Vilain défaut

le blog curieux d'une rêveuse-voyageuse...

28 février 2009

Aufstieg und Fall der Stadt Mahagonny

Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny, Kurt Weil, 1930

Pourquoi être allée voir cette pièce, alors que le livret est de Brecht et que je n’aime pas Brecht ? Parce que quand on vous propose des places à cinq euros, vous en profitez pour découvrir le plus de choses possibles. Parce qu’on n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise. Parce que c’est Kurt Weill qui signe la musique, et que celle de L’opéra de Quat’sous m’avait emballée.

bild_content_mahagonnyMe voici donc, encore, à l’opéra, pour une histoire de ville à l’écart des hommes, fondée par trois fuyards, et destinée à devenir une sorte de paradis pour l’homme. Les besoins des visiteurs doivent être satisfaits, la paix et la concorde règnent, Mahagonny est une ville idyllique et tranquille. Trop, au goût de Jim Mahoney, qui change les règles à la faveur d’un ouragan. Ou plutôt, il supprime toutes les règles : tout est permis. Une seule obligation : pouvoir payer. Malheur au pauvre qui voudrait profiter des plaisirs de Mahagonny ! Malheur à Jim, lorsque lui-même se retrouve à court d’argent, sans le soutien de ses anciens amis, morts ou trop cupides, sans le soutien de sa maîtresse, sans pitié à attendre de la population, qui veut du spectacle, ni des dirigeants-fondateurs, qui veulent leur dû. Née dans la fuite, Mahagonny se termine dans le sang.

Du côté des chanteurs, ce n’est pas mal du tout. A part Karan Armstrong, dans le rôle de Leokadja Begbick (une des fondatrices), dont j’ai trouvé la voix assez aigre, franchement désagréable dans les aigus, et assez vulgaire. C’était peut-être voulu, ça va bien avec le personnage. Mais pas vraiment un plaisir à écouter, d’autant que la dame avait un accent américain trèèèèèèèèèèèès prononcé, et que c’est très moche en allemand. Vraiment très. Heureusement, le reste de la distribution était très bon, à commencer par Jim (Eric Fenton), qui n’avait lui, bien que texan, qu’un imperceptible accent, et qui était excellent tant dans l’émotion que dans la comédie. Tout aussi excellente, Marisca Mulder (Jenny), présente sur scène quasiment du début à la fin et toujours aussi enjouée, entraînante, à fond dans son personnage, et un délice à écouter chanter.
Le reste des chanteurs étaient à l’avenant : heureux d’être là, bons, à fond dans leurs personnages. C’est d’ailleurs une constante à Erfurt : les chanteurs jouent aussi vraiment la comédie, ils sont plein d’énergie, et sonnent toujours juste – pour le côté théâtrale, le chant ne m’a pas toujours convaincue. J’adore ça.

Le chant le plus connu de l'opéra, peut-être: ici (en anglais dans l'original)
(oui je ne sais toujours pas exporter le lecteur deezer, on ne se moque pas merci)

La mise en scène était également très réussie. J’ai particulièrement aimé le décor, façade transformable et modulable, qui permettait de montrer toutes les facettes de Mahagonny et d’ouvrir plein de nouveaux espaces sur scène, évitant un côté trop statique. Kurt Weil a en effet conçu son opéra comme une succession de 21 tableaux, associés à leur musique ; chaque tableau veut montrer les mœurs de l’époque de Weil, projetés à une plus grande échelle (je reprends les mots de Kurt Weill). On a tour à tour la fuite, l’ouverture de la ville, la vie des habitants, l’ouragan, les changements de Jim, le jeu, le sexe, le boire et le manger, les paris… La façade s’ouvre et se referme, crée des nouvelles scènes dans la scène, fait de Mahagonny un théâtre – pour suivre les réflexions de Brecht ? – instaure toute une dynamique de l’ouverture et de la fenêtre, permet aussi de dérouler les tableaux figurant la vie à Mahagonny après les réformes de Jim. Et puis tout est cohérