31 janvier 2009
Emil Nolde (1867-1956)
Il est évidemment trop tard pour vous encourager à aller voir l’expo Nolde du Grand Palais (jusqu’au 19 janvier dernier) ; mais il n’est pas trop tard pour vous montrer quelques coups de cœur.

Kind und grosser Vogel (enfant et grand oiseau), 1912
J’ai découvert ce peintre il y a peu de temps, grâce à une visite de la Neue Galerie de Berlin, grâce surtout à deux expositions, l’une consacrée à la collection d’un riche allemand de l’entre-deux-guerres, amateurs de peintres qualifiés de « dégénérés » ; l’autre consacrée au groupe Die Brücke. Mais c’était la première fois que je voyais tant d’œuvres ensemble de ce peintre. Définitivement, j’aime.
Nolde d’abord, c’est un concentré d’histoire allemande. Il est de toutes les recherches artistiques : Secession viennoise, Brücke berlinois, expressionisme, isolé parfois, rencontrant les grands de son époque. C’est un amoureux de son terroir et de la lumière particulière du Nord de l’Allemagne. C’est l’un des peintres condamnés par les nazis (mais abondamment exposés et collectionnés en privé…) C’est un homme dont le village est détaché de l’Allemagne, un de ces hommes des marges devenus Allemands de l’extérieur. C’est celui qui ne fut ni révolutionnaire ni nazi, qui se laissa peut-être un tant séduire par ce discours d’ordre et de rigueur, mais qui a qui l’on interdit de peindre – ce qui lui permit de développer une nouvelle technique, celle des « images non peintes ».
Il est très représentatif de l’Allemagne du premier XXe siècle : engagé pour changer l’art, bouillonnant, curieux, expressif ; et puis pas vraiment opposé à Hitler mais n’imaginant ni Auschwitz, ni Stalingrad, victime finalement de ce qu’il approuva d’abord. Les paradoxes de toute une génération allemande.

Marmolata, princesse des Dolomites, Vernal, son chancelier, et Rodi di Mulan (vers 1897)
Mais ce qui compte surtout, c’est sa peinture, forte, présente. L’exposition commençait avec la série de cartes postales humoristiques qui lui constitua une rente et lui permit de ne se consacrer qu’à peindre. Ses paysages sont souvent calmes, et pourtant toujours inquiétants. Ses portraits sont plutôt des trognes, ridées, tordues, colorées follement, et follement vivante. En cela aussi Nolde est très allemand ; ces peintures m’évoquait les contes de Grimm ou des histoires de fantômes des romantiques allemands : le bizarre n’est pas loin, mais d’où va-t-il frapper ? Il y a un certain malaise à regarder le monde de Nolde, qui observe sans relâche la nature pour en interpréter les signes et la déchiffrer – peut-être. Certaines séries sont d'ailleurs intitulées Phantasien, et c'est plus que la fantaisie française: c'est le fantasmagorique, le rêve un peu trouble, le mysétérieux peut-être hanté.

Hülltoft Hof (Ferme de Hülltoft), 1932
Il y a aussi de la fascination, qui vient de la technique du peintre, de la composition, des jeux de perspective. Plus d’une fois j’ai voulu entrer dans le tableau, j’étais happée, comme par ce Marschbrücke (« Pont dans les marais ») de 1910, dont je n’ai malheureusement pas trouvé de reproduction.

Docks de Hambourg (?, lithographie?)
Venaient ensuite les aquarelles. Là encore, je n’en ai pas à vous montrer, et je le regrette. Elles sont à la fois très simples (peu de traits, peu de couleurs) et très puissantes. Les « Arbres dans la neige » vous font sentir le piquant du froid, et les « Pâturages sous la neige » craquent sous vos pieds. On entend ce silence hivernal des campagnes désertes, et peut-être un corbeau, au loin.
Nolde s’est essayé à de nombreuses techniques, et l’expo proposait notamment une large sélection de ses gravures sur bois et eaux-fortes, où l’on sentait autant l’influence de l’expressionnisme que des « arts primitifs » ; arts que Nolde découvre « en vrai » dans les années 1911-1914, en accompagnant une expédition scientifique dans les îles du Pacifique.

Le Prophète, Ronde sauvage, Famille
Les peintures de Nolde sont brutales, grands espaces de couleurs franches, traits épais, composition frontale. Mais elles recèlent aussi beaucoup de finesse, dans les visages en particulier, qui expriment toute une palette d’émotions vraiment perceptibles par le spectateur. On est ému par le visage de la Vierge descendant son fils de la Croix, par la profonde bonté du Christ parlant à la pécheresse, par Adam et Eve venant de perdre le Paradis, effondrés, choqués, honteux; et ce regard de reproche d'Adam vers la pauvre Eve! Le serpent même semble dépassé par ce qu’il vient de causer.

Grabelegung (Mise au tombeau), 1915

Die Sünderin (Le Christ et la pécheresse), 1926

Verlorenes Paradies (Paradis perdu), 1921
C’est la même tendresse envers les sujets, la même douceur, que l’on trouve dans les portraits de frierende Russen (« Sibériens transis", 1914), croisés en Sibérie. La femme, au second plan, est en noir et l’on ne voit que ces hardes. L’homme nous regarde, un peu hagard, figure rouge entourée de fourrures blanches. La même douceur, encore, pour peindre les sauvages croisés dans les îles ; visages plein de dignité et de franchise. Nolde est très impressionné par l’art qu’il croise lors de ce voyage, et de nombreuses figures ou statuettes apparaissent ensuite dans des natures mortes.
