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le blog curieux d'une rêveuse-voyageuse...

07 mai 2008

« La bouffe vient d’abord, ensuite la morale »

Die Dreigroschenoper (L’opéra de quat sous), Brecht-Weil, 1928

Un peu avant le 7 avril, j’étais presque prête. J’allais être prête. C’est là que Thom a commis l’irréparable : reculer la date limite pour participer à son Crossover. Résultat, on est au 7 mai, je suis tout juste prête. Un tout petit problème avec les dates limites…

Il y a des gens qui font la queue dès minuit sonnée devant la boutique Apple pour le nouvel i-machinchose. Il y a des gens qui ne conçoivent pas l’existence sans un téléphone qui fait télé-photo-imprimante, et permet parfois de parler à des gens. Il y a des gens qui parlent seuls dans la rue, ah non, c’est l’oreillette bluetooth.

Oui, il ya des gens comme ça.

Et puis il y a des gens qui se précipitent dans n’importe quelle boutique de vieilleries, des gens qui n’ont un appareil photo numérique que parce qu’on le leur a offert, et qui préfèrent apprendre à se servir de leurs appareils argentiques. Soviétiques. Cinq.
Des gens qui, à l’heure du mp3 triomphant, s’embêtent à rapporter d’Allemagne ces choses encombrantes, de beaux et fragiles vinyles. (Cela dit, au moins ceux-là je peux les lire, pas comme mes 78 tours…) Pire, des gens qui aiment les grésillements du vinyle ! Allons bon. Dans peu de temps on me met au musée, dans une jolie vitrine, avec un petit cartel « Mo curiosa retardata. Début du XXIe siècle, France. Spécimen brocantophile aux repères temporels faussés, famille mal connue des NoNum attarditi, en voie d’extinction. Ne pas toucher (mord). »

brechtParmi mes trésors noirs, le Dreigroschenoper, l’opéra des mendiants de Bertolt Brecht et Kurt Weil, d’après une œuvre du XVIIIe siècle* remaniée à  la sauce « swing et communisme ». L’œuvre toute trouvée pour participer au crossover de Thom, mariant littérature et musique. Et puis, j’espérais me réconcilier avec Brecht, après Arturo Ui adoré à l’adolescence avant que d’être oublié, après une représentation de La Mère ennuyeuse et incomprise (non, pas juste ennuyeuse parce qu’incomprise), après une tentative pour lire Homme pour homme qui m’avait paru tout aussi ennuyeux et péniblement didactique.

L’histoire commence dans l’échoppe de Peachum, vendeur d’articles pour mendiants. Car « les croûtes naturelles ne vaudront jamais les croûtes artificielles… » (p.35). Peachum gère les emplacements, les gains, et cherche sans cesse des nouveautés pour continuer à plaire à un public qui se lasse si vite ! Peachum a une femme, et surtout une fille, Polly, jolie, effronté, amoureuse. Amoureuse de MacHeath, dit Mackie-le-Surineur. Elle refuse de se soumettre à ses parents et de cesser de voir Mackie, malgré les menaces de coups : « L’amour est situé plus haut que les fesses » (p. 36) Mackie l’enlève, et l’épouse dans une écurie en présence de ses lieutenants et de son fidèle ami, le policier Brown. Peachum est bien décidé à se venger, et il utilise pour cela les prostituées, notamment Jenny-des-Lupanars, convaincue par l’argent. Mackie se retrouve en prison et doit confier ses affaires à sa femme, qui découvre bientôt qu’il existe une autre Madame MacHeath. Brown est désespéré car il ne peut rien faire pour sauver son ami. C’est le couronnement de la reine et l’ordre doit être maintenu : Mackie sera pendu. Sauf que… aux pieds du gibet, un envoyé de la reine arrive et gracie Mackie.

