28 novembre 2008
« et certains disent qu’en vérité c’est en cet instant qu'il mourrût réellement. Le reste n'était qu'une formalité."
La Sève et le Givre, Léa Silhol, 2002
Certains défis sont durs à relever. « Non, je n’allumerais pas le chauffage avant le 1er novembre » : échec lamentable.
Heureusement, d’autres sont là pour soigner un peu votre dignité. Comme mon défi du Nom de la Rose, lancé par Grominou, et que je viens de finir en beauté grâce à un titre trouvée chez Fashion.
Fashion est fan de fantasy. Elle en parle si bien qu’elle m’a donné envie d’en lire, ce qui était loin d’être gagné. Et me voilà donc lancée, pleine de curiosité et de bonne volonté, dans cette histoire de fées amoureuses, ou plutôt implacablement attirée et unies l’une à l’autre.
Un seul souci, mais de taille : j’ai failli arrêter sur un énorme éclat de rire (moqueur) passés les premiers paragraphes, même pas encore tournée la première page. Jugez plutôt :
« En un crépuscule du soir (NDLLPDTE* : bien connu crépuscule du matin…), au-delà des cinq fleuves, le Seigneur Finstern, que l’on nomme parfois le maléficient, chassait avec sa cour dans les forêts parsemées de fleurs de pavots et des corolles translucides des monnaies du Pape. (je n’aime pas du tout le rythme de cette phrase, ça va quand même pas durer comme ça ?)
Son cheval, cette nuit-là, était blême comme l’os des rayons de la lune, et tout aussi inexorable. (ben voyons…)
Son armure noire était ciselée de jaspe et d’or, émergence d’animaux fantastique et d’âmes en peine figées dans la minéralité séculaire du métal. (??? mon Dieu est-ce lourd…) Ses cheveux étaient dénoués ; sous le heaume oriental (?!?!) qui couvrait son visage comme une miséricorde inattendue. (diable…)
Car l’on disait volontiers en ces temps, où les Chasses Sauvages parcouraient la terre, que voir la face nue de Finstern signifiait pour les humains la folie ou la mort. Telle est la beauté des Seigneurs ténébreux, forte et mortelle comme une lame qui jamais ne rentre au fourreau sans avoir versé le sang. »
A ce stade, j’ai envisagé refermer le roman. Mais qu’est-ce que c’est que cette écriture prétentieuse, qui se prend au sérieux, pleine de circonvolutions et de fioritures même pas jolies ? C’est bien trop précieux et maniéré pour moi.
Mais je suis une lectrice patiente, et je ne peux m’empêcher de penser que ce serait dommage d’arrêter alors que, peut-être, c’est juste après que ça va devenir bien. C’est cette politique du juste après qui m’a mené au bout du livre. Et aussi le fait que je n’aime pas abandonner un livre, c’est comme ça, il en faut vraiment, vraiment beaucoup. Et puis la critique merveilleuse de Fashion : il fallait bien qu’il y eût dans ce livre quelque chose. Et puis l’envie de finir mon défi – je suis du genre qui réussit à partir du moment où on lui dit : t’es pas cap.
Soyons honnête : si l’écriture avait été aussi laborieuse tout du long, jamais je n’aurait fini le livre. S’il n’y avait rien eu, jamais je n’aurais continué. On n’est pas ici chez Marc Lévy, tout de même, qui combine histoires insipides et écriture vraiment fadasse.
Et c’est sans doute ce qui ajoute à ma déception : tant de choses magnifiques dans ce roman ! D’abord l’usage des saisons, que j’ai positivement adoré. Je suis très sensible aux saisons, à leur passage, à leur retour, à ce qu’elles changent du monde et de nous. Et dans ce roman elles jouent un rôle fondamental, surtout le printemps et l’hiver, moteurs du monde, de l’histoire, des passions contraires des personnages.
« Et il semblait à Shimrod qu’il était le seul en ces lieux à marcher du pas lent de celui qui porte en son cœur le plus grand des calmes ou un incommensurable fardeau. »
(p.42)
(et ici la danse de Shimrod et Angharad semble celle d’Elizabeth et Darcy, magnétique, parfaite, unique, fatale)
Et puis aussi le monde féérique mis en place par l’auteur, très belle réutilisation des mythes celtiques, très intelligente aussi, pas seulement reprise et copie mais réécriture, réinvention. Je les connais mal, ces mythes, et pourtant je me suis sentie chez moi – et un peu ailleurs aussi, chez les fées de Léa Silhol. Les cours des fées, les Obscures et les Clartés, les Crépuscules, les tensions, les passages vertigineux des unes aux autres. Les personnages tous aussi merveilleusement soignés les uns que les autres, même ceux qu’on ne fait qu’entrevoir (Ah, le seigneur Herne et son masque!).
« Elle avait ouvert une porte vers la Mortalité, à l’orée du bois noir où se tenait le premier Voile du passage. Elle avait avancé, calme et sûre d’elle-même malgré son cœur battant, son cheval derrière elle une nouvelle fois. Vers les lieux importants il convient d’aller comme un pèlerin, à pieds, et tous les magiciens savent ceci. »
(p. 258)
(et ce passage trouve un écho terrible en moi)
Aussi la structure de l’histoire, qui ne cède jamais à la facilité, à la transposition chez les fées des passions des humains, au gnangnan, au mélo. L’histoire et les sentiments sont exigeants et nobles. Mais c’est peut-être aussi ce qui m’a posé un peu problème : impossible de m’identifier à ces héros, de trembler pour eux. Je suis restée passablement étrangère à l’histoire, en dehors du roman. Jamais Ossian le conteur ne m’a fait entrer dans son cercle de lumière, toujours je suis restée spectatrice derrière une vitre de glace – de givre ? C’est sans doute aussi parce que ce n’est pas une histoire d’amour classique – et là encore, je suis pourtant plutôt conquise par l’origine de cet amour, vraiment fatal. Finstern et Angharad n’ont pas le choix, ils sont destinés l’un à l’autre, ils en peuvent s’extraire de leur destin. Et pourtant ils le veulent, du moins elle le veut, elle refuse d’être une création qui ne servirait que les desseins d’autres. Il y a dans cette histoire la fatalité, la destiné écrite et intouchable, même pour les fées, ils y a ces puissances supérieures que sont les Parques, et il y a les efforts vains, ou peut-être pas, des fées conquises par ce destin, mais qui veulent le choisir. « (…) et c’est une grâce assez rare pour qu’on s’en réjouisse. » (p.92)
« -Voici donc les termes du tien, Obscur : qu’est-ce qui, à cet instant, a le plus d’importance pour toi : engager ta lame dans ce combat, ou retrouver celle que tu ne cesses de perdre ? N’est-ce pas là ta dernière chance ?
Finstern fronça les sourcils, songeur, puis releva les yeux sur elle :
- Gaemred… tes arguments sont pertinents. Et pourtant j’ai un funeste pressentiment sur ceci. Comme si… quel que soit mon choix, j’allais au malheur. »
(p. 229)
Il y a aussi ce lien entre Finstern et sa cité, ces trois reniements, trois pertes, trois retrouvailles, et peut-être un choix. Il y a tous ces fils exigeants et durs qui s’entremêlent et qui pourraient, ah, qui pourraient…
Vraiment, l’ambition de l’auteur est très belle, et beaucoup de choses m’ont plu dans ce roman. Mais il ne m’a pas touchée, jamais je n’ai frémi, pleuré. Il a la dureté des fées et du diamant, mais sans la pureté et la lumière qui vont avec, sans cette blancheur et cette beauté parfaites qui vous émeuvent sans qu’il soit besoin de rien d’autre.
Et je pense vraiment que c’est l’écriture qui en est la cause. Sans doute le parti-pris de la froideur des fées, de leur éternité, de leur différence radicale d’avec les humains qui fait qu’on ne peut conter Finstern et Angharad comme Rhett et Scarlett. Mais, au contraire des autres blogueuses qui ont trouvé l’écriture envoûtante, enveloppante, exigeante et magique, je l’ai trouvé rebutante, artificielle, prétentieuse, alambiquée. Trop heurtée pour être enveloppante, trop irrégulière pour être mélopée. Plusieurs fois j’ai du recourir au dictionnaire, et mon Petit Larousse s’est même révélé insuffisant – mais ça ce n’est pas grave, ça me donne le plaisir d’ouvrir mon Robert en six volumes, de caresser langoureusement ses pages et de respirer ce creux entre elles. Ce qui l’est plus, c’est qu’on a l’impression que l’auteur a absolument voulu parer son écriture un peu au hasard, comme si le compliqué, le rare, l’exception, étaient seuls à même de rendre la noblesse de l’histoire de Finstern et Angharad. Dureté, blancheur aveuglante et froides, mais écriture maladroite et pleine de scories qui fait, selon moi, échouer le projet, et n’embarque aucunement le lecteur.
Parfois, quelques pages trouvait véritablement leur mélodie, leur rythme, leur fluidité, et j’étais prise un peu plus dans les rets de l’histoire. Mais ce ne furent que de si brefs moment...
« Le Roi Rouge règne donc sur les Cours des Unseelie, mas s’il est un grand seigneur, il en est d’autres qui, peut-être moins exaltés que lui, n’en sont pas moins grands. Les fiefs des fées sont tellement plus nombreux, sur la terre ou au-dessus, qu’on ne le croit souvent, et si la semence des ténèbres est présente en chacun, il est des terres où elle a germé, crû et donné une riche moisson. Et là se tiennent les Seigneurs unseelie. Car, plus encore qu’en Lumière, les fées d’Ombre ressentent le besoin irrépressible de façonner au centre de leur monde un axe, un pivot, un point focal, et toujours sous la forme d’un roi. Peut-être parce que les comportements obsessionnels font partie intégrante du tissu mêle des ténèbres telles que les êtres de Féérie les conçoivent.
Aussi, de ce besoin même, sont nés les Princes d’Ombre, que l’on compte traditionnellement au nombre de neuf. La magnificence est leur seule règle et le Mal leur bon vouloir, ils passent au cœur du monde des mortels comme une épée de cristal – trop transparente et trop fine pour être perçue des hommes, elle ne trahit son passage que par les ravages laissés comme par inadvertance derrière elle. »
(p.46)
Là par exemple, c’est simplement beau, non ? Mais ça ne dure pas, hélas !
Je n’ai rien raconté de l’histoire. Et puis, pour un texte que je n’ai pas aimé, je cite quand même beaucoup. Je crois que c’est parce que, comme dans Terre des oublis, j’ai vu tout ce que ce roman aurait pu être - ici si l’écriture avait été plus à mon goût. Et je suis si affreusement déçue…
PS : En plus, je trouve la couverture moche. Je crois que l’esthétique de la fantasy n’est décidément pas pour moi ! (mais la couverture poche me plaît beaucoup plus!)
*Note de la lectrice pas du tout embarquée.
Toutes les autres sont conquises: Fashion, Chiffonnette, Chimère.
27 novembre 2008
Juste avant l'Avent...
... des palmiers poussent à Erfurt.
25 novembre 2008
« C’était difficile, voire illogique, d’attraper un chat noir dans une pièce obscure, surtout si celui-ci ne s’y trouvait pas. »
« Pour garder les yeux en face des trous, je vais vous citer un exemple concret : l’ordinateur. Est-il du genre masculin ou féminin ? C’est un cas d’école qui s’était déjà présenté à Byzance où on discutait du sexe des anges, alors que les armées de Saladin étaient aux portes de la ville… Ah ! voici enfin le plat de résistance… Résistance ? Ah bon !... Savez-vous, cher monsieur, qu’un groupe d’experts s’est réuni récemment aux Etats-Unis pour déterminer le sexe des ordinateurs ?... Mais non, je ne plaisante pas. Des économistes prestigieux et des informaticiens de haut niveau. Et tous de conclure que l’ordinateur est bel et bien du genre féminin, d’après les statistiques et pour quatre raisons. Primo : personne, sauf son créateur, ne comprend sa logique interne ; secundo : la moindre erreur est stockée en mémoire pour être resservie au moment le plus inopportun ; tertio : le langage qu’il utilise avec un autre ordinateur est incompréhensible ; quarto : dès que vous en acquérez un, vous découvrez que vous devez dépenser la moitié de votre salaire en accessoires… »
(p. 159)
L’homme qui venait du passé - Driss Chraïbi, 2004
Les bibliothèques sont des endroits merveilleux, où il suffit de flâner un peu pour dénicher des merveilles insoupçonnées ou se souvenir d’un coup d’un auteur aimé. Et repartir avec, sans rien payer.
C’est comme ça que Driss Chraïbi s’est rappelé à mon bon souvenir, lui que j’avais découvert, grâce à ma tante, il y a longtemps avec La Civilisation, ma mère !, petite merveille dans laquelle il conte sa mère et les déconvenues d’icelle face au monde moderne et à la Cûltûre. Et puis quelques temps après, j’avais lu, toujours grâce à ma tante, grande pourvoyeuse de mes lectures estivales, L’inspecteur Ali, qui n’a de roman policier que le titre. Livre dans le livre dans le livre, c’est bien plus une réflexion sur la création et les rapports entre Orient et Occident qu’une enquête – il me semble pourtant qu’un crime était élucidé à la fin.

C’est ce même inspecteur qui est à l’œuvre dans L’homme qui venait du passé. Catapulté inspecteur-chef et responsable ultra-confidentiel d’une affaire des plus embarrassantes juste à côté du nouveau palais « harounrashidesque » du roi, il doit quitter sa femme sur le point d’accoucher pour sauver le Maroc, les Marocains, et le sommeil du Ministre. Sauvetage expédié en deux temps trois mouvements, l’inspecteur Ali est un professionnel et il a un bon réseau. Il en profite pour bien manger (c’est toujours son plat préféré, même quand il n’en a jamais mangé), philosopher, et rigoler un peu, on n’est pas des chiens.
« Il attira vers lui le téléphone, décrocha l’écouteur, forma un numéro à toute vitesse et dit :
-Le déjeuner est prêt ?... Je vais être un peu en retard… Un tajine au citron confit et au miel ? C’est le plat que je préfère, ma parole d’honneur !... A tout de suite !
Il raccrocha, la face réjouie. La vie avait un sens. Cette enquête aussi. Le tout était de prévenir les moindres détails, avec une légère avance sur le temps.
-Bon ! En attendant ce festin, revenons à nos moutons avec leurs quatre gigots, histoire de gagner ma croûte à la sueur de mon front. Toujours travailla, jamais reposa, même ici à Marrakech. De quoi a défunté le feu ?
-Quoi ?
-Le défunt de fraîche date. Le pauvre vieux qui est en bas dans sa glacière. De quoi est-il mort ?
-Rupture du cou, répondit Hajiba Mahjoub. (Elle avait repris son clame, son sourire peint.) Au niveau de la deuxième et de la troisième vertèbre cervicale.
- Il se l’est rompu tout seul ?
-Non, bien sûr que non. Vous plaisantez ?
-Tout à fait. Ma façon de plaisanter est de dire la vérité. Et je plaisante tout le temps. Cela me permet de m’instruire. Fractures ? »
(p. 38)
Sauf que. L’inspecteur Ali est un professionnel du genre méticuleux, et cet homme, retrouvé dans un puits, ça ne lui plaît pas. Ça lui rappelle des choses. Ça l’obsède. Alors il organise sa petite enquête clandestine, toujours avec son réseau discret, et damne le pion au passage aux services secrets de Sa Majesté et de Mister President – mais ceux-là n’ont jamais rien compris à rien, de toutes façons.
« Un poste de ministre de l’Intérieur, ça ne court pas les rues. Si ces foutus agents d’outre-Maroc n’était pas déjà sur la piste, m’est avis qu’on aurait balancé vite fait la viande froide dans une fosse commune, ni vu ni connu. C’est courant de nos jours, très courant, vous savez. On trouve même des nouveau-nés dans les poubelles. La liberté sexuelle, les contraintes de la religion, le relâchement des Russes et des Morses. »
(p. 28)
Surtout, ne faites pas comme moi, ne cherchez aucune informations sur le livre, l’intrigue, le mort, le réseau : ça vous gâcherait une partie non négligeable du plaisir.
Mais soyez prévenus : on ne rentre pas impunément dans un livre de Driss Chraïbi. D’abord on rit beaucoup, on jouit avec l’auteur et l’inspecteur du plaisir des mots et des papilles, on est en plein dans l’éloquence foisonnante et touffue de l’Orient, ou du moins dans l’idée que je m’en fais. Car l’inspecteur est un bavard, du genre intarissable, du genre qui vous endort ou vous abruti par des paroles choisies et surtout nombreuses. Bonne méthode, ça, les paroles nombreuses : au milieu d’une conversation invraisemblable vous lâchez deux trois mots, une innocente question, une remarque de rien du tout, et vous partez à la pêche aux informations. Evidemment, ça marche mieux avec un banquier suisse qu’avec un producteur de kif mélomane, mais enfin, au pire ça vous met sur la piste des vins de Loire et ce n’est pas rien.
« Etendu sur le dos entre deux massifs de fleurs, l’inspecteur Ali contemplait les étoiles – ces fleurs du ciel que l’homme essayait vainement de reproduire dans ses jardins. Elles étaient amicales et chaudes. Chacune d’elles était à la fois un point obscur et un point lumineux du cœur humain, sans commencement sans durée sans fin. De l’une à l’autre, le temps remontait vers le passé et revenait pour aller à la recherche de l’avenir. Elles étaient si lointaines, si proches. Ali n’avait que huit ans lorsque son père s’était rompu le cou en descendant dans le noir pour allumer le four public. L’escalier était vermoulu… Huit ans, l’inspecteur les avait encore à l’âge adulte. »
(p. 76)
Et puis on se perd pas mal aussi. D’abord parce que, comme la première apparition de l’inspecteur, ce livre-là est prétexte à une réflexion sur le monde, sur l’Est et l’Ouest, sur la pauvreté, les malheurs, le fanatisme, sur la bêtise et les œillères, et le déroulé de toute une petite philosophie de vie, qui ne vaut rien si l’on ne voit pas le beau sous toutes ses formes (féminines de préférence, mais enfin le beignet au miel est une option envisageable).
« -Messieurs, dit-il, nous sommes réunis ici pour écouter l’inspecteur Ali, chef de la police criminelle marocaine. Si l’un d’entre vous est allergique au tabac, qu’il veuille bien sortir dans le couloir. Le genre de tabac dont notre ami fait un usage immodéré dégage une odeur de corde brûlée. Il en a besoin pour parler. C’est sa culture. Notre culture à nous nécessite un courant d’air. »
(p. 173)
Et aussi, parce que Driss Chraïbi n’a pas peur des intrigues un peu touffues, ni de sauter du coq à l’âne, ni des ellipses. Lecteurs qui ne supportez pas le vide, qui avez besoin de rambardes et de balises, passez votre chemin. Mais amateurs d’absurdes, de chaînons formés de choses sans lien et comme au hasard, d’intrigues à moitié expliquées, ce livre pourrait vous plaire. Je suis parfois restée perplexe devant le raisonnement de l’inspecteur Ali, devant les connexions qui se font dans sa tête, et qu’il n’explique pas toujours, et jamais tout de suite. Mais c’est aussi le charme du roman : l’inspecteur Ali est totalement improbable, et merveilleusement vivant. Et complètement politiquement incorrect : fumeur de kif, buveur, irrévérencieux, il a quelque chose d’un Arsène Lupin qui servirait la loi et l’Etat – mais jusqu’où…
« - Récapitulons, expliqua-t-il posément. Je suis entré dans votre bureau sans me faire annoncer vêtu comme un traîne-misère de la médina, pas rasé, pas coiffé non plus. Vous n’avez rien dit. Je me suis vautré dans le meilleur fauteuil et j’ai grillé un joint, du bon kif de Ketama, soit dit en passant. Je ne vous ai pas ciré les pompes, je me suis comporté comme un malotru, un bad guy dans le jargon du Texas. Vous auriez du me jeter dehors vite fait. Au lieu de cela, vous avez gardé votre calme, le self-control d’un gentleman formé à Oxford, une qualité rare, très rare, inconcevable chez les gens qui occupent de hautes fonctions comme vous. J’ai senti qu’il y avait anguille sous roche. Et, lorsque vous êtes venu vous asseoir en face de moi, d’égal à égal, dans un pays où l’on vient de voter pour la première fois dans la transparence, avec un taux de participation de 30%, mais librement tout de même, j’ai dressé l’oreille comme un renard du désert. D’autant que vous m’avez complimenté en termes choisis et m’avez annoncé ma promotion. Le ouistitisme, y a rien de tel pour déceler le dessous des cartes. De quoi s’agit-il, Excellence ? »
(p. 25)
Vivante aussi, la langue de Driss Chraïbi. Et j’ai compris peut-être pourquoi j’aime la littérature d’Afrique (attention, clichés) : la langue y est terriblement folle et foisonnante, à l’image de cette « langue des banlieues » pleine d’images inattendues et efficaces. On est très loin du Quai Conti, et c’est drôle, c’est frais, impertinent, irrésistible. Français martyrisé, français brisé, mais français libéré.
« Les derniers mots, les ultimes notes de la symphonie andalouse tombèrent comme autant de pétales de paix. »
(p. 103)
PS : c’est le dernier roman de Driss Chraïbi, mort en 2007. Le savoir me l’a rendu encore plus émouvant, surtout la postface…
24 novembre 2008
Coton
184 messages.
Huit opéras, huit pièces de théâtre.
15 pays.
Beaucoup de blabla.
Trois kiki-pages.
Une deuxième place avec une super équipe lors du premier Books and the City.
Un troquet de luxe.
Quatre fois rencontrer une ou des blogueuses.
Quatre swaps reçus, un en préparation.
59 livres chroniqués.
Quelques coups de cœur.
Deux salons du livre.
Des expériences culinaires.
Une envie de plus en plus grande d'aller voir du côté des auteurs français d'aujourd'hui.
Des découvertes magiques ; des livres, des auteurs, des gens.
Jamais de regrets.
Moins de cinquante livres en PAL…
Un pied dans trois pays.
Zéro lassitude.
Un an !
En vrai c’était vendredi, mais entre la fin du colis sexy men – à l’occasion duquel j’ai découvert mon ignorance crasse en magasins de groupies – les parents, la neige… pas eu le temps !
La deuxième photo, c'est toujours du coton, mais du bébé et d'appartement. Il est un peu rachitique c'est vrai, mais inutile d'alerter la Protection de l'Enfance Cotonnière: je lui parle tous les jours.
21 novembre 2008
Le charme des après-midi sans fin
Dany Laferrière, 1997
Haïti, ses pauvres, ses cyclones, ses révolutions.
Son café, aussi.
Et encore Vieux Os, qui vit avec sa grand-mère Da ; les copains, Frantz et Rico. Et puis les filles, intrigantes, malicieuses, ensorceleuses. Vava la jolie, Didi, Fifi, Edna, et toutes les autres.
Les promenades sur le port après l’école, les petites combines, la drague, le missionnaire fou, la vieille un peu sorcière, un peu diseuse, un peu seule, les chevaux magnifiques de Rodriguez. Le charmant petit notaire Loné et toute sa collection d’antiquailles, qu’il n’a jamais pu se résoudre à vendre dans son magasin. Les sorciers, le vaudou, le juju, les fantômes et leurs fêtes.
« Où sont Frantz et Rico ? Où est Vava ? L’intensité de Fifi me manque déjà. Où est cet imbécile d’Auguste (même lui m’est indispensable). Soudain, une marchande de rue passe en hurlant sa marchandise. Une voix criarde, aiguë, stridente, à vous briser les tympans. Une voix humaine. Je l’écoute, un moment, avec ravissement. Je recommence à respirer normalement. Elle continue son chemin en direction de la Croix du jubilé. Elle doit être à présent près de la maison des Rodriguez. Dans une minute, je ne l’entendrai plus. Cette voix qui semblait si puissante, il y a quelques instants, va s’éteindre. Da dit que c’est ainsi la vie. Un moment, vous êtes, là, on ne voit que vous, on n’entend que vous, on ne parle que de vous, et un autre moment, on ne se souvient même pas de votre visage. Moi, je veux me rappeler toujours des yeux de Vava. »
(p. 38)
Da qui raconte l’histoire de sa famille, le grand-père, les enfants, la demande en mariage. L’histoire des plantations de café, du commerce et de la faillite du grand-père. L’odeur du café, entêtante, qui vient des sacs abandonnés là et des tasses fumantes que da sirote tout le jour et offre à qui vient.
« Da reste assise sur sa chaise de Jacmel (sa préférée), près du feu. Elle a l'air endormie comme ça, mais je sais qu'elle réfléchit. De temps en temps, je l'entends marmonner quelque chose que je ne aprviens pas à déchiffre. Je voudrais avoir des dents dans mes oreilles pour pouvoir mastiquer calmement ce qu'elle dit.»
(p. 171)
Thérèse, qui va se marier et court les boutiques malgré le couvre-feu et les soldats ivres. Thérèse qui a peur de sa nuit de noces, car il ne fait pas bon être encore vierge à quarante ans. Thérèse qui parle et qui virevolte.
« Il a cette qualité qu'ont rarement les autres vivants, il est vivant. »
(p. 39)
Les fêtes après l’école, et l’enterrement du fils d’Izma. La crainte de la tuberculose, et les fièvres qui arrivent.
La fièvre, oui, qui saisit certains, la lutte entre gouverneur et préfet, les hommes arrêtés, les hommes battus à mort, les gens coursés, les marchés dévastés. Da, toujours solide, toujours debout, avec son café, Vieux Os jamais bien loin, et Marquis qui hurle à la mort.
Et puis le départ, vers Port-au-Prince et les études secondaires, l’arrachement, les larmes, le « non » de Vieux Os et le « si » de Da qui n’en peut plus de devoir le dire, de devoir le faire partir, partir loin de Petit-Goâve, loin des hommes un peu fous, loin du café qui a fait faillite, de la boue, de la tuberculose et des fantômes. Loin de Vava, et le livre se termine sur un baiser par la fenêtre, un baiser de douze ans, un baiser unique et éternel.
« J’ouvre la bouche, mais aucun son ne sort.
- Parle, Vieux Os. Laisse aller ton cœur…
J’ai la gorge complètement nouée.
- Sauvez-nous !
- Bravo, dit Da en applaudissant, je suis sûre qu’ils t’écouteront. Ton cœur est pur.
Je suis allé m’assoir dans un coin, près de la panetière. Les mains moites. Je viens de parler aux morts. »
(p. 208)
Ce charme triste et lent des après-midi de Petit-Goâve.
C’est son histoire que raconte Dany Laferrière et c’est cela sans doute qui rend le récit si beau. Ce n’est pas qu’une succession de tableaux, de moments, qui finissent par former une histoire ; non, c’est une galerie de portraits pleine d’amour et de nostalgie, une galerie de ce qui n’est plus, ni le Petit-Goâve de Vieux Os, ni les copains, ni l’odeur du café de Da. Et puis passage brutal a l’âge adulte d’un gamin qui observe et qui rêve, et qui doit d’un coup devenir celui qui va chercher la poule de la vieille voisine malgré le couvre-feu, celui qui doit partir, celui qui est assis à l’arrière du camion et qui regarde les autres, l’autre, devenir de plus en plus petits, si petits, tout petits.
« La fenêtre se referme doucement, comme une carresse sur ma joue.
Je suis mort. »
(p. 291)
Je n’aime pas le café, et pourtant j’aurais voulu en boire. C’est la seule chose, sans doute, qui sache accompagner ce récit. Qui s’accommode de sa légère amertume et de son velouté. Qui vous laisse étrangement réchauffé, apaisé, et pourtant un peu triste.
20 novembre 2008
Béatitude
Hier, ce jour faste entre tous où j'ai reçu mon indécent colis du swap sexy men, journée béni des sexy dieux...
J'étais sur un petit nuage, et j'en suis redescendue aujourd'hui tout en douceur, en trouvant d'abord dans ma boîte aux lettres les fameux kiki-pages que le monde s'arrache. Maintenant, j'ai la collec', nananère. Et puis il y avait aussi une surprise made in kikimundo: spider snail en carte postale!
Et comme jamais deux sans trois, et dans la série les gens sont amour et gentillesse... Le charmant jeune homme qui s'occupe du taxiphone-relais colis-point internet-imprimante-et-copie écoutait de la musique quand je suis passée faire une impression. La musique me plut, je m'informai. Oh, vous aimez? Je vous le grave? Et hop, comme ça, j'ai eu mon cd.
Et la musique? Ce n'en était pas. C'était le Coran psalmodié, c'est très beau et très apaisant. Et non, ce garçon ne fait pas prosélytisme: je dois parler douze mots en arabe, et lui le double, peut-être? Voilà en tout cas qui accompagnera à merveille mon travail...
Mon Dieu! Mais comment vais-je survivre demain? Plus de colis en attente, ni de kikipages...
ooooooh… sexy sexy sexy...
Le facteur sonne. Il est passé plus tôt que d’habitude, j’ai dormi plus tard que d’habitude, je ne suis pas coiffée, en vieux pantalon pilou, j’attrape quand même un joli pull le temps qu’il monte mes petits escaliers : le facteur colis est charmant.
Première réaction : ça doit être mon swap. Hihihiiiiiiiiiiiiiii !
Le facteur est là. Bonjour… (L’avantage d’être levée depuis peu, même si on a eu le temps de prendre quatre thés, c’est qu’on a toujours la voix vaguement rauque.)
Deuxième réaction : ce colis est diablement lourd.
Tiens tiens, ma swappée, serait-ce… ? Wait and see.
Troisième réaction : ça sent bon !!!!!
Quatrième, etc.: mais c’est énoooooorme, c’est rempli à craquer, mais elle est folle, cette swappeuse, elle est merveilleuse, je l’aime déjà !!!!!
n°5 (comble de la sexytude, non ?) : rhaaaaaaaaaaa, cette fille est la déesse des swaps en personne je ne vois que ça, il y a des paquets sous les paquets sous les paquets, c’est un colis sans fin, c’est dément, c’est extra, je ris toute seule comme une folle, oh, ah, ih, c’est magique.
Quinze paquets. Oui, 15. Oui. Oui.
Et encore, il reste plein de garnitures sympas* au fond du colis. Ma swappeuse a tout compris : je suis un ventre avant toute chose. (Hé, ho, une fille gourmande, c’est sensuel aussi, non ?)
Et maintenant, on ouvre. Avec douceur et délectation, on déshabille toutes ces petites choses qui me parlent, m’aguichent, me fond de l’œil… Hum… Sexy paquets, séducteurs en diable….
Au commencement, il y avait… lui, Cary, oh Cary : et ça tombe bien, je viens de le découvrir dans L’impossible Monsieur Bébé, et si le film ne pas complètement emballée, l’acteur, lui, a été une révélation.
Et puis, le sexyest one , Borat : le rire, la moustache, what else ? Je vous le dirai bientôt…
La Caution Sérieuse, La nuit de l'oracle, Paul Auster : sexy men, certes, avec en prime la sexy intelligence. Paul est l’un de ses chouchous, je le sais, moi il va falloir que je l’apprivoise, peut-il être l’homme de deux femmes ?
La preuve que sexy man ne veut dire ni jeune, ni vivant: Indiscrétions, de George Cukor. Les bons vieux sexy men en action, avec la sublime Katherine Hepburn en prime, je me pâme.
Ha ha, Capitaine Blood, ma swappeuse a bien compris mon faible pour les pirates… Errol, je ne le connais pas encore, mais je sens que je vais l’aimer ! Comme elle, comme Amelia Peabody, je rêve d'être enlevée par un bel homme sans peur et sans reproche...
C’est bien gentil le sexy man, mais a-t-il un cœur sous ses fossettes ? A voir avec ce Play-boy amoureux (et son bonus, Un choix douloureux, car oui, le sexy man, parfois, il pleure... so sexy!)
Du chocolat café-cannelle, la moiteur de l’équateur, Tarzan n’est pas loin, moi Jane - et je me damnerais pour de la cannelle !
La Midinettude, what else ? Voilà de quoi ajouter un peu de sang frais à mon panthéon de sexy men rien qu’à moi. Six Méga Poster, huit Cartes, ces garçons d’automne sont les bienvenus ! One, le seul, l'unique, à peine trois filles dedans.
Le Hot Carnet pour hot notes hot secrètes… ou pas…
Du thé pomme d’amour, pour un peu de romantisme. C’est lui qui sent bon, je n’en peux plus, je veux qu’il soit cinq heures, je veux le goûter** !
Le sexy coup de cœur que ma swappeuse accepte de me faire partager, et elle a bien raison, il m’avait fait de l’œil par-delà les blogs, lui je l’aime déjà : Vuk, ses gants noirs, son regard lointain… Hum, Vuk, fais-moi voyager… (Le danois serbe, Leif Davidsen)
Le sexy crayon pour écrire des lettres enflammées… j’envisage de l’utiliser en cours, après tout la sexy prof, ça existe aussi… (et puis j'ai des sexy collègues - et non, pas de sexy étudiants, mais qu'allez-vous imagnier là!)
THE sexy man entre tous, clin de coquin, façon viens dans mon traineau… Le sexy man a tout compris : il ne peut aller qu’avec une femme fatale (moi, bien sûr) et la femme fatale est vénale et réclame des cadeaux à n’en plus finir.
Encore du chocolat, gingembre cette fois, émotions fortes garanties, à manger avec Vuk ?
Ou bien avec Paul… Le dernier paquet, souvenir souvenir… Après tout, la pluie rend l’homme sexy – même si ça marche nettement sur moi qui, affamée, fatiguée, désespérée, ressemblait probablement plus à une mégère qu’à sexy girl dansant sous la pluie, mais bref – et l’homme sexy ne se conquiert pas sans efforts, et lui, je l’ai mérité. Sexy ? Maybe. Mais mérité. (Paul et Virginie, Bernardin de Saint-Pierre).
Et puis la lettre, ma swappeuse est bien celle que je croyais, un joli papier mauve, façon lettre d’amour romantique… Non Amanda, tu n’as pas dérapé, ni de crainte à avoir, c’est merveilleux, ce paquet c’est tout moi !! Et nous avons même quelques idées en commun…
Et tu m’as affreusement gâtée (affreusement, affreusement, d’un point de vue moral, hein, mais le sexy men sait parfois oublier la morale, c’est l’avantage, et moi je prends tout sans vergogne !!) J’ai ri tout du long, enivrée des vapeurs de chocolat-gingembre-pomme d’amour…
Merci merci merci Amanda !
Et merci Fashion, so glamourous organisatrice devenue so sexy organisatrice !
Le colis reçu par Amanda est tout aussi sexy, il vient de chez Cuné et il est ici.
*La plupart d'entre elles ont à présent rejoint un monde meilleur, paix à leur âme.
**Depuis, je l'ai goûté. Comment vous dire... C'est divin. Avec des speculoos, miam!
18 novembre 2008
Les petits péchés
David Shahar, 1994 (traduction française)
Il y a plusieurs années que je voulais lire Shahar. Depuis que, par hasard, j’avais vu un bout de documentaire sur lui. La lumière de Jérusalem, le rythme du film, la voix de Shahar, je ne sais, mais j’avais été attirée par ces livres. Sans doute aussi le fait de ne pas connaître la littérature israélienne et d’en découvrir soudain l’un des faiseurs. Et puis Shahar s’est longtemps dérobé : nom oublié, livres introuvables, trop chers… Jusqu’à un coin de bibliothèque où il m’a accosté comme une vieille connaissance, comme une évidence. Et voilà, il était chez moi, dans mes mains, et j’ai tout de suite basculé dans les ruelles de Jérusalem d’avant Israël, avant la Shoah, ou juste après peut-être. Il y a les sionistes, il y a les Juifs qui arrivent du monde en permanence, et puis il y a ce narrateur qui vous dit « je » et que vous croyez pouvoir confondre avec Shahar lui-même. Il est mort en 1997, c’est sûr, il vous raconte ici ses souvenirs. Et puis ce narrateur prend un prénom dans l’une des nouvelles – oui, je ne l’ai pas dit, ce texte est un recueil de six nouvelles – et dans la suivant, patatras, c’est le petit frère de ce prénom qui parle, toujours « je », un « je » qui a six ans, quinze ans, vingt ans, trente-neuf dans la dernière, où il s’interroge sur ses motivations d’écrivain, sur ce qui l’a poussé à mettre le monde en mots plutôt qu’en images.
Qui est ce narrateur au fond, peu importe. Shahar a un talent merveilleux : celui du conteur. Dès les premières pages, j’étais conquise. J’ai pensé un peu à Naguib Mahfouz (dont je ne connais pour l’instant que les très beaux Récits de notre quartier), parce que ce sont des voisins, qu’ils vivent sous le même soleil, dans les mêmes maisons simples, dans les mêmes odeurs d’épices – tout entières ici laissées à l’imagination du lecteur. Mais aussi parce qu’ils ont la même simplicité évidente, la même douceur des mots, le même amour des gens.
Les petits péchés que raconte Shahar sont les péchés ordinaires des hommes, un peu médiocres parfois, un peu compromis, un peu faibles. Il y a les oncles du narrateur qui n’ont jamais su aller au bout de leur talent et qui ne sont pas devenu ce concertiste, ce peintre immense, cet écrivain majeur qu’on aurait pu croire. L’un est mort, l’autre, Lipa joue du violon dans un café, le troisième, Tsémah a arrêté de peindre pour ne pas échouer, c’est un avocat, qui trompe sa femme Rachel, même lorsqu’elle est mourante (Sur les rêves). Il y a le petit médecin de la rue des Abyssins, marié à la si jolie Nicole, qui s’ennuie loin de Paris. Le petit médecin est un ami de Lipa – le même ? – qui accueille avec joie, à l’improviste, le neveu de Lipa de retour de son service militaire – le même narrateur ? Et puis Nicole, œil de biche et formes sensuelles, trop jeune pour le petit médecin, trop frivole, trop pleine de désir. Dans Les petits péchés, c’est encore un adultère, encore une trahison : Zerah, encore un oncle du narrateur, se confie soudain à une jolie jeune fille, après qu’une femme a fait un scandale dans son honorable librairie. Il reste trop longtemps avec la jeune fille, trop tard, et sa femme soigne sa migraine avec un dérisoire turban humide. Mais ce n’est pas le seul péché : il y a aussi la suffisance de ses fils qui sont persuadés de savoir ; il y a le mépris envers le benjamin, Chaïque, simple d’esprit toujours gentil, toujours bousculé. Brouria est la nouvelle la plus courte : il y est encore question d’amour et d’abandon. C’est Brouria, dont on n’est même pas sûre que ce soit le prénom, qui est abandonnée, seule dans un hôpital psychiatrique. Le narrateur finance des études de psychologie en faisant un service de nuit à l’hôpital. Il révise son examen et discute parfois avec le vieux Kagan, sénile ou abusé, on ne sait. Et Brouria se lève la nuit et tremble de froid ou de solitude, et au matin l’infirmière Greti revient.
Puis c’est Le pharmacien et le salut du monde, drôle d’histoire qui débute par les boutons d’acné du frère du narrateur et continue par le sionisme, prétexte au portrait d’un engagé politique enflammé et de trois gamins perdus dans un conflit dont ils ne connaissent encore rien. Et le recueil se ferme sur la Première leçon, lorsque le narrateur, en France, se souvient de sa grand-mère si dure qui prétendait lui interdire de dessiner parce que c’était shabbat et que même les petits garçons de cinq ans doivent le respecter. Crise, colère, fuite, et là encore le souvenir presque anecdotique sert à faire surgir une Jérusalem disparue, celle d’avant la modernité, celle où on se lamente sur la disparition d’un poêle du temps des Ottomans qui chauffait si bien, celle où il y a déjà les Arabes et les Juifs qui s’ignore, mais encore les Anglais. Et le narrateur de se demander pourquoi il se souvient, pourquoi il écrit, pourquoi pas plutôt aller sur les bords de Marne draguer les jolies françaises aux longues jambes. C’est la nouvelle la plus étrange, dans laquelle le narrateur rêve à moitié et reprend ses rêves et fantasmagories d’enfants, le gaz du poêle se faisant château merveilleux et dragons, et les hublots de l’avion dans le ciel faisant d’un coup ressurgir le poêle, et la grand-mère. Et l’écriture, pour payer l’impôt de la nostalgie, la nostalgie de l’âme, avant de surmonter les obstacles du chemin.
C’est toujours un homme fait qui raconte ces souvenirs, même si seule la dernière nouvelle précise l’âge de celui qui parle. Et se mêlent alors l’instant présent, le très lontain, le passé proche, l’hier et l’avant-hier. Parfois on ne sait plus à quel moment on est, et c’est très bien. Alors qu’il commence à conter un souvenir, le narrateur soudain raconte autre chose, fait un détour, un portrait, et revient au souvenir, et tout est à sa place pourtant.
Et le narrateur, toujours, d’observer les autres comme au théâtre, et de voir les faiblesses et les accommodements de tous (dans Sur les rêves, il surprend son si sérieux oncle Tsémah en flagrant délit de jeu, puis de mensonge). Ces petits péchés qui font l’humanité, et font grandir les petits garçons, parfois à retardement.
PS : J’avais l’impression que Shahar était un écrivain plutôt important. Or on trouve peu d’informations sur lui sur internet, et même pas d’image de ce livre. Alors je vous ai mis une photo de lui, et je pense que c’est pour son visage, son regard et son sourire que j’avais eu envie de le lire. Il a reçu le prix Médicis étranger en 1981.
17 novembre 2008
Orphée aux Enfers
Jacques Offenbach, Marc Minkowski, Laurent Pelly (1858, 1874, 1997)
En manière d’écho au "Retour aux sources" des lectrices toulousaines de Lire et Délires, un petit billet pour vous parler d’Orphée, façon Offenbach.
Je ne suis pas une grande connaisseuse des mythes, ni ne suis particulièrement marquée par l’un ou l’autre. Mais j’aime bien, dans celui d’Orphée, que soit donnée la possibilité de changer l’histoire et de réécrire le passé, mais que cette possibilité, finalement, soit inefficace. Et puis c’est un mythe moins sanglant que d’autres (même si Orphée fini dépecé, il me semble), c’est une histoire d’amour et non de vengeance. Bref, dans les mythes, c’est l’un de ceux que je connais le mieux et que j’aime le plus – surtout, sans doute, depuis ma découverte de l’Orfeo de Monteverdi.
Mais ce mythe, il est peut-être un peu trop parfait. Un couple sans nuage, un époux éploré, désespéré, prêt à tous les risques, une Eurydice assez effacée, bref, ça manque de piquant. Heureusement, Offenbach est là. Il tord un peu le mythe et s’offre la possibilité de se moquer de sa société, de montrer le désir et le sexe sur scène, en toute impunité : c’est pas moi, m’sieur, c’est Orphée, c’est Jupiter, c’est Pluton.
L'Olympe
Offenbach écrivit deux Orphée : un opéra bouffon en 1858 et un opéra-féérie en 1874. Les deux connurent un égal succès. Le premier est plus épicé, mais le second contient quelques morceaux fort drôles. Comment choisir ? Marc Minkowski et Laurent Pelly décidèrent de ne pas, en ajoutant à l’opéra de 1858 tout ce qu’ils aimaient de celui de 1874. « En somme, nous avons imaginé une versions « finale ». Libéré du Théâtre de la Gaité, de ses machines, de ses troupes innombrables et de son public à épater ; rentré chez lui, aux Bouffes-Parisiens, pour se moquer du monde avec cette oreille et cet « œil » que nul n’a jamais su imiter, Offenbach reprend une dernière fois Orphée ; il revient à l’opéra bouffon mais s’en voudrait de sacrifier les pages miraculeuses soufflées par les muses éméchées en 1874. Voilà notre Orphée, ni rigoureusement Second Empire ni complètement Troisième République, mais le meilleur qui nous soit apparu. » C’est ce qu’en dit Marc Minkowski dans le livret du CD, et puisqu’il le dit si bien, pourquoi tenter de le dire maladroitement ?
Le mythe, donc, tordu : Eurydice et Orphée ne s’aiment plus. Ils se trompent mutuellement. Eurydice n’en peut plus du violon de son mari, et lui voudrait bien la fouetter. Car il a beau la tromper, il reste mari cocu et mécontent de l’être. Et la jolie Eurydice s’inquiète pour son amant, qui risque les pièges d’Orphée : « Un piège à loups ! Il est tellement jaloux ! » Mais impossible de se séparer : l’Opinion Publique ! Alors ils gardent, plus ou moins, une jolie façade, pour courir chacun dans les bras d’un autre. Et puis Eurydice meurt, sombre manigance de Pluton qui a des vues sur cette si charmante mortelle. Orphée est bien content. Mais là encore, l’Opinion Publique veille : deuil d’abord, et puis chagrin, martyre, prêt à tous les risques, enfin, Orphée quoi ! Orphée se résoud : il ira aux Enfers.
Le seul problème, c’est que dans l’Olympe, d’abord on s’ennuie, ensuite on a repéré Eurydice. Plus exactement Jupiter a repéré Eurydice. Il lui faut, bien sûr, calmer les reproches de Junon. Il lui faut aussi trouver un costume : Cupidon, le cher enfant, s’en chargera. Il lui faut aussi passer outre la surveillance de Pluton. Pluton lui adjoint John Styx, son domestix, pour la servir et surtout la surveiller. Mais on ne peut rien contre le roi des dieux, surtout lorsqu’il est aidé par Cupidon. Jupiter a recours, vieille habitude, à la métamorphose, et c’est une scène absolument merveilleuse : changé en mouche, il passe par le trou de la serrure et séduit Eurydice : « ooooh ! La jolie mouche !!!! ». Folie sur canapé rouge, séduction, rideau.
Seulement, là encore, ce n’est pas si simple, et Jupiter est contraint de laisser une chance à Orphée. Condition bien connue : ne pas regarder Eurydice avant la sortie. Et le chœur des dieux : se retournera, se retournera pas. Se retournera, se retournera pas. C’est qu’Orphée est coriace ! Plus fort que Jupiter ? Ça ne sera pas dit ! Un petit coup de sceptre, oups, il a fait tonné la foudre, zut alors, Orphée, surpris, s’est retourné – et pas du tout pour aider Eurydice, où allez-vous chercher des idées pareilles – et Eurydice reste en bas. Pour Jupiter ? Pour Pluton ? Les épouses s’approchent, méfiantes. Jupiter fait d’Eurydice une bacchante, rivalité résolue. Et l’opéra se termine sur un cancan, oui, celui-là même que tout le monde connaît. Le Moulin Rouge aux Enfers, et à l’opéra.
Le texte seul est déjà vraiment drôle, salé, pas sérieux pour deux sous et respectueux ni du mythe, ni de la morale. Mais alors la mise en scène de Laurent Pelly est savoureuse. Soit vous avez de la chance et vote médiathèque possède l’enregistrement, soit non, et en ce cas vous devez vous rabattre sur youtube. Mais c’est réjouissant, tant tout s’accorde et tant les chanteurs se font acteurs. Car eux non plus ne se prennent pas au sérieux. Mais, me direz-vous, qualité musicale ? C’est qu’on parle d’opéra, de musique, d’interprétation et de vocalises… Je vous répondrai Nathalie Dessay, Laurent Naouri, Patricia Petibon. Ceux-là du moins sont largement connus et devraient suffire à vous convaincre. Les autres (Jean-Paul Fauchécourt, Yann Beuron, Ewa Podles, Jennifer Smith, Véronique Gens, Lydie Pruvot, Steven Cole, Etienne Lescroart, Virgnie Pochon) sont tous aussi bons, et rien ne viendra gâcher votre plaisir.
Et l’on ose dire encore que le classique, c’est barbant, ou qu’Offenbach, c’est mineur !
PS: oui, les vidéos sont longues. Mais ça vaut le coup, parfois, de se poser un peu et de savourer, non?
Réclame
Si vous êtes au bord de l'apoplexie en voyant dès le 1er novembre des sapins de Noël et des rennes dans les magasins;
Si vous êtes un chouilla plus que d'habitude écoeurés par la sur-consommation frénétique, même en période de crise;
Si vous aimez les zolis dessins;
foncez ici: Mr Kiki renouvelle l'opération Kiki-pages. Envoi d'un Kiki-page à qui veut, dans la limite d'un carnet de timbres! Accessoirement, l'un des Kiki-pages est fait sur la base d'une photo à moi, oui, oui, quand j'ai vu ce que Mr Kiki en avait fait j'étais toute bouffie d'orgueil, d'ailleurs je n'ai pas encore débouffi. Vous voyez la poule toute gonflée parce qu'elle a pondu le plus gros oeuf de la basse-cour? Eh ben c'est moi.
foncez aussi ici: un dessinateur par jour, un zoli dessin, et un compteur de visiteurs, qui donne des sous à la Croix-Rouge pour distribuer des cadeaux sous des sapins dégarnis. Vous ne payez pas, vous vous amusez, et vous donnez quand même!