Cet intérêt pour les gens se retrouve aussi dans les nombreuses peintures de cafés et de cabarets. Nolde est un homme de la campagne, mais il a vécu à Berlin et il y a vécu la nuit. Avec sa femme Ada, une comédienne danoise, ils faisaient de longues séances dans les bars pour y croquer le monde. J’ai eu l’impression que Nolde utilisait plutôt l’aquarelle et le noir et blanc pour les public plus populaire, les ouvriers au bar, les joueurs de cartes d’un troquet perdu et un peu sale ; alors qu’il utilisait plutôt la peinture à l’huile pour les mondains nocturnes, les cocottes, les bourgeois qui s’encanaillent. Les peintures disaient aussi cela, la foule autour de la danseuse, la lassitude des femmes à côté d’hommes aux yeux coquins, les visages pointus sous les chapeaux à la dernière mode, la satisfaction de celui qui est là où il faut, mais qui s’ennuie déjà.
Spectateurs au cabaret, Au café (1911)
Dans la dernière partie de l’exposition, se mêlaient les deux grandes préoccupations de Nolde, tout au long de sa vie : la mer et le terroir. Nolde aimait passionnément l’endroit où il était né, au point de prendre pour nom d’artiste celui de son village (il s’appelle en fait Emil Hansen). On sent tout l’amour qu’il a à observer les changements dans la mer, dans la lumière, à capter les paysages, les moissons, les fermes isolées.

Tier und Weib ("Animal et femme"), 1931-35
On trouvait aussi dans ces dernières salles les « images non peintes » de Nolde ; celles qu’il réalise en cachette pendant la Seconde Guerre mondiale. Il verse les couleurs, les laissent courir sur le papier, puis trace ensuite les contours des formes qui lui apparaissent. Tant dans ces images que dans certains paysage ou marines, on tend vers l’abstraction, vers la pure composition des formes et des couleurs.

Deux des 21 Mers d'automne (1910-1911)
C’est magnifique.

Zwei am Meeresstrand ("Couple sur la plage"), 1903
D'autres reproductions dans le dossier de presse de la RMN; ou sur ce site que je viens de découvrir et qui est une mine: artcyclopedia.com.
Et aussi, les billets de Kathel et de Praline!
29 janvier 2009
Viens dans mon corbillard
Le croque-mort a la vie dure, Tim Cockey, 2000 (2004)
J’étais persuadée que j’avais trouvé ce titre chez Amanda et Emeraude, mais impossible de retrouver leurs billets. Dommage, je ne sais pas qui remercier pour cette belle découverte : un croque-mort jeune, séduisant, courageux, et entouré d’un nombre anormalement élevé d’ennuis et de morts non naturelles.
« Le journal couvrait une visite du candidat l’après-midi même dans un foyer pour femmes des minorités sans-abri qui ont des enfants malades du SIDA et atteints de troubles de l’apprentissage dus à des fuites toxiques dans la plomberie de leur contre de méthadone dont la fermeture subséquente n’avait fait qu’augmenter le nombre de chômeurs… ou quelque chose comme ça. Comme je l’ai dit, le son était coupé, alors les points de détail restaient nébuleux. Mais en gros, le candidat Davis et son sourire gigawatt trouvaient qu’il y avait des choses à améliorer dans notre bon vieux monde. Et il avait probablement raison. L’utopie est toujours au coin de la rue, là où on ne l’attend pas. »
(p.130)
Hitchcock Sewell s’occupe de pompes funèbres avec sa tante. Service de qualité, compassion discrète, grand salon pour les huiles et petits salons pour les gens plus simples. Fleurs, couronnes, cornemuse.
J’ai tout aimé dans ce roman : le personnage principal, un peu lunaire, un peu dilettante, mais terriblement présent et corporel ; l’héroïne tourmentée, brisée, chasseuse et proie tout à la fois ; les petites magouilles d’un petit cercle de province qui s’agite et vise la politique au niveau national ; la vie de Baltimore, avec son théâtre amateur foireux, ses bars hauts en couleur qui donnent envie de prendre illico un billet d’avion ; la vie sentimentale d’Hitchcock et sa merveilleuse ex-femme, Julia ; l’arrière-plan de campagne électorale un peu nauséeuse qui accompagne puis porte l’intrigue. Pas d’ambiance glauquissimes ici, pas de reconstitution historique, mais plus qu’une enquête : tout un univers banal et actuel – et pourtant plus que ça : la dénonciation d’un monde cynique et perdu. Je crois que c’est ça, que j’ai vraiment aimé : les vie normal des gens de Baltimore, regardé avec un œil amusé propre à saisir les moindres déglingueries, mêlée à la noirceur du monde, pas édulcorée pour deux sous. Et un croque-mort, quelle idée délicieuse.
« Dans mon imagination, c’était un plongeon tarzanesque parfait, puissant, droit et souple. Plus objectivement, je devais avoir l’air d’une grosse grenouille catapultée du haut de la falaise. Dans l’eau, ne trouvant aucun alligator avec qui lutter, je nageai jusqu’au milieu du bassin et retour. »
(p.140)
Tim Cockey a beaucoup d’humour, et comme c’est un croque-mort qui parle, c’est un humour assez noir. Ça me va très bien. Tim Cockey a aussi une plume fine et incisive, qui ne donne pas dans les dénonciations faciles mais cisèle de belles formules et place dans la bouche d’Hitchcock quelques comparaisons et expressions inattendues et justes. Et puis Tim Cockey sait construire son histoire : j’ai particulièrement aimé qu’on en apprenne peu sur Hitchcock, et puis un peu plus, encore un peu, quand un événement lui faisait repenser à son passé, quand l’intrigue demandait quelques éclaircissements. Le récit avance avec beaucoup de fluidité, et finalement on sait tout – du moins, tout ce dont on a besoin. Hitchcock a encore beaucoup de mystère et la fin, si elle résout l’intrigue policière, laisse le croque-mort en suspens et présage de bons développements psychologiques pour la suite. Pauvre Hitchcock !
***19h13: Grâce à Brize à la merveilleuse mémoire, je sais où j'ai trouvé ce titre: chez Lucile! Lorsqu'elle parlait du tome 2. Tome 1 ici!
28 janvier 2009
Oh, mais alors le monde n’est pas tout rose ?
Le pays sans adultes, Ondine Khayat, 2008.
J’ai longtemps hésité à faire un billet sur ce bouquin. Et puis, on me l’a envoyé, c’est un livre envoyé par Chez les filles, alors l’accepter c’était aussi accepter implicitement d’en parler.
Et après tout, si les livres sont mauvais, il faut le dire aussi.
En lisant la présentation de l’éditeur, je m’étais pourtant dit que ça ne sentait pas bon. Mais que voulez-vous, un auteur qui s’appelle Ondine Khayat, comment y résister ? Oui, je sais, c’est très bête, mais c’est souvent comme ça que je me laisse tenter par un bouquin : la beauté du titre, ou l’exotisme du nom de l’auteur.
Evidemment, ça ne suffit pas à faire un bon roman. En l’occurrence, c’est un mauvais roman, mais c’est aussi un roman terroriste, et j’ai horreur de ça.
Slimane vit avec sa mère et son frère et son père les bat. Il est alcoolique, chômeur chronique, stupide, et violent. Un jour, le frère se suicide. Slimane veut l’imiter, il se retrouve à l’hôpital avec plein d’enfants qui ont des problèmes : il y a la petite anorexique, celui qui s’automutile, les petits cancéreux qui vont mourir. Et puis un peu plus loin il y a la vieille dame acariâtre-mais-qui-va-retrouver-le-sourire-au-contact-des-enfants-innocents. Il y a la naïveté artificielle de Slimane et ses questions étudiées à l’imam. C’est insupportable de mièvrerie et de clichés ; c’est pire qu’un mauvais téléfilm de service public.
D’abord, c’est mal écrit. Le narrateur, c’est Slimane, onze ans, mais on sent toujours la main de l’auteur derrière, la confection d’une pseudo innocence qui devrait nous rendre Slimane crédible. Il y a longtemps que je n’ai pas relu de livres jeunesse et je ne les ai pas sous la main ; mais je suis bien convaincue que jamais je n’en ai lu d’aussi faux. Sans compter que le petit Slimane, il n’est jamais sorti de sa cité, mais il sait drôlement bien décrire ce qu’il ne connait pas. Il n’a jamais vu la mer, ni les algues, ni les embruns, mais il voit tout de suite que les algues, ça sent « comme un marécage avec de l’oxygène »… (p.65)
Et puis ça dégouline de bons sentiments, de simplicité, de prémâché. Oh, le petit Slimane qui veut devenir prophète pour aider les gens ! Comme il est mignon ! Comme il est courageux !
Oh, la petite Valentine qui ne mange plus ! Comme elle est triste ! Et puis bien sûr, ils s’entraident, ces enfants, ils s’aiment, se soutiennent, et vont se guérir l’un l’autre. Ben voyons. Une guérison psychique en deux coups de cuillère à pot, c’est tellement crédible !
Simplicité aussi dans la famille de Slimane : forcément, ils sont pauvres, banlieusards, avec pour seul horizon Bel-Est où on joue à voyager sur les escalators. Forcément la mère trime comme femme de ménage dans un hôtel qu’on imagine être un Formule 1 et le père est un infâme alcoolo sans éducation qui reproduit le schéma familial. Forcément la famille est très isolée, les voisins ne disent rien. Mais pourquoi ne disent-ils rien ? L’auteur s’en moque ; elle reste sur son petit noyau misérabiliste et ouh lala mon dieu que c’est triste, snif snif.
C’est pour ça que j’ai qualifié ce roman de terroriste. Je ne l’ai pas fini, avant la moitié je n’en pouvais plus de ce monde binaire et mal écrit. Mais j’ai survolé le reste, et j’ai beaucoup pleuré; n’allez pas croire que j’ai un cœur de pierre. Simplement je considère que les bons sentiments gnangnan ne suffisent certainement pas à faire un bon roman, et surtout je déteste qu’on m’oblige à éprouver quelque chose. Un peu de finesse, que diable ! Pas ces énormes panneaux qui me disent que là, ce serait bien de pleurer, et là, un peu d’indignation s’il te plaît, voilà, c’est bien, tu es une gentille fille.
Il ne s’agit pas du tout de contester la souffrance des familles battues, ni la sincérité de l’auteur. Simplement le résultat est mauvais, et ce n’est pas parce que le thème est important qu’il faudrait dire le contraire.
En plus de ça, je trouve que l’auteur choisit l’outrance et la caricature au détriment de l’efficacité. Je le disais plus haut, la famille cumule à peu près tout dans le genre sordide. Comme si la violence du père venait forcément de son enfance battue, comme si seuls les pauvres étaient dans cette situation, comme si l’argent et la culture prévenaient de ces maux. C’est peut-être un beau rêve, mais c’est faux. Et la démonstration de l’auteur n’a aucune force – d’ailleurs, ce n’est pas une démonstration, c’est juste un tire-larmes – parce qu’elle refuse la complexité du monde réel. Dans le monde de Slimane, les pauvres sont malheureux, les docteurs sont gentils, les enfants sauvent le monde et tout finit par s’arranger : le père part, la mère est aidée, Slimane rentre à la maison, dans une nouvelle vie.
Si vous voulez lire un bon roman sur ce thème, lisez plutôt L’hibiscus pourpre, de Chimananda Ngozie Adichie. Là aussi, une famille battue, un père violent. Mais la famille est riche, en vue, il y a la subtile différence entre la vie privée et la vie publique, il y a tout un contexte : la révolution au Nigéria, l’opposition modernité/tradition, la religion extrême. Et puis c’est bien écrit ; et c’est la vie, ni toute noire ni toute blanche, avec ses échecs et ses malheurs, ses problèmes non résolus aussi. L’hibiscus pourpre ne vous tirera peut-être pas autant de gros sanglots que Le pays sans Adultes, car il ne contient pas d’effets faciles. Mais là où Ondine Khayat se contente de vous conforter dans votre bonne conscience et votre charmante indignation, Chimananda Ngozi Adichie vous bouleversera bien plus sûrement et durablement. Un vrai malaise, pas un ersatz de colère. Et c’était son premier roman.
A peu près tout le monde a aimé (liste des billets chez Maijo, moi j’ai la flemme de tous les lister !) ; sauf Magda qui fait les mêmes critiques que moi. Et aussi Leiloona, c'est merveilleux, nous sommes trois!
27 janvier 2009
Les grands monuments de Lutèce – Le premier projet urbain de Paris
Crypte archéologique de Notre-Dame, jusqu’au 31 janvier 2010.
Une bonne petite expo en ce moment dans la crypte archéologique de Notre-Dame. Les panneaux contiennent bien quelques agaçantes coquilles, mais c’est mon côté psychorigide qui parle. L’essentiel est passionnant, et surtout très émouvant.
Quelques panneaux retracent d’abord l’histoire de l’occupation de Paris : petit village parisi, camp romain, puis petite ville… Des plans montrent les étapes de cette évolution et les resituent par rapport au Paris d’aujourd’hui. Le Marais n’était qu’eau stagnante, les trains qui arrivent aujourd’hui aux gares de l’Est et du Nord empruntent un col déjà emprunté alors pour éviter l’eau…
Et puis une autre série de panneaux, la plus importante, s’attache aux différents monuments de la ville romaine : les termes et leurs système perfectionné de chauffage par le sol (aujourd’hui il reste ceux de Cluny qui abritent le musée du Moyen Age, où se trouve toujours l’étonnante salle froide), les arènes, le forum, les axes majeures (boulevard St-Michel et boulevard Sébastopol)… Quelques objets retrouvés, pierres graffitées, figurines de métal.
Mais le plus intéressant finalement, ce n’est pas ça. C'est la crypte archéologique elle-même. L’île de la Cité est une mine pour les archéologues. Haussmann a tout bouleversé, on a fouillé depuis longtemps, et on a pu reconstituer pas mal de choses. Et puis l’île a été progressivement surélevée, au gré des destructions, depuis les Vikings. Les pierres ont été réemployées et sont autant de traces des bâtiments anciens, remélangées, réagencées, mais toujours là. Et puis un roi, j’ai oublié lequel, a fait installer le parvis devant la cathédrale. Donc pas de constructions+couches superposées de constructions+entrelacs+fouilles Haussmann : on commence à bien connaître. Et donc le cœur de l’expo, très bien mis en valeur par un système de lumière « à la carte », présente les dessous du parvis, de l’époque des Viking au XVIIIe siècle : vieux rebords de quai, réemploi de pierre gauloise à l’époque moderne, sol dallé de cave, peut-être échoppe de graveur, système de chauffage pour, peut-être, des bains privés romains, escalier gaulois… il y a de tout. Et c’est magique : on entendrait la rumeur du port, on verra l’animation de ce quartier de graveurs et écrivains publics, on prierait sainte Geneviève contre Attila, on se lancerait des duels, on déposerait en catimini un nourrisson à l’Hôtel-Dieu, on tirerait des montres, on se saluerait, quelques oublies à la main. Sous le regard de Notre-Dame, évidemment.
Le vieux Paris n’est plus. (La forme d’une ville / change plus vite hélas que le cœur d’un mortel), soupirait Baudelaire. Et je regrette avec lui de n’avoir plus le Paris médiéval que dans les pauvres traces d’un Marais plutôt Renaissance et trop branché. Mais il peut ressusciter, par la magie des pierres et des lumières, et aussi un peu grâce au baron Haussmann, qui permit les premières fouilles avec ses destructions.
PS : pas trop de livres en ce moment, c’est un peu la loose côté lecture… Et le seul vrai coup de cœur, je n’arrive pas à en parler !
23 janvier 2009
The Philadelphia Story
Indiscrétions, George Cukor, 1940
Tracy Lord (Katherine Hepburn) est riche, très riche. Et décidée, froide, exigeante. Très belle. Elle a fichu dehors son premier mari, C.K. Dexter Haven (irrésistible Cary Grant) et doit se remarier avec George Kitteridge (John Howard), industriel enrichi. La maison est déjà pleine des cadeaux de noces tous plus somptueux les uns que les autres, et des soupirs de Dinah, la petite sœur de Tracy, qui aimait bien Dexter et ne comprend vraiment pas pourquoi le père de la mariée n’est pas invité. C’est pourtant simple : il s’est intéressé d’un peu trop près à une danseuse et Mme Lord, sur l’insistance de Katherine, l’a planté là.
Là-dessus, débarquent Macaulay « Mike » Connor (James Steward) et Liz Imbrie (Ruth Hussey), soi-disant amis du frère de Tracy mais en réalité journalistes d’un magazine people chargés d’espionner le mariage. Tracy comprend, mais ne peut les renvoyer : soit elle accepte le « reportage », soit Dexter fait publier un article pire encore sur son père. Douce vengeance…
A partir de là, Cukor enchaîne toute une série de situations loufoques ou tendres : grand numéro de folie des sœurs Lord pour accueillir les « chers amis » du frère, arrivée inopinée du père, vieil oncle libidineux, dispute sur les bord de la piscine, critiques de tous bords à l’encontre de Tracy et de son tempérament quelque peu intolérant. Soirée luxueuse et éméchée, bain de minuit, hésitations, flirt…
The Philadelphia Story est une comédie romantique bien rythmée ou les couples se croisent et se découvrent, où les êtres se dévoilent derrière la façade de statue ou de play-boy, où l’aristocratie s’amuse bien cachée mais pleure aussi, où la légère extravagance de tous n’est pas dénuée de sincérité et de cœur. Katherine Hepburn est merveilleuse, et les autres acteurs ne sont pas en reste. Un très très bon moment, pas mièvre pour deux sous, avec trois sexy men : Cary Grant élégant nonchalant, James Stewart un peu paumé un peu poseur, et le sérieux John Howard à la moustache des plus séduisantes.