L’Opéra de Quat’sous condense les grands thèmes chers à Brecht : l’antimilitarisme (« Les soldats marchent/Les canons roulent[…] On en fera de la purée, du hachis, du steak tartare », chant des canons, p. 29), la dénonciation des dictatures, notamment celle de l’argent, et des sanctions contre les artistes (permettant d’ailleurs une sorte d’auto-célébration dont on ne sait si c’est du lard ou du cochon : « Où est Brecht, et sa soif de science ?/Vous savez ses chansons par cœur./Il chercha avec trop d’insistance/D’où les riches tirent leur splendeur./Vous l’avez envoyé en exil : /Il n’avait qu’à se tenir tranquille !/Maintenant la nuit est descendue/Et vous savez ce qui s’est passé:/C’est sa curiosité qui l’a perdu./Bienheureux qui sait s’en passer ! » (p. 73, le song de Salomon)), la dénonciation de la corruption des forces de sécurité et des élites, la misère du peuple écrasé par les puissants, et légitime alors à les tromper (« si les puissants de la terre sont capables de provoquer la misère, ils sont capables d’en supporter la vue », p.66), misère qui conduit à la perte des valeurs morales, et de la dignité humaine : le misérable ne l’est que parce qu’il y est forcé par la situation créée par les riches.(« L’homme ne vit que d’oublier sans cesse /Qu’en fin de compte il est un homme » p. 63, deuxième finale de Quat’sous)

Alors, hum… Pour Brecht, c’est raté. Je crois que ce monsieur et moi n’avons décidément rien à nous dire. Encore qu’il m’ait semblé que L’Opéra de quat’sous pourrait me plaire sur scène. Avec de très bons comédiens, une mise en scène excellente et beaucoup d’énergie et d’humour, mais ça pourrait marcher. Et puis, l’ensemble est bien troussé, drôle, pince-sans-rire. J’ai parfois pensé aux chansons de Boris Vian.
Mais bon. Si la lecture ne m’a pas ennuyée, ça m’a quand même passablement agacé. D’abord Brecht est tellement obsédé par l’idée que le théâtre ne doit pas être un divertissement (c’est terriblement bourgeois, de se divertir, et puis ça empêche l’ouvrier de penser, donc de faire la révolution, déjà qu’il est abruti par l’usine, faudrait pas en plus qu’il s’amuse au théâtre non mais) (reprenez votre souffle, la phrase continue) qu’il ne laisse aucune place au spectateur-lecteur pour penser et tirer lui-même les conclusions. J’ai horreur de la littérature pensée-en-main. Sa manie de sortir des pancartes à tout bout de champ pour expliquer ce qui se passe, de tout surligner, rhalala, ça m’énerve. Faire naître la réflexion et le questionnement, parfait, mais pourquoi donner toutes les réponses ? Et puis, le théâtre de Brecht n’est qu’intellectuel : il faut penser, réfléchir ; tout ceci me paraît un tantinet utilitaire.
Par contre, j’ai bien aimé que les personnages ne soient pas sympathiques : ce sont des meurtriers, menteurs, voleurs, traîtres, veules, corruptibles, bref, de l’humanité grisâtre et mauvaise. Le héros est bigame, meurtrier et voleur, séducteur. Autour de lui, des prostituées, un loueur d’emplacement et articles pour mendiants, un policier pas très net et une fraiche jeune fille innocente et trop tôt veuve. Donc, peut-être pas juste une pièce écrite pour soutenir une thèse sociale et politique ? Mais le problème, c’est que ce n’est pas de l’humour noir, cynique et méchant. Non, s’ils sont comme ça, c’est la faute de la société capitaliste qui ne leur laisse pas d’autres choix pour survivre. Et voilà le retour de la thèse !

« -Madame Peachum : […] Avouez que notre vie serait simple et paisible, si les hérauts du roi arrivaient toujours au bon moment.
-Peachum : Restez tous à vos places, et entonnez le « Chœur des déshérités des déshérités », dont vous avez aujourd’hui représenté la vie, car dans la réalité de tous les jours, leur fin est plutôt triste. Les hérauts du roi accourent très rarement quand les opprimés essaient de rendre coup pour coup. C’est pourquoi il ne faut pas frapper trop durement ceux qui se mettent dans leur tort. » (p. 87)

En fait, je crois que je n’aime décidément pas le théâtre qui se construit juste pour faire passer une idée… Même si j’aime bien les adresses des personnages au public, cette inclusion des spectateurs dans l’action, quand l’acteur sort de son rôle quelques instants pour y retourner aussitôt après avoir apostrophé le public.
Et puis ce final où tout s’arrange, non et non. En soi, ça ne me dérange pas, les coups de théâtre improbables où les pères se font connaître, les disparues réapparaissent et les mariages se nouent d’un coup d’un seul. Mais là, je trouve que ça affaiblit vraiment la pièce, le drame social devient conte merveilleux, tout est bien qui finit bien. C’est comme si Brecht n’assumait pas la méchanceté des personnages et la cruauté de l’histoire, comme s’il fallait un happy end pour faire pleurer dans les chaumières mais pas trop, et du politiquement correct pour sauver tout ça. Suis-je bête, c’est du politiquement correct, du communistiquement correct ! Oui, je suis méchante avec Bertolt, mais je trouve qu’il sacrifie sa littérature à son idéologie et ça me déplait, parce que finalement le résultat n’est pas très stimulant.

En revanche Kurt et moi avons un grand avenir ensemble, c’est sûr. Oui, il est mort, je sais, mais enfin, ne vous arrêtez pas à des détails si terre-à-terre ! La musique est vivante et gaie, semblant parfois partir dans tous les sens mais toujours maîtrisée. Elle contient toute la modernité swinggante des années 1920, riche de cuivres et de dissonances voulues et agréables. La musique mêle musique de danse contemporaine de Kurt Weill, influences de la musique atonale de Schönberg, thèmes populaires et jazz, pour un petit ensemble qui doit soutenir les chanteurs sans les étouffer. On est au théâtre et le message doit passer par le texte. Toutefois, la musique de Kurt Weil redouble le message de Brecht, en ce qu’elle marie avant-garde et tradition, thème populaire et musique savante, Ecoles européennes et musiques des noirs américains. Elle m’a semblé parfaitement adaptée à la situation et refléter les bas-fonds londoniens, avec leur sordide et aussi leurs taches inattendues de lumière, avec beaucoup de force et de richesse. Kurt Weill (1900-1950) connut un très grand succès en Allemagne, avant de devoir s’exiler en 1933 aux Etats-Unis, où il continua d’écrire des chansons et des comédies musicales, là encore avec beaucoup de succès. C’est bien dommage qu’on ait un peu oublié son nom au profit de celui de Brecht, car pour moi la force de L’Opéra de quat’sous vient des chansons et de la musique, qui donnent de la vie à une démonstration un peu figée, un peu trop démontrante, justement. Elles relancent l’action et la closent, avec des finales en chœur à la manière des opéras. Les chants sont parfois des extensions du discours des personnages (chaque chanson a son rythme, et chaque personnage son caractère : cabaret pour jenny, fox-trot, jazz,…), parfois les commentaires sur le modèle du chœur antique, et toujours l’occasion dont pour les auteurs de donner encore plus de force à leur propos (car ils seront repris ensuite à la sortie du théâtre et se graveront plus sûrement dans les consciences). Mais la musique parvient à lui donner une légèreté que n’a pas le reste de la pièce. Les chansons sont aussi réussies en ce sens qu’elles peuvent exister pour elles, indépendamment de la pièce : elles ne dépendent pas des personnages et du théâtre, ni de l’histoire, là où les mots de Brecht ne se conçoivent que comme un tout. D’ailleurs, de nombreuses chansons de Kurt Weill composée d’abord dans le cadre d’une pièce de Brecht (en particulier Grandeur et décadence de la ville de Mahogany, 1927) sont reprises et deviennent des standards du jazz. Et sont parfois fort connues...

La ballade de Makie-le-Surineur , le final dans le film de Busch (1931), le song des canons, Jenny-des-Lupanars (en allemand) et en français, dans le film de Bush.

operadequatsousL’enregistrement de référence : celui de 1958, avec Lotte Lenya (la femme de Kurt Weill et la créatrice du rôle de Jenny-des-Lupanars), dirigé par Wilhelm Brückner-Ruggeerg, Sony Classics n°42637.

* The Beggar’s opera, John Gay et Johann Christophe Pepusch, 1728, à partir de chansons populaires anglaises.

Posté par vilaindefaut à 18:14 - Allemagne - Commentaires [3] - Permalien [#]



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