on lui a même donné un prix pour ça. The Bollinger Everyman Wodehouse Prize. Je ne sais absolument pas ce que c’est comme prix, par contre.
Ce prix a récompensé le premier volet d’un diptyque aussi emballant ou presque que Testament à l’anglaise, Bienvenue au club (le titre original, The Rotters’Club, aurait été bien mieux, parce qu’il vient d’une chanson, parce qu’il a un sens en lien avec les personnages, sens qu’on finit par découvrir, mais bon, c’est comme ça, le traducteur a voulu innover, et on se demande un peu de quel club il parle, mais ce n’est pas grave, on a vu bien pire en matière de traductions de titres.) Le deuxième volume, Le cercle fermé (youpi, un titre fidèlement traduit) poursuit l’histoire des mêmes personnages une vingtaine d’années plus tard. 1973 et puis 2003, quelques années avant, quelques années après.

« …ce n’était pas à proprement parler une femme de petite vertu, sa vertu était simplement invisible à l’œil nu »
(II, p.357)

41Go_tyx6dLL’histoire s’ouvre sur la famille Trotter, le père, la mère, la fille aînée Loïs qui épluche les petites annonces, Benjamin qui se rêve en écrivain, et le petit dernier, Paul, insupportable morveux arrogant et arriviste. Jonathan Coe centre le récit sur Benjamin, ses déboires de lycéens, ses amis, ses projets, mais tous ceux qui gravitent autour de lui sont bien présents dans le récit, qui alterne les points de vue et les voix. Le narrateur omniscient cède parfois la place à la plume d’un des personnages, écrivant une lettre, son journal, un article pour une publication de plus ou moins grande envergure, des poèmes, des nouvelles, des satires, des interventions politiques ou médiatiques. On a ainsi certains événements qui reviennent, peu à peu dévoilés, éclairés de tous côtés, les subjectivités prenant le relais de l’objectivité prétendue du narrateur omniscient. J’ai trouvé l’ouverture du premier volume un peu maladroite, mais elle prend tout son sens lorsqu’on a achevé la lecture du second. Ce n’est finalement pas cet artifice un peu vain que j’avais cru voir, mais un regard de plus, un regard que l’on retrouve ensuite, approfondi. Rien n’est là par hasard, la construction du roman est précise, et j’adore ça. On a envie de relire le premier tome à peine a-t-on achevé le second, pour y retrouver tous les détails qui font sens ensuite et qui nous ont d’abord échappé.

« Le même triomphalisme, la même excitation, non parce que quelque chose de neuf se créait, mais parce que quelque chose était détruit. Je repensai à Philip et à sa pathétique symphonie rock, et je jure quand j’en eus les larmes aux yeux. Sa risible ambition de contenir des millénaires d’histoire en une demi-heure de riffs minables et de changements d’accord ne me paraissait soudain guère plus utopique et donquichottesque que toutes ces choses pour lesquelles mon père et ses collègues avaient œuvré si longtemps. Une couverture médicale gratuite à l’échelle nationale offerte à quiconque en aurait besoin ? La redistribution des richesses par l’imposition. L’égalité des chances. De belles idées, papa, de nobles aspirations, de même qu’il y avait de la beauté en germe dans le salmigondis musical de Philip. Mais ça n’aboutirait jamais. Il y avait peut-être eu une époque où ça aurait pu aboutir, mais c’était trop tard. Le moment était passé. Adieu tout ça. »
(I, p. 250)

Tous les personnages sont narrateurs, car tous sont partie prenante de cette vie, de cette Angleterre qui évolue, qui glisse doucement mais sûrement vers l’abandon des rêves socialistes, vers le cynisme, l’à-quoi-bonisme et l’amertume. Des années Thatcher, il ne sera pas question ici. Jonathan Coe se consacre plutôt à la faillite travailliste, à ceux qui y ont cru et ont été abandonnés, à ceux qui tentent de tirer leur épingle du jeu sans trop compromettre leurs principes, à ceux qui n’ont jamais rêvé qu’à changer la marche des choses, à ceux qui ont moins des idéaux que des intérêts.

« Glyn était peut-être effrayant, mais c’était l’oncle de Cicely, qui visiblement l’aimait beaucoup, donc, du point de vue de Benjamin, cela le rangeait forcément dans le camp des anges. Et pourtant cet homme soutenait l’IRA ! Ces gens qui avaient tué Malcolm et causé à Lois tant d’horribles souffrances. Comment était-ce possible ? Le monde était-il donc encore plus compliqué qu’il ne l’avait imaginé, n’y avait-il aucune question dont la réponse s’impose d’emblée ? Comme diable les gens tels que Doug faisaient-ils pour s’accrocher à leurs certitudes, à leurs positions politiques clairement définies et fidèlement assumées, si le monde était ainsi ? »
(I, p.466)

Benjamin, donc. J’ai beaucoup aimé ce personnage, aussi parce qu’il m’a rappelé quelqu’un que je connais bien – moi. Ses hésitations, son refus permanent du conflit qui le conduit à attendre que les autres décident, sa capacité à dissimuler ses sentiments et ses émotions, ses velléités d’artiste et sa capacité à ne rien faire de peur d’échouer, de peur de ne pas faire un chef d’œuvre. La perfection ou rien, et surtout échapper toujours à la critique. Benjamin est un grand sensible, un angoissé, et semble scotché dans le passé, incapable d’avancer, d’évoluer, de grandir. Quand ses amis, dans le deuxième volume, sont devenus des adultes responsables et se sont confrontés à leurs rêves d’adolescence, il s’est réfugié dans une terne carrière d’expert-comptable et s’acharne à ne jamais réaliser ses envies. Le rêve, c’est moins risqué, moins douloureux. Mais Benjamin, c’est aussi celui qui a le plus d’ambition, le plus de sensibilité, le plus de scrupules aussi ; il n’est jamais sûr de rien, surtout pas de lui-même et de ses idées, et se tourmente perpétuellement avec sa conscience. Pendant ce temps, les autres, pour la plupart, composent avec le monde et ses changements. Doug surtout, fils d’ouvrier syndicaliste, socialiste convaincu, mais attiré par la gloire, la réussite financière, par ce qui brille. Claire, elle, se cherche entre des garçons qui semblent ne pas la voir pour ce qu’elle est, une jolie fille, et une sœur qui a disparue. C’est aussi un beau personnage, fragile, mais qui a décidé de jeter au feu cette fragilité et de vivre, avec les risques et les fêlures que ça comporte. Il y a encore Philip, Steve, Harding, Culpepper, qui peuplent le lycée, collaborent au journal ou s’affrontent sur la piste d’athlétisme. Même si leur rôle est parfois secondaire, ils sont toujours suffisamment caractérisés pour être plus que des ombres, un décor. Tous les personnages sont « vrais » et l’ensemble est un miroir de la société lycéenne et de la classe moyenne provinciale de l’Angleterre des années 70.