20 janvier 2009
Sous l’Empire des Crinolines, 1852-1870
Jusqu’au 26 avril, musée Galliera
Toutes les midinettes qui passent par ici me comprendront : difficile de trouver objet qui incite plus au rêve qu’une robe d’autrefois, une de ces robes vastes, bouillonnantes, élégantes, et d’où la jeune femme émerge comme une fraiche plante. Oui, ces robes ne sont destinées qu’à faire de la femme un bel ornement, elles entravent les mouvements (sans parler des corsets !) et la femme moderne et libérée devrait être fière de l’aliénation de la mode qui se fait désormais au travers de leggins et slim plus pratiques.
Mais une fois rien qu’une porter une telle robe !
C’est presque ce que permet de réaliser en ce moment le musée Galliera. Dans trois salles – un peu étroites – sont exposés de nombreuses robes, des éventails, des chaussures, des châles, des chapeaux… Des carnets de bal en ivoire ; l’un porte encore le nom des heureux danseurs !
La première salle est consacrée au bal et à l’éclat. Soieries, dentelles, broderies – main ou machine : c’est déjà l’industrialisation. Des robes toujours en deux parties : jupe et corsage, qui se font robe de jour, avec un haut assez sobre, ou du soir, avec les bras nus et un beau décolleté. La femme Second Empire est occupée, elle n’a pas de temps à perdre entre la visite du Salon, le thé chez la marquise et le bal, toute la nuit. Il reste quelques toilettes de l’impératrice Eugénie, jamais complètes : Eugénie donnait ses robes à ses proches et domestiques, qui les revendaient en général, à de riches Américaines. La mode, déjà, suivaient ses propres chemins, et la Vieille Europe fascinait. Les toilettes de l’impératrice sont évidemment des plus fines, mais Eugénie distinguait clairement sa vie privée, en robes simples et confortables, de ses apparitions publiques, qui se devaient d’être raffinées et incomparables, pour marquer son statut, la richesse de la France, et aussi soutenir les fabricants français. Quelques photographies donnent une idée des robes portées, même si les poses sont quelques peu figées ou conventionnelles – Eugénie lisant, Eugénie brodant, Eugénie levant gracieusement le bras pour replacer le rideau.
La deuxième salle présente la vie quotidienne des femmes – il va sans dire que « les » femmes, ce sont les femmes riches. Des reconstitutions de crinolines, quelques objets de toilette (Guerlain est fondé en 1828), un costume de bain, des robes d’été, d’automne, une robe de Georges Sand, une robe de mariée, des mantelets, des gants, des ombrelles… Quel dommage qu’on ne puisse plus aujourd’hui s’habiller ainsi ! Certes, avant la crinoline-cage, les femmes portaient jusqu’à sept jupons, dont la crinoline de toile épaisse et rigide (à base de crins). La cage permet de porter seulement un jupon dessous pour préserver la pudeur, et un jupon dessus pour éviter les reliefs de la cage. Mais comment diable faisaient-elles pour s’asseoir ? Quelques caricatures d’époque donnent une idée du martyre de ces femmes et du malheur des prétendants tenus à distance par des arceaux démesurés…
C’est aussi l’occasion de découvrir que les chaussures étaient souvent en tissu, en soie (je comprends mieux pourquoi dans les romans de cette époque les femmes ne sont jamais chaussées pour une promenade impromptue !), et que les femmes avaient le pied long. J’étais vraiment étonnée, je pensais que, comme on était plus petit, tout était plus petit ! Mais je pense que j’aurais pu porter certaines de ces chaussures, malgré mon pied un peu large.
Deux mannequins montrent l’évolution du buste des femmes : formes généreuses mises en valeur par une taille très fine enserrée dans un corser, c’est le Second Empire. Ce qui émeut ces messieurs, c’est une taille bien prise. Le buste d’aujourd’hui, moins contrasté, la taille moins rétrécie, la silhouette modifiée par la pratique du sport et une vie plus active. La taille ? Ces messieurs n’y sont plus tellement sensible… Un regret pour cette salle : les dessous, justement. Une seule petite vitrine, un peu limitée. Et les enfants peuvent essayer une crinoline, mais les grands ?
C’est enfin la troisième salle, la salle de la mode et des fabricants triomphants. Ce n’est plus Madame qui décide, c’est le couturier, Worth en tête, qui propose et décide. C’est l’ouverture du Bon Marché. Ce sont les photos en belles tenues qui font usage de carte de visite. Des factures. L’exposition universelle et ces pavillons techniques. Paris, capitale de l’élégance et du chic. Les bijoux. La salle en fait qui m’a le moins intéressée : les diamants sont éternels, oui, mais une seule création de Worth est présentée.
L’exposition se termine sur la fortune de la mode Second Empire, avec des images de défilés actuels et la robe de mariage de Martine Carole dans Lola Montès, de Max Ophuls, et une robe de Ludwig, de Visconti. La première robe a diablement mal vieilli, et puis ce ne sont que des costumes, des reproductions, qui, si belles soient-elles, n’ont pas la magie de la robe portée un jour par une femme bien réelle, dans ses occupations de bonne société.
Un petit conseil : évitez le dimanche. La mémé du XVIe en manteau de fourrure est de sortie, et elle n’est pas aimable. L’une d’entre elle nous donnait des coups de béquille pour se frayer un chemin, et demandait ensuite qu’on lui lise les cartels… Je suis devenue subitement sourde…
A part ça, une fort belle expo, un peu chère à mon goût, mais à voir !
14 janvier 2009
Le livre des merveilles du monde
Marco Polo, vers 1298
Traduction de Jean-François Kosta-Théfaine, 2005, Librio
Parfois, on ferait mieux de ne pas être trop économe sur les livres. Sur certains livres. Et Librio pour Marco Polo, ce n’était décidément pas une bonne idée.