« Il ne se faisait pas faute de souligner que cela lui revenait à un peu moins de deux pence la pinte : un prix ridiculement bas pour un breuvage qui ne différait des grandes marques du commerce que par son aspect trouble et verdâtre, son faux-col qui occupait les deux tiers du verre et son arrière-goût d’acide chlorhydrique. »
(I, p.81)

Ce n’est pas qu’une histoire de lycée, un roman d’apprentissage. C’est aussi le portrait de familles de milieux différents, d’une ville, Birmingham, qu’on a soudain l’envie folle de découvrir, d’une époque. Jonathan Coe entrecroise les histoires et l’Histoire, les petits tracas et l’IRA, les adultères et les fermetures d’usine. Le premier volume est ainsi le portrait d’une époque de transition, entre les rêves de Grand soir et l’acceptation de la machine capitaliste.
Le second est le portrait d’une génération, qui fait des choix politiques sans idéaux, bas, une génération des paillettes et du pis-aller. Mais la grrrrande histoire n’occulte jamais les petites, qui en revanche ne peuvent jamais totalement se comprendre sans la grande. Et puis l’écriture est fluide, précise, drôle souvent. J’ai préféré Testament à l’anglaise parce que c’était plus loufoque, mais ce diptyque est extraordinaire. Fresque historique ne convient pas : pas assez sans doute de grandes tempêtes romanesques pour ce qualificatif, qui me fait plus penser à Docteur Jivago, ou Autant en emporte le vent. Bienvenue et club et Le cercle fermé sont des ouvrages plus posés, l’histoire des personnages est loin d’être facile, sans constituer pour autant des destins mythiques.

« 'Michael Usborne (...) était PDG de Pantechnicon jusqu'en début d'année. Il était responsable de la moitié du réseau ferré du Sud-Est. C'était son deuxième poste à la tête d'une compagnie de chemin de fer privatisée: sa grande spécialité, c'est de réduire la main-d'œuvre, d'économiser sur la sécurité et de foutre le camp avant que ça merde, ce qui ne prend généralement que quelques mois. Il a mis la compagnie sur la paille, et je crois qu'ils l'ont payé trois millions et demi de livres pour se débarrasser de lui. Avant ça, il était dans les télécommunications, et il a fait exactement la même chose. Et pareil avec une distillerie. Ce type, c'est un tueur en série d'entreprises.'»
(II, p.306)

Ce sont des histoires ordinaires, mais terriblement justes. C’est le constat déçu que la politique n’est plus qu’un sinistre jeu de pouvoir sans principes et sans rêves, mais le texte n’est jamais dénué d’espoir, jusque dans le personnage de Paul Trotter. Ce politicien insupportable, aux dents qui font plus que rayer le plancher, qui le transpercent pour émerger deux étages en dessous, cet homme incapable de relations simples et honnêtes avec ses semblables, cette figure-repoussoir emblème des jeunes néo-travaillistes. Et pourtant, vient un moment où on ne peut que le plaindre, un moment même où on retrouve un peu d’estime pour lui ; un moment où il retrouve du courage, celui de ses opinions et celui de ses sentiments. Mais cet espoir se teinte d’une affreuse couleur glauque, verdâtre. L’histoire ne finit pas bien pour Benjamin, incapable de renoncer à ses rêves et de déboulonner ses idoles d’adolescent. Mais pour d’autres, en revanche, la vie devient plus douce. La fin est à l’image du roman, à l’image de la vie, avec ses surprises, ses suspens percés si vite par le lecteur, ses petites réussites et ses grandes angoisses.

« Il était près de six heures du soir : mais il restait encore bien des heures de soleil, et le ciel était d’un extraordinaire bleu-gris translucide. C’était cette lumière, cette lumière douce et pourtant écrasante, qu’il se rappelait le plus nettement, bien plus que les dunes et les maisons basses couleur fauve et jaune citron. Il savait qu’elle était due en partie au reflet du soleil sur les eaux des deux mers qui se mêlaient à la pointe de la péninsule. Elle l’emplissait d’un mélange indescriptible d’exaltation et de sérénité, et elle lui faisait comprendre qu’à Londres il n’y avait pas de lumière digne de ce nom. Pas comme celle-ci. Il lui fallait venir ici pour comprendre ce qu’était vraiment la lumière. Il chérissait ce savoir, et se sentait le fier gardien d’un précieux secret. »
(II, p. 194)

Sur le premier volume, les avis très mitigés de Papillon et de Jules ;  celui plus conquis de Katell. Jules a aimé la suite; Céline a aimé les deux.

Posté par vilaindefaut à 14:46 - Angleterre - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : , , ,

10 novembre 2009

01 47 20, zéro, zéro, zéro, un

Où il ne manque que le pop-corn

Ofelia veut connaître mes petits secrets cinématographiques. Je crains qu’elle ne me conserve pas beaucoup de son estime après ce billet, mais tant pis. Après tout, c’est plus drôle si on vit dangereusement.


1- un film que vous regardiez étant jeune et qui vous remplit de souvenirs :
Sissi. Les trois.

2- un film que vous connaissez absolument par cœur :

Je ne connais aucun film totalement par cœur. Je ne les regarde pas assez souvent pour ça ! Pendant un moment, je connaissais de longs morceaux des Bronzés et surtout du Père Noël est une ordure, parce que des amis étaient totalement fans – et totalement frappés, aussi. Mais c’était plus un accident qu’autre chose !
Mais je connais[sais] de bons bouts de Sacré Graal, des Monty Pythons. Ça fait longtemps que je ne l’ai pas regardé, d’ailleurs…

3- un film qui a bouleversé votre jeunesse :
Mais je suis encore jeune, moi, qu’est-ce que vous croyez ! Et donc, dans ma jeunesse-enfance, j’ai été totalement bouleversée par une version dessin-animé de La petite sirène, pas Disney, bien avant, et fidèle au conte. J’en ai pleuré très longtemps, ça m’a traumatisée, je refusais de revoir la cassette, hors de question qu’on dépasse un certain moment, en tous cas. Dans ma jeunesse-ado, Le cercle des poètes disparus, comme la moitié des filles de la terre, non?


4- un film que vous auriez aimé écrire/produire :

Citizen Kane. Bon, en vrai, je ne l’ai pas encore vu, mais je ne vais quand même pas répondre Sissi. J’ai une réputation à tenir.

5- un film qui vous a donné envie de faire du cinéma :
Je n’ai pas envie de faire du cinéma. Moi j’ai juste envie de porter une belle robe et une rivière de diamants, et d’arpenter le tapis rouge sur  des talons de douze sans même me casser la figure – et quand on sait ce qu’une simple ballerine peut réussir à me faire faire…

6- un film que vous avez regardé plus d'une fois :
Autant en emporte le vent. Parce que l’histoire, l’adaptation du roman, les acteurs et les personnages, parce que le Technicolor, parce que « non ma’me Scarlett, pas les wideaux », parce que Taratata.

7- le film que vous avez vu en dernier au cinéma :
Micmacs à tire-larigot. Par hasard, mais c’est une bonne surprise. Sans être fan absolue de Jeunet, il faut bien reconnaître que c’est beau et qu’il a le sens du détail. En plus c’est drôle, bien ficelé, et presque rien ne m’a agacée, contrairement à ce que le côté « les petits contre les grands » me laissait craindre.

8- un film dont vous avez regretté d'avoir payé la place :
Non ma fille tu n’iras pas danser. Je vais très irrégulièrement au cinéma et je trouve ça cher, alors si c’est pour m’y ennuyer dans les grandes largeurs, même avec de bons acteurs… Pas vraiment d’histoire, c’est lent, mais lent, et un conte breton en plein milieu qu’on se demande bien se que ça vient faire là, même quand on aime le biniou.

Découvrez la playlist bzh avec Breizh
Je vous aurais bien mis autre chose, mais le son était pourri... résultat, vous avez la tradition traditionnelle.


9- un film qui vous fait réfléchir sur la vie :

Je ne réfléchis pas sur la vie. C’est un principe, parce que sinon, où va-t-on, je vous le demande ?

10- un film qui vous a donné envie de tomber amoureuse :

500 days of Summer. C’est léger et frais, mais pas que, c’est mignon comme tout, mais pas que, ça finit mal, mais pas que, j’y ai retrouvé un peu de moi et de mes rêves, et ça donne envie de danser dans la rue.

11- un film qui vous a fait tordre de rire :
La proposition. Il y en a d’autres, mais c’est le dernier en date et j’ai une mémoire de poisson rouge pour ce genre de choses, alors c’est le premier qui me vient. Pas spécialement fin, mais bien fait et trèèèèèèèès efficace. Je sais déjà que j’achèterai le DVD, et je n’en achète pas beaucoup.

12- un film qui vous a révélé un acteur que vous suivez à présent :
Pas pour un acteur, mais pour le réalisateur et scénariste, Head-on. Fatih Akin est grand, Fatih Akin est merveilleux, Fatih Akin est wunderbar. Et ce n’est pas discutable.

13- un film qui vous a fait pleurer comme une madeleine :
Becoming Jane. En même temps, à ce moment-là, j’aurais pleuré toutes les larmes de mon corps en lisant La voiture de Oui-oui est cassée, alors je ne sais pas si c’est très représentatif de mon moi profond…

14- un film dont vous avez aimé un personnage en particulier :

Non, pas Sissi, bande de petits chenapans.

Le colonel Böckl. What else ?
pic
Un sourire unwiderstehlich...
(mais la croix et la bannière pour trouver une photo, merci au facebookien autrichien qui a décidé d'en faire son avatar...)


15- un film que vous regardez chaque année :

Les Sissi, vous n'avez pas encore compris? Et ça va bientôt être le moment !


(le son est pourri mais c'est la seule version que j'ai trouvé, et je ne voulais pas y renoncer...)

Et je passe à … Alwenn, tu aimes le cinéma ? Puisque tu es de retour, il ne faudrait pas que tu échappes aux tags, hinhinhin… Et Anjelica, tiens, parce que j’ai l’impression qu’elle passe un peu trop au travers des tags, y’a pas de raisons, non mais.

07 novembre 2009

Les tags d’automne se ramassent à la pelle

Où la Curieuse dévoile son intimité la plus intime*


Fashion veut absolument savoir quelles sont les sept choses qui rythment mon automne. Normalement, ça devrait être sept chansons ou morceaux, mais puisqu’elle a allègrement jeté aux orties la partie musicale de la chose, je vais faire de même. Ce qui m’arrange bien, car il n’y a pas sept musiques qui rythment mon automne so far, il n’y en a pas six, pas cinq, même pas quatre, mais bien seulement trois, oui, trois Messieurs-dames, qui dit mieux ?
(j’ai des ancêtres commerçants, oui)


1- Benjamin Biolay. En boucle ou presque depuis quinze jours. Erzébeth en a très bien parlé, alors je n’en dis pas plus et vous laisse écouter.

Découvrez la playlist biolay_la superbe avec Benjamin Biolay

2- Pacovolume. Merci France Inter. (et merci Benjamin Biolay parce que c'était quand même pour lui qu'on y était allées.) Si je n’écoute pas tout le temps Benjamin, c’est parce que je lui fais des infidélités avec Paco. C’est plein d’énergie, ça donne furieusement envie de danser, ça se chante très bien en yaourt, c’est top en concert (même si le responsable des lumières au café de la danse a la mauvaise habitude de tout rallumer entre deux chansons, ce qui n’aide pas au lâchage total), et le garçon, avec ces petites vestes militaires ajustées, aurait très bien pu figurer dans un colis sexy men. Que demander de plus ?

3- Carmen Maria Vega. La seule pour laquelle je quitte les deux autres, découverte ici et plus quittée depuis. Moi aussi je l’aime, cette fille. L’album est à la fois drôle et très émouvant, la musique swingue à fond et Carmen Maria Vega est merveilleusement barrée.

Découvrez la playlist carmen maria vega avec Carmen Maria Vega

4-  Mon tricot. Depuis que j’ai compris le truc, et surtout que j’ai décidé de faire les choses à l’anglaise plutôt qu’à la française – je ne vous raconte pas le sentiment de trahison qui m’a alors envahie –, car mon index gauche est vachement plus mobile que le droit, figurez-vous (ça vous en bouche un coin) (et vous ne pouviez vivre sans cette information cruciale, je le sais) (il est plus que temps de revenir à ma phrase de départ, vous n’allez plus rien comprendre), je n’arrête plus. Je n’en suis encore qu’au point endroit, certes. Mais tous les soirs, après une petite soupe, avec une petite tisane et une petite série, Mémé Mo fait ses petits rangs. 

5- Les risques. Soit x des rues pavées ou/et (tant qu'à faire) décorées de peinture de signalisation. Soit y plein plein plein de feuilles mortes partout. Soit z de la pluie, tant qu’à faire – on a bien parlé de ce qui rythmait mon automne, non ? Prenez une Curieuse α (pas curieuse-alpha comme chef des curieuses, plutôt curieuse-alpha comme curieuse trop trop forte dès qu’il s’agit de se casser la figure), parfois même juchée sur des talons (α2). Vous obtenez l’équation suivante : x + y + z = [(risque de chute) x α2]10 [je sais pas faire les exposants  sur canalblog, help!]
Jusqu’ici, tout va bien. Sauf ma dignité, mais bon, elle, il y a longtemps qu’elle préfère rester à la maison quand je sors.

6- Mon découvert. Encore qu’il ne soit hélas pas typique de l’automne et qu’il soit quelque peu indécent d’en parler si tôt dans le mois. Call me Panier percé.

7- Demain, je commence. Ma TAR. Ou plus exactement ma MEPTAR (c’est beau comme un nom de labo). Ma Monstrueuse Et Paralysante Thèse A Rédiger. Certaines veulent faire baisser leur PAL, moi je veux faire montée ma PPE (pile de pages écrites). C’est pas gagné. Je crois qu’il faut que j’en fasse un challenge. Vous m’y suivez ?



* Et espère faire exploser les statistiques, aussi.

06 novembre 2009

Buenos Aires

Pour une certaine et très chère J., à qui tout ça doit bien manquer...

Découvrez la playlist Buenos Aires avec Benjamin Biolay

Posté par vilaindefaut à 20:34 - bric à brac - Commentaires [3] - Permalien [#]

C’est indécent de facilité

La danse – le ballet de l’Opéra de Paris, Frederick Wiseman, 2009

19146642Si j’étais riche, j’irais voir absolument toutes les productions en danse de l’Opéra. Et puis pas mal d’autres spectacles de danse aussi. Peu de choses sont aussi belles, je trouve, qu’une pièce de danse bien chorégraphiée et magnifiquement interprétée. Et les danseurs de l’Opéra de Paris s’y entendent.

Hors de question donc de passer à côté de ce film qui promettait d’explorer les coulisses, ces espaces et ces moments impénétrables où l’art se crée, où la danse naît. Et ces salles inaccessibles, on les voit. Impossible désormais de regarder l’opéra et ses coupoles sans y imaginer les danseurs au travail, sans penser à la barre et au plancher où l’on s’exerce aux arabesques, où les maîtres de ballets se crêpent le chignon avec distinction sur un pied trop ouvert ou non, où le danseur solitaire répète, encore et encore, le même pas devant la glace.

Hélas, on a l’impression que Frederick Wiseman s’est contenté de filmer sans trop réfléchir à ce qu’il voulait montrer, sans jamais savoir choisir entre la vie du ballet comme institution ou la mise en place des spectacles par les danseurs et leur répétiteurs. Du coup, les scènes montrant la petite cuisine interne sont peu nombreuses et un peu décousues, quand les scènes de danse sont souvent peu cohérentes. L’auteur ne s’est pas attaché à un danseur ou à un spectacle, et pourquoi pas : ça lui permet de montrer la totalité du travail, les répétitions en parallèle. Le seul problème, c’est qu’au final on s’y perd pas mal, et qu’on reste sur notre faim. Ce qui, après un film de 2h38 non exempt de longueur, est un peu contrariant.
Ainsi, on assiste à deux entretiens entre des danseuses et la directrice artistique, Brigitte Lefèvre. La première danseuse veut un aménagement de ses rôles. On sent toute la difficulté de certaines pièces, surtout quand on ne les a jamais dansées. La danseuse souligne d’ailleurs avec un petit sourire qu’elle n’a plus 25 ans – mais est-ce que ça rend le rôle trop difficile physiquement ou est-ce qu’elle trouve qu’elle n’a plus assez l’âge du personnage ? – ce qui fait écho aux préoccupations concernant l’évolution du régime des retraites. La deuxième danseuse est très jeune, elle a fait des progrès, mais on ne la voit danser ni avant ni après.
Une autre fois, c’est un chorégraphe que rencontre Brigitte Lefèvre. On ne sait pas qui c’est, on comprend juste qu’il veut faire une création avec le ballet de l’opéra. La discussion évoque sa manière de travailler, le choix nécessaire des danseurs. Mais la répétition, les sélections, le travail de création, on ne le verra pas. Refus des intéressés de laisser filmer la chose ?
Et les petits rats ? On ne les voit pas du tout, alors qu’à plusieurs reprises les maîtres de ballet de Brigitte Lefèvre insistent sur le fait que le Ballet de l’Opéra est aussi une école.

Les scènes montrées en répétitions ne sont pas toujours celles montrées ensuite sur scène, c’est bien dommage. On ne sait jamais ce qu’on voit, alors qu’il eût été si facile d’incruster le nom du ballet et du chorégraphe ! Est-ce une règle en documentaire de ne rien ajouter sur les images, d’essayer d’être neutre ? Parce qu’il me semble justement qu’un documentaire n’est pas neutre, que c’est toujours un regard ; et qu’il n’y a ici aucun regard, juste une accumulation. Peut-être veut-il simplement montrer le temps qui passe, et le caractère éphémère et sacerdotal de cette beauté. Mais l’ensemble reste assez plat et parfois difficile à comprendre.

A force de vouloir tout montrer, Frederick Wiseman empile les scènes sans fil directeur et, outre qu’on s’y perd un peu parfois, à ne jamais savoir qui répète, si c’est un cours ou une répétition – même si, certes, la plupart du temps, ça au moins reste assez clair – on finit par se lasser des plans de transitions d’une longueur interminable vous montrant Paris le jour, Paris la nuit, les toits de l’opéra, les couloirs de l’opéra, toujours déserts semble-t-il, les escaliers de l’opéra (tout aussi déserts), oh, encore des escaliers, des sous-sols, la rivière souterraine pendant de longues minutes et sous tous les angles, encore des escaliers, toujours des escaliers, rien que des escaliers. A croire que le réalisateur n’a pas voulu fournir trop d’effort pour le montage : hop, un coup de plans fixes sur ci ou ça, et on peut passer à la suite. Facilement une demi-heure en moins en coupant là-dessus… Et croyez-moi, la dernière demi-heure, on la sent passer. D’autant que, si les scènes de danse sont magnifiques et passionnantes, le montage vient tout gâcher. Un petit peu de Paquita* sur scène ? Mais pourquoi diable montrer la fin du duo, on finira en musique sur des projecteurs en gros plans. Des scènes terriblement intenses sur scène encore, Médée qui tue ses enfants, ou des duos sur musique ultramoderne et lumière bleutée, mais vous n’en aurez pas tout à fait la fin. La dernière note n’a pas retentit qu’on est de nouveau à regarder des escaliers ou des toits parisiens. Un massacre, à mon humble avis totalement non-professionnel.

Et puis, un peu plus de temps passé sur les corps en souffrance n’aurait sans doute pas été inutile. Oui, on voit bien que la danse, c’est dur. Mais on ne fait qu’apercevoir les signes de cette souffrance, les pansements aux pieds, la danseuse qui s’écroule, à bout de souffle, après la répétition, l’âge, fatal des quarante ans. Ce n’est qu’effleuré, comme si la danse justifiait, méritait tout. J’ai eu l’impression d’un film sans aucune critique, totalement dans la ligne de Brigitte Lefèvre ou du discours de rigueur sur les danseurs. J’aurais aimé voir les danseurs en coulisse, lorsqu’ils sortent de scène après ce même duos si éprouvant pour la danseuse. Sont-ils alors juste épuisés, comme en répétition, ou épuisés et heureux ? Les danseurs ici ne sont que des corps ; du plaisir à être sur scène, de l’excitation des coulisses, il ne sera pas question. Tout se fait aux répétitions, le reste n’est qu’une mécanique bien huilée. Sans plaisir.
Il n'est pas question, bien sûr, de critiquer pour le plaisir; mais on a ici un peu trop l'impression d'un film de commande.

Bref, s’il est évidemment très intéressant de suivre le travail quotidien des danseurs, la mise en place d’une chorégraphie des étoiles ou du corps de ballet – un peu trop absent d’ailleurs, les scènes de répétition se concentrant sur les étoiles – la construction d’un personnage ou les prise de bec des maîtres de ballet, si le Ballet est bien montré comme une institution totale et un peu fermée, le tout est très décevant. Le parti-pris de ne rien expliquer, de laisser le temps se dérouler, aurait été infiniment plus supportable sans les interminables plans de transition et ce montage atroce.

Je vais tenter de voir assez vite Tout près des étoiles, histoire de comparer !


* Je suppute, mais c'était du classique et c'était donc ça ou Casse-Noisette.


PS : le titre est le commentaire d’un maître de ballet lors d’une répétition sur la scène de Garnier, à propos du solo d’un danseur, monstrueusement rempli de sauts et de battements de pieds, et tout aussi monstrueusement bien exécuté.

Posté par vilaindefaut à 12:04 - cinéma, cinéma - Commentaires [8] - Permalien [#]
Tags : , ,

05 novembre 2009

L’atelier du peintre

Cirque Plume, chapiteau du parc de la Vilette, jusqu’au 20 décembre

Quand j’étais petite, mes parents ne m’ont pas emmenée au cirque. J’y suis allée une seule fois, emmenée par la mère d’une copine, un petit cirque assez mauvais je pense, dont je n’ai pas de grand souvenir : les gradins du chapiteau, le fakir, et c’est à peu près tout. Les clowns ne m’ont jamais fait rire ; et en regardant un peu ces spectacles de cirque diffusés régulièrement à la télévision, je trouvais ça impressionnant, parfois, mais sans jamais avoir ces regards fascinés, émerveillés, que les réalisateurs s’appliquent à nous montrer dans le public.

829_cirque_affiche_intEt puis des amis, que je ne peux désormais plus qualifier que de merveilleux, m’ont  offert d’aller voir le cirque Plume. Je connaissais tout juste le nom, n’avais aucune idée du genre de spectacles proposés. Deux autres amies m’ont assurée, avec ces fameuses étoiles dans les yeux, que ma soirée serait belle. Les deux étaient notamment sensibles à l’absence d’animaux, et je me suis sentie toute honteuse de ne m’être jamais, moi, insurgée contre la présence de chevaux ou de tigres sur la piste – au contraire. Même si les ménageries de petits cirques en tournée installés dans les champs, près de chez moi, m’ont toujours mise mal à l’aise. Comme si je refusais de faire le lien entre les cages trop petites et les numéros brillants. Comme si je ne voulais pas savoir que derrière quelques belles troupes respectueuses, il y a toutes les autres – que même dans les troupes de qualité, l’otarie n’a pas nécessairement demandé à être là.
Mais remettons cet examen de conscience à plus tard, et revenons à nos acrobates. Au cirque Plume, ils sont rois. Pas de fouet claquant, pas de lion impressionnant, pas d’artifice. Les artistes, et puis c’est tout. Ils jonglent, font du trampoline comme on ne peut qu’en rêver, se suspendent à de long rubans, dansent dans des roues, se portent et se contorsionnent, le tout accompagnés sur la piste par des musiciens. Il y a deux clowns musiciens et chanteurs (ce moment magique où Patpo descend les gradins en chantant à la façon des hautecontres, avec sa bougie, émergeant de la fumée !), clowns qui m’ont fait rire, oui. Il y a une sorte de Monsieur Loyal sans queue de pie, qui lie les numéros, parfois, déroule le rêve, plaisante. Le peintre, peut-être ; ou le roi des elfes, profitant de la nuit pour s’agiter entre les pots et les chevalets.

On est donc entré dans l’atelier d’un peintre, en l’absence le plus souvent de celui-ci, et les modèles, les éléments de décoration en toc, les toiles parfois inachevées, s’animent. C’est si contraignant de rester toujours figé dans son cadre ! Un collectionneur américain achète tout ; une odalisque séduit un passant, une autre se fait dépouiller de ses vêtements par un clown malicieux. Un penseur de plâtre vient à la vie pour danser avec une gracieuse jeune fille. J’ai reconnu Velasquez, Pollock, Gabrielle d’Estrées et sa sœur, Titien, Klein, Degas ; j’ai pensé parfois à Magritte, Warhol, Courbet. Mais au fond peu importe : la beauté des artistes, de la mise en scène, de la scénographie, des lumières, fait tout le plaisir. Sur scène, tout n’est qu’élégance, finesse, humour, comme lorsque les toiles s’éveillent, soudain pourvues de bras et jambes. Comme lorsque la femme dénudée se rhabille de peinture bleue. Il y a le jeu de l’amour et de la séduction, beaucoup de poésie, des jeux de reflets et de lumière. Le dessin de la lune, fait de sable sur un miroir et projeté sur une surface mouvante. Les pétales de roses valsant autour de la trampolineuse. Avec trois fois rien, le cirque Plume vous fait rire et rêver. L’Atelier du peintre, c’est une succession de saynètes entre deux tableaux avec la peinture pour prétexte ; une succession d’allusions, de détournements, et de numéros éblouissants de technique et de beauté. Je suis toujours fascinée par la maitrise de leur corps qu’ont les acrobates ou les danseurs ; s’il s’y ajoute la délicatesse, je suis comblée. Je fus comblée, ce soir-là, au-delà de toutes mes espérances. Et je ne sais pas trop, finalement, s’il convient d’appeler « merveilleux » ces amis qui m’ont créé une dépendance de plus… Impensable maintenant de ne plus revoir le Cirque Plume !

Car je suis bien certaine d’avoir eu, le temps du spectacle, ce regard émerveillé – et je n’étais pas la seule. Le final est à la hauteur du reste, les artistes sont tous présents dans une cascade de trampolineurs, on dirait une fugue, ils remontent, descendent, tournent et virevoltent, dansent, sortent par une trappe pour ressurgir par une fenêtre, le tout sur cette musique – qui parfois m’a fait penser un peu à Yann Tiersen, peut-être l’effet accordéon nostalgique ? – entêtante, gaie et rêveuse à la fois.

Ecriture, mise en scène, scénographie et direction artistique : Bernard Kudlak (cet homme est dieu, tout simplement)
Composition, arrangements et direction musicale : Robert Miny
« Chaque artiste a crée son personnage (ses, d’ailleurs, ndlc) et a participé, par son talent, son inventivité, ses improvisations, à la création et à la richesse de chaque moment de ce spectacle. »

Le site du Cirque Plume ici, avec la bande-annonce du spectacle . On y voit d’ailleurs les masques des artistes, on peut les reconnaître. J’étais trop loin – et pourtant pas mal placée, mais pensez à arriver en avance ! – pour voir ce détail.

04 novembre 2009

J'a-dore

Découvrez la playlist les antidépresseurs avec Carmen Maria Vega

Posté par vilaindefaut à 15:19 - bric à brac - Commentaires [0] - Permalien [#]

03 novembre 2009

Ce jour-là

Willy Ronis, 2008 (2006)


51FDS6_PMcLJ’ai découvert Willy Ronis assez récemment, notamment grâce à la belle exposition que lui avait consacrée la Mairie de Paris il y a quelques temps. Il est mois connu peut-être que Doisneau, mais on trouve dans son œuvre la même humanité, la même infinie tendresse pour la ville et les gens.
Dans ce petit volume, une cinquantaine de photos racontent sa vie et le siècle (il est né en 1910). On ne sait pas, par contre, si le choix est sien ou celui de l’éditeur. Certaines photos sont très connues, comme celle de la couverture, déclinée en cartes postales et million de posters. Certaines sont issues de série constituant un reportage, d’autres sont le fruit du hasard, d’autres encore sont des photos privées, prises en vacances ou après la sieste de l’après-midi. La plus émouvante, sans doute, est ainsi celle de Marie-Anne, la femme de Willy Ronis, assise dans le parc de sa maison de soin, au milieu des arbres d’automne, prise depuis la fenêtre de la chambre par son époux. Elle est si petite, sur son banc, déjà presque partie, irréelle. Marie-Anne est atteinte de la maladie d’Alzheimer.

willy_ronis_2_2_M26965
La vieille dame dans un parc, Nogent-sur-Marne, 1988


« Je préférais prendre cette photo en automne, je voulais voir les feuilles mortes par terre, je savais que ma photo serait plus symbolique. Elle dirait le retour à la terre, imminent. Alors j’i attendu. Et j’ai eu raison. Marie-Anne a d’ailleurs vécu encore trois ans, et nous la voyons, toute petite, sur le banc de pierre, au milieu des feuilles mortes. Cette photo, naturellement, m’est très chère, je ne peux pas en dire davantage. Marie-Anne fait partie de la nature, du feuillage, comme un petit insecte, dans l’herbe. Nous avons vécu ensemble quarante-six ans. »
(p.159-160)

Certaines photos, comme celle-ci, sont composées ; mais la plupart saisissent l’instant, le saut quand on lance une boule de neige, l’impatience d’un enfant au musée, des scènes de rues. Un instant qui a attiré l’œil du photographe et qui est magnifié encore par toute sa technique. Une émotion et un cadre, un réglage.

D’autres enfin sont prévues, le photographe est en reportage, mais il s’est fait si discret que les jeunes filles à la toilette l’ont oublié. Un choix sans doute de montrer plus les photos « vivantes » que les études de nu, de nuit.

ruemuller_bg
Rue Muller, 1934


Adieux_du_permissionnaire__1963_188
Les adieux du permissionnaire, 1963

Et, dans les textes comme les photos, la délicate pudeur de Willy Ronis, qui en dit juste assez, qui retient trente ans une photo de peur de dévoiler un secret et de blesser un inconnu, peut-être imaginaire.

Le_retour_des_prisonniers__1945_195
Le retour des prisonniers, printemps 1945


« J’aime saisir ces brefs moments de hasard, où j’ai l’impression qu’il se passe quelque chose, sans savoir quoi précisément, et ce quelque chose me trouble beaucoup – à m’en souvenir, j’en ai encore aujourd’hui la gorge serrée -, mais je ne voudrais pas que cette émotion puisse déboucher sur le moindre malentendu. »

(p.54-55)


Fascination__No_l_1952_428

Noël 1952, Fascination

Certaines photos renvoient à d’autres, un motif se répète, à des années d’intervalle. Certaines photos dorment dans les cartons et d’autres courent la planète. Certaines protagonistes se manifestent, se reconnaissent ; d’autres meurent peu après la photo. Certaines photos dénoncent en la montrant une situation intolérable de pauvreté, de dénuement ; d’autres montrent la joie et la simplicité heureuse. J’aime énormément, en particulier, cette photo de 1952 où des visages d’enfants émergent de l’obscurité, fascinés par les vitrines des grands magasins à Noël. Ou cette magnifique jeune fille, droite et délicate, réparer sa machine à coudre industrielle.

Le_fil_cass___1950_206
Le fil cassé, 1950

« Je me souviens qu’il parlait beaucoup. Mais tout à coup, je lui ai demandé de m’excuser et d’attendre un peu car je venais de surprendre quelque chose que je ne voulais surtout pas louper. Ce moment précis, qui ne réapparaîtrait plus. Cette jeune femme, agenouillée devant un métier à tisser. Elle essayait avec une belle délicatesse de renouer un fil qui venait de se casser. Elle était très belle et son geste si gracieux. J’ai immédiatement pensé à une harpiste devant son instrument. J’ai alors expliqué à l’industriel que je ne retrouverais jamais cet instant, il fallait que je le capte, cela faisait partie de ces petits miracles qui surgissaient dans nos vies, on se devait de les recueillir. »
(p. 23-24)

Bien sûr, le format n’est sans doute pas idéal pour un livre de photos –je ne sais pas quel format fait l’édition original au Mercure de France, dans la collection « Traits et portraits ». Mais j’ai pris un très grand plaisir à lire les textes et les photos en regard, à connaître un peu mieux Willy Ronis, à découvrir aussi le bel homme qu’on ne peut que percevoir à travers ses photos.


brkinshoot1945_bg
La pause, 1945


willy_ronis_2_2_M26964
Jules et Jim, 1947


willy_ronis_2_2_M26966
Le mineur silicosé, 1951


Posté par vilaindefaut à 16:40 - Photos - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , ,

02 novembre 2009

Yes, pretty well; but are they all horrid, are you sure they are all horrid?

Northanger Abbey, Jane Austen, 2003 (1818)

1818187350

« No one who had ever seen Catherine Morland in her infancy, would have supposed her born to be an heroine. »

41G7uCIkd8LVoilà une première phrase qui n’est guère flatteuse pour l’héroïne et guère engageante pour le lecteur : comment ! Un roman sur une non-héroïne, un de ces filles ternes et insipides, tout juste jolies, et on veut nous faire croire que c’est à elle, à Catherine Morland, qu’il va arriver de palpitantes aventures ? Eh bien oui, et d’autant plus que Jane Austen a décidé de prendre ici le contrepied de certains romans et certains héroïnes – les romans gothiques et leurs héroïnes belles, aux grands yeux effarés, aux prétendants inquiétants, au destin affligeant. Catherine Morland, ou la revanche de toutes celles qui n’ont pas de tantes vivant dans de sombres châteaux, de beau-père libidineux ou de voisins experts en chaines et cachots. Oui, mes sœurs – car moi non plus, je n’ai pas de cachots sous la main – nous aussi nous pouvons explorer de médiévales bâtisses et y croiser quelques fantômes ! Catherine en est la vivante preuve – car oui, nous pouvons survivre, nous aussi.

« Charming as were all Mrs. Radcliffe’s works, and charming even as were the works of all her imitators, it was not in them perhaps that human nature, at least in the midland counties of England, was to be looked for. Of the Alps and Pyrenees, with their pine forests and their vices, they might give a faithful delineation; and Italy, Switzerland, and the South of France, might be as fruitful in horrors as they were represented. Catherine dared not doubt beyond her own country, and even of that, if hard pressed, would have yielded the northern and western extremities. But in the central part of England there was surely some security for the existence of a wife not beloved, in the laws of the land, and the manners of the age.  »
(p. 188)


Catherine Morland, donc. Fille aînée d’un pasteur de campagne à la nombreuse progéniture, péniblement éduquée par sa mère à la lecture et à l’aiguille, favorite des Allen, les voisins plus fortunés et sans enfants. Ils décident donc de l’emmener avec eux lors d’un séjour hivernal à Bath où, entre deux emplettes de mousseline, Catherine et Mrs Allen font la connaissance des Thorpe, mère et fille. Mrs Thorpe est une ancienne camarade d’école de Mrs Allen, il est donc possible de discuter, de prendre le thé, de regarder ensemble, par en-dessous, quelques beaux. Catherine fait aussi la connaissance de l’espiègle Mr Tilney, charmeur et moqueur, fin connaisseur en tissus pour dames, et de sa sœur, raffinée demoiselle un peu seule.