D’abord, ce ne sont que des extraits. Je me disais bien aussi, que c’était un peu fin… Mais là, c’est ma faute : je n’avais qu’à regardé plus attentivement. Seulement, je ne sais pas si Marco Polo procède ainsi ou si les extraits sont mal coupés, mais on a l’impression d’un empilement de chapitres sans trop de liens, comme si Marco était pressé de ne rien oublier. Ledit Marco est totalement absent : là encore, effet des extraits ? Bref, je suis bonne pour tout relire. Pas très grave : comme dans tout voyage médiéval, on croise quelques miracles et merveilles (montagne qui se déplace, montagne couverte de jade, arbres compris, le jardin-Paradis du Vieux…), mais finalement assez peu : où sont les monstres ? Les hommes à tête de chiens ?
De même, les extraits présentés insistent tous sur la fortune de Khoubilaï (ça ne vous fait pas rêver, un nom pareil : Khoubilaï Khan ? Les sonorités sont parfaites…), le luxe des Orientaux ; mais rien sur la vie quotidienne de la cour. Et les pâtes ? C’est vrai quoi, Marco Polo sans les pâtes…
Là encore, impossible de faire la part des choix et de l’original.
L’édition se veut semi-critique et pour 2 euros, ma foi, on se dit banco. Sauf que l’introduction, si elle est intéressante, n’est pas très bien écrite (pour tout dire, j’avais l’impression de relire une de mes vieilles dissert’ et ce n’était pas une impression très agréable ; mais je suis difficile, j’avoue), et les notes… parfois totalement inutiles.
Par exemple, page 40, Marco nous explique que les habitants du royaume de Mossoul sont « chrétiens jacobites et nestoriens ». La note vous informe : « Ces chrétiens appartiennent à deux Eglises orientales : les jacobites d’une part et les nestoriens d’autre part. »
Merci.
Mais je suis mauvaise langue : les autres notes sont correctes ; simplement j’aurais voulu une édition plus pointue et je me suis trompée d’éditeur…
Par contre, pour ce qui est des cartes, Librio aurait vraiment pu faire un effort : elles sont trop petites, trop peu précises, la moitié des lieux mentionnées n’y figure pas, et pour un récit de voyage, c’est quand même un peu embêtant, surtout quand on se pique d’une édition un peu améliorée.
Dernière critique, les documents présentés et les reproductions de miniatures ne sont absolument pas légendés : d’où ça vient ? Où est-ce conservé ? De quand ça date ? On n’en saura rien. Je ne suis pas certaine que ce soit très légal, vu le soin jaloux que les bibliothèques apportent en général aux droits de reproduction à payer ; et puis c’est frustrant.
Encore une fois, je me suis trompée d’édition et ça m’apprendra à être radine. Mais quand bien même on ne voudrait pas une édition d’historien, pourquoi faire les choses à moitié ? Pourquoi priver le lecteur d’informations utiles, de précisions, de rigueur ?
M’en vais acheter l’édition en « Lettres gothiques », tiens. Prix poche, qualité universitaire, que demande le peuple ?
13 janvier 2009
« Nul ne peut être autorisé à dire qu’il a connu les vicissitudes de l’existence...
... s’il n’a pas porté un chien de soixante livres dans un escalier victorien à V et demi du matin. »
Sans parler du chien ou comment nous retrouvâmes enfin la potiche de l’évêque, Connie Willis, 1997 (2003)
« Selon Verity, les détectives n’avaient nul besoin de se rendre sur les lieux du crime. Leur travail n’était pas fatigant, puisqu’ils n’avaient qu’à s’asseoir dans un fauteuil confortable (ou des oubliettes) et résoudre le mystère auquel ils étaient confrontés en utilisant leurs « petites cellules grises ». Et j’avais suffisamment d’énigmes à ma disposition pour me tenir occupé. Qui aurait pu convoiter ce vase ? Qui était monsieur C et pourquoi ne s’était-il pas manifesté ? Que mijotait Finch ? Que faisais-je en plein Moyen Age ? »
(p. 463)
Contrairement à certaines, aucun livre ne m’a jamais fait manquer ma station de métro. Quand j’aime un livre, je reste malgré tout à peu près consciente du trajet (parfois de justesse, mais c’est une autre question). En revanche, un livre peut me faire faire des folies nocturnes. Du genre, croire que j’ai encore douze ans et seulement cours d’anglais le lendemain matin, mais c’est pas grave parce que je pourrai me cacher derrière les grands pour dormir et de toute façon le prof est complètement ailleurs, lui aussi.
« Il n’était précisé nulle part dans aucun des poèmes écrits à leur gloire que les cygnes sifflaient, avaient horreur d’être pris pour des félins et mordaient. »
(p. 174)
Mais je n’ai plus douze ans, depuis longtemps des besoins de marmotte, et je vais à des séminaires très sérieux où le nombre restreint de participants empêche toute tentative de camouflage de bâillements et oblige à conserver un air passionné et intelligent – surtout intelligent.
Et pourtant, j’ai fait des folies nocturnes avec Connie Willis. Il m’est resté environ trois heures pour m’en remettre, mais peu importe. Lire Sans parler du chien est l’une des meilleures cures de bonne humeur que je connaisse ; la meilleure en tout cas quand on est au milieu de la nuit et qu’il n’y a plus de chocolat – même s’il reste du chocolat ; seulement c’est mieux avec.
« Nous avions lamentablement échoué mais, dès qu’ils auraient résolu le mystère des Waterloo et des autocorrections du continuum, T.J. et M. Dunworthy enverraient un agent m’intercepter à la gare d’Oxford pour m’empêcher de détruire la belle histoire d’amour de Terence, séparer Pedick et Overforce ou retenir Verity avant qu’elle n’aille patauger dans la Tamise. S’ils ne m’envoyaient pas me remettre des effets du déphasage à Verdun, pendant la Première Guerre Mondiale. »
(p. 433-434)
Et je remercie encore mille et mille fois Alwenn qui me l’a envoyé pour le swap Victorian Christmas, c’était un moment de lecture merveilleux !!