« Miss Morland, no one can think more highly of the understanding of women than I do. In my opinion, nature has given them so much, that they never find it necessary to use more than half. »
(p. 109)


Arrivent enfin James, le frère aîné de Catherine, et l’un de ses amis d’Oxford, qui se trouve justement être le frère d’Isabella Thorpe, la nouvelle amie. Isabella et James semblent fort amis, John Thorpe veut à tout prix danser avec Catherine, Mr Tilney et sa sœur son bien intimidant, et Catherine se découvre d’un coup incapable de comprendre le monde autour d’elle, lorsqu’elle n’est plus dans sa chère et honnête famille. Le lecteur savoure, car, lui, il est bien moins naïf, et il a de plus le bonheur de profiter des observations incidentes de l’auteur.


« That he was perfectly agreeable and good-natured, and altogether a very charming man, did not admit of a doubt, for he was tall and handsome, ad Henry’s father. »
(p. 123)


Au terme du roman, Catherine sera devenue une véritable héroïne, dûment éprouvée par le sort, pensionnaire un temps d’une abbaye médiévale (n’y ayant dans son infortune trouvé aucun squelette pour récompenser sa peine et ses tourments à forcer la serrure d’armoires grippées), pourvue comme il se doit d’un fiancé, éclairée et plus prudente. Le lecteur aura tremblé – de rire. Les méchants seront châtiés.


« Could you shrink from so simple an adventure? No, no, you will proceed into this small vaulted room, and through this into several others, without perceiving any thing very remarkable in either. In on perhaps there may be a dagger, in another a few drops of blood, and in a third the remains of some instrument of torture; but there being nothing in this out of the common way, and your lamp being nearly exhausted, you will return towards your own apartment.  »
(p. 151, Henry Tilney explique à Catherine le déroulement probable de sa troisième nuit à Northanger Abbey, la nuit, bien sûr, d’une grande tempête.)


J’ai retrouvé la plume délicieuse, à la fois légère et sophistiquée, de Jane Austen. Légère, car le style n’est jamais surchargé, alambiqué. Sophistiquée, car à la seule lecture on est indéniablement dans un salon où les invités rivalisent d’esprit, où les seuls bruits sont ceux de la soie et des cuillères à thé, et peut-être de quelques oiseaux, si les fenêtres sont ouvertes sur un printemps indulgent. Cette écriture s’apprécie peut-être plus encore dans ce roman que ceux que j’avais déjà lu. Car le principal plaisir de cette lecture, ce n’est pas l’histoire, mais l’ironie de Jane, ses petites piques, mine de rien, les mots et l’esprit qui les guide. Northanger Abbey est avant tout une parodie des romans gothiques si à la mode lorsque Jane Austen écrivit. Mais ce n’est pas un aride jeu littéraire, c’est au contraire très drôle et plein de sympathie pour les personnages, qui sont plus que les ombres destinées à peupler la parodie. La réflexion sur les pouvoirs et les merveilles des livres, sur les hiérarchies littéraires, mais aussi sur les dangers de l’imagination et d’un bovarysme avant l’heure, est menée de façon à la fois très drôle et des très incisive. On a plus qu’une envie, se jeter dans les oubliettes de quelque château latin pour y lire sans fin des romans à quatre sous remplis de suaires ensanglantés – j’ai d’ailleurs profité de mon séjour anglais pour acheter The mysteries of Udolpho, d’autant que deux livres achetés, un gratuit, c’est assez irrésistible.



« But Catherine did not know her own advantages – did not know that a good-looking girl, with an affectionate heart and a very ignorant mind, cannot fail of attracting a clever young man, unless circumstances are particularly untoward. »
(p. 106)


Jane Austen ne renonce pas à la comédie de mœurs, à la description acide de la bonne société anglaise aux eaux, à la description fine des sentiments et des envies. L’humour vient autant de l’ironie de Jane Austen que de la situation et des pensées de Catherine, si décalées, si égarées, quand le lecteur sait la vérité ou du moins sait que Catherine se fourvoie. Elle a beau repérer  des incohérences dans son raisonnement, Catherine est incapable de sortir d’un mode de penser guidé exclusivement par la logique du roman gothique. La vie, c’est Udolpho.


« ‘She had no doubt in the world of its being a very fine day, if the clouds would only go off, and the sun keep out.’ »
(p. 79)


Je ne pensais vraiment pas qu'on pût tant rire à lire Jane Austen. Une petite merveille, mon préféré peut-être, pour le moment, parce que c’est si drôle, si frais, si différent des autres romans de Jane Austen. Enfin, mon préféré, avec les deux autres, évidemment.


« (…) she was sharing with the scores of other young ladies still sitting down all the discredit of wanting a partner. To be disgraced in the eyes of the world, to wear the appearance of infamy while her heart is all purity, her actions all innocence, and the misconduct of another the true source of her debasement, is one of those circumstances which peculiarly belong to the heroine’s life, and her fortitude under it what particularly dignifies her character. Catherine had fortitude too; she suffered, but no murmur passed her lips. »
(p. 52)


L’éditeur, outre un tas de notes qui permettent de mieux comprendre les allusions et l’ironie des personnages comme de l’auteur, a eu la géniale idée d’insérer un plan de Bath à l’époque du roman. Pourquoi, mais pourquoi, n’est-ce pas de règle ? J’aime les cartes et je ne connais pas – encore – Bath…


« Yes, novels;- for I will not adopt that ungenerous and impolitic custom so common with novel writers, of degrading by their contemptuous censure the very performances, to the number of which they are themselves adding – joining with their greatest enemies in bestowing the harshest epithets on such works, and scarcely ever permitting them to be read by their own heroine, who, if she accidentally take up a novel, is sure to turn over its insipid pages with disgust. Alas! if the heroine of one novel be not patronized by the heroine of another, from whom can she expect protection and regard? I cannot approve of it. Let us have it to the Reviewers to abuse such effusions of fancy at their leisure, and over every new novel to talk in threadbare strains of the trash with which the press now groans. Let us not desert one another; we are an injured body. Although our productions have afforded more extensive and unaffected pleasure than those of any other literary corporation in the world, no species of composition has been so much decried. (…) ‘And what are you reading, Miss - ?’ ‘Oh! it is only a novel’, replies the young lady (…) or, in short, only some work in which the greatest powers of the mind are displayed, in which the most thorough knowledge of human nature, the happiest delineation of its varieties, the liveliest effusions of wit and humour are conveyed to the world in the best chosen language. »
(p. 36-37)

Les billets de Lilly, d'Isil, de Yueyin.

Page suivante »