Que je vous parle un peu du livre : Ned Henry, terrorisé comme tout son labo par la richissime mécène Lady Schrapnell, vient d’échouer encore une fois à repérer la potiche de l’évêque. En plus il est méchamment déphasé. Et Lady Schrapnell n’est pas du genre à laisser tomber : Ned est donc expédié dans les années 1880 pour sa santé et sa sécurité, autant que pour corriger un malheureux incident causé par la charmante Verity Kindle, incident à base de chat sauvé des eaux puis rapporté dans le futur. Ned et Verity sont des historiens, sauf qu’à leur époque plus besoin de trainer dans les archives – enfin si, hélas, le miracle n’est pas de ce monde – on va directement sur place et on observe, mais on ne peut rien ramener et il est évidemment strictement interdit d’interférer dans les événements. Plus facile à dire qu’à faire, surtout quand on croise un malheureux chatounet balancé dans la Tamise par un majordome sans scrupule, ou bien des amoureux victoriens neuneux, ou encore des épouses en peine de fiancé pour leur nombreuse progéniture féminine. Et puis vraiment, Ned est épuisé, déphasé, d’ailleurs il manque son contact, fiche les événements en l’air et se retrouve à trois hommes dans un bateau, sans parler du chien, Cyril, un bouledogue baveux mais sympathique – tant qu’il reste bien loin de moi.
« Chaque fois qu’ils avaient dans leur poche un penny ou une fourchette à poisson, la porte refusait de s’ouvrir. Fort heureusement pour l’humanité elle rejetait également les microbes, les radiations et les balles perdues. »
(p. 131)
C’est hilarant. Je n’ai qu’une envie, lire le livre de Jerome K. Jerome qui donne son titre au roman et qui apparaît dans toute la première partie, un voyage sur la Tamise. J’ai envie aussi d’aller à Oxford et voir cette campagne, ces colleges, cette lumière, ce vert. La plume de Connie Willis est très évocatrice, tant pour les paysages que pour les intérieurs ou les personnages et leurs vêtements. Elle joue avec l’époque victorienne et la littérature anglaise (Jerome K. Jerome et Agatha Christie en tête) et même si l’on est assez novice on s’amuse beaucoup et on a envie de s’y plonger encore et encore. Pour ceux qui, comme moi, auraient quelques doutes face à la science-fiction, sachez que vous trouverez ici un roman de SF Canada dry : ça a l’argument d’un roman de SF, c’est paru dans une collection de SF, ça sent la SF à plein nez, mais ce n’est pas de la SF. Il y a quelques passages que je n’ai pas compris (peut-être parce que je lisais, donc, au milieu de la nuit), lorsque que les techniciens et historiens expliquent le fonctionnement de la machine ; mais ce n’est vraiment pas gênant. Connie Willis a l’intelligence d’apporter les explications par petites touches, juste quand elles deviennent nécessaires, et n’inflige donc jamais de longues descriptions techniques. Oui, on voyage dans le passé et pas qu’un peu, parce que parfois, hum, ça se dérègle un tantinet. Connie Willis maîtrise d’ailleurs parfaitement la construction du roman, c’est impressionnant et le dénouement est complètement inattendu. Et puis on s’en fiche : c’est surtout le prétexte pour Connie Willis de rendre hommage à la littérature anglaise et de s’amuser, et le lecteur avec.
« Je présumai que ce Dawson était son valet, mais il n’était pas à exclure que ce fût son raton-laveur. »
(p. 96)
Songez que le roman est truffé d’excentriques anglais qui pèchent en latin, d’amoureux contrariés, de linottes victoriennes persuadées que dans Henry VIII le numéro indique le nombre d’épouses, de chats, de brocantes destinées à collecter des fonds, d’essuie-plumes, de spirites et de respectables matrones. Songez que Ned arrive du futur et qu’il n’a bénéficié que d’une formation accélérée à l’époque victorienne (il est spécialiste du milieu du XXe siècle). Il sait certes se servir de sa fourchette à huîtres, mais ignore les règles élémentaires de bienséance face à une demoiselle, l’art d’attacher son col ou le bon usage du coupe-chou. Quand à l’actualité… S’il faut, en plus du reste, tenter de mettre la main sur le journal intime de la demoiselle de la maison, alors qu’on est passablement déconnecté !
« C’est à lui que nous devons la traduction de Non omnia possumus omnus par ‘Aucun opossum n’est admis dans l’omnibus.’ »
(p. 108)
Bref, c’est excellent : bien écrit, absurde et pince-sans-rire (et plus encore) et bien construit. En plus c’est un pavé. Je veux un chat !
« Je regrettais que Finch eût jugé utile de parfaire mes connaissances sur les majordomes et non sur les bouledogues. De nos jours, ils sont comparables à de gros Chamallow. La mascotte d’Oriel passe son temps couchée devant la loge du concierge, en espérant qu’un passant lui accordera une caresse.
Mais j’étais confronté à un de ses ancêtres, une bête obtenue par croisements pour se battre contre des taureaux. Je me réfère à un sport charmant où ces chiens dont on avait développé la ténacité et la férocité bondissant vers les artères vitales d’un bovidé enchaîné qui, irrité par un tel comportement, tentait de les éviscérer en les empalant sur ses cornes. Quand avait-on interdit de tels affrontements ? Avant 1888, très certainement. Mais toute cette ténacité et cette férocité n’avaient pu disparaître en seulement quelques années, non ? »
(p. 93-94)
Le billet de Fashion, et celui de Chimère, tout aussi conquises!
PS : En tant qu’historienne – et en tant que voyageuse et rêveuse et curieuse tout court, d’ailleurs ! – je suis évidemment très tentée par cette machine. Damned, je suis née trop tôt. Mais je suis aussi un peu dérangée par l’idée que cela sous-entend : le futur est écrit. En effet, quand les historiens du futur retournent dans le passé, les événements du passé ont déjà leurs conséquences et leur suite de prévue, puisqu’il faut que tout se déroule comme ça s’est déroulé une première fois dans le passé pour que le futur et les historiens n’aient pas de soucis… Suis-je bien clair ? C’est assez vertigineux… Et implique que tout est écrit, qu’il y a une forme de destin… Si je devais participer à ce genre de mission, peut-être préfèrerais-je utiliser une machine semblable à la Pensieve de Dumbledore, qui vous propulse dans le passé sans que vous y preniez part aucunement. Mais discuter avec les gens d’autrefois… Avoir le droit de toucher les vestiges qui ne seraient alors que des objets courants… Vertigineux aussi !
PSbis : j’aurais pu en citer encore plus… mon livre est abominablement corné.
11 janvier 2009
Café Einstein, Berlin
Le Café Einstein est indéniablement un café d’hiver. Passer la tenture rouge, choisir une table de préférence non loin des boiseries et des fenêtres, décrocher un journal, et commander un délicieux chocolat chaud avec la chantilly servie à part. A moins que vous ne vous décidiez pour un Café au lait façon Deux Magots – dont je doute qu’il ait quoique ce soit à voir avec Paris : très légèrement plus caféiné que ce qu’on trouvera ailleurs, peut-être, mais servi dans un large bol qui m’évoque plus un petit-déjeuner campagnard qu’une pause germanopratine. Mais je n’ai jamais fréquenté les Deux Magots…

(source)
Café d’hiver aussi parce que la terrasse est au milieu d’Unter den Linden, sous les tilleuls de la promenade mais entre les voitures, et ne me tente guère. Café d’hiver parce que mon premier contact avec ses banquettes eu lieu un hiver de protestation contre la guerre en Irak décidée par G. W. Bush, hiver qui nous avait vus manifester avec enthousiasme et folie. Hiver au cours duquel la rue de l’ambassade britannique se ferma à la circulation automobile, et la guérite de l’ambassade américaine se changea en véritable check-point. Sans doute pour cela le café Einstein aura-t-il éternellement pour moi un petit goût d’effervescence politique et d’intelligentsia, le souvenir de ces jeunes gens qui tentèrent la révolution en 1848 et de leurs moustaches fines. C’est aussi parce que c’est le café des journalistes et des parlementaires – on est juste derrière le Bundestag et la Chancellerie. Avec un peu de chances, vous en croiserez, si tant est que vous sachiez les reconnaître…
C’est le café dans lequel je me plais à placer Alfred Kerr, écrivain et critique du début du siècle, que je connais surtout par les livres de sa fille, tant sa prose à lui me reste encore inaccessible. C’est le café d’un monde dont je me languis sans l’avoir connu.
Et c’est l’endroit idéal pour lire le journal ou Kundera, avec un chocolat accompagné de Sahne, d’une pincée de cannelle et d’un soupçon de mélancolie.
Unter den Linden 42, Berlin-Mitte
10 janvier 2009
La fabrique de crimes
Paul Féval
Un été à la plage sans soleil, des courses, un présentoir à la caisse, des livres à 2,90 euros, les éditions Ouest-France plutôt pas mal, un espoir dans le genre « trouvaille feuilletonnesque ressortie des oubliettes », hop*.
Surtout que Paul Féval, quoi. Rien lu de lui mais ses capédépé devraient me plaire, j’en suis sûre, je suis une grande fan de Jean Marais.
« Nous avons rigoureusement établi nos calculs: la concurrence est impossible.
Nous avons fait table rase de tout ce qui embarrasse un livre; l'esprit, l'observation, l'originalité, l'orthographe même; et ne voilà que du crime.
En moyenne, chaque chapitre contiendra soixante-treize assassinats, exécutés avec soin, les uns frais, les autres ayant eu le temps d'acquérir, par le séjour des victimes à la cave ou dans la saumure, un degré de montant plus propre encore à émoustiller la gaîté des familles.
Soit qu'il s'agisse d'éventrer les petits enfants, d'étouffer les jeunes vierges sans défense, d'empailler les vieilles dames ou de désosser les militaires... En un mot, doubler, tripler, centupler la consommation d'assassinats si nécessaire à la santé de cette fin de siècle décadent, tel est le but que nous proposons. »
(préface)
Et puis une quatrième de couverture alléchante (oui, je sais que c’est leur vocation, mais je me fais quand même avoir), qui me parle de bijou parodique, de texte criminel et drôle, de moquerie littéraire.
Une bande de dangereux criminels aux noms improbables en affronte une autre :
« - Je ne sais, répondit-elle, je ne fais pas allusion au-dedans, mais au dehors ; sur le trottoir qui vous fait face, et à l’abri de cette volumineuse machine, j’ai vu réunis : Carapace, l’homme à l’élixir funeste ; Arbre-à-Couche, le secrétaire du duc et Boulet-Rouge, l’assassin du cent-garde ! »
(p. 20)
Là-dessus, un soupçon de fantastique, des mariages clandestins, des ateliers d’ouvrières, des pères qui se font reconnaître, des explosions, de braves jeunes gens, des meurtriers odieux, des bébés menacés, et le style si caractéristique du roman feuilleton classique, à base de point d’exclamation, de oh ma mère !, de cris d’horreur s’élevant de toutes les poitrines, de « Je l’oserai ! prononça-t-il avec un geste intraduisible », d’instants suprêmes, de princesses exotiques en pâmoison, de souterrains et de squelettes.
Et… c’est un peu trop. La parodie en est indigeste ; c’est bien dommage. Paul Féval aurait pu nous offrir un petit divertissement persifleur, il nous impose en fait une caricature trop chargée et pénible à lire.
*C’est pour ça, donc, que je le lis sous la neige. La lectrice n’est pas inconstante, elle est fantasque et assaillie de tentations…
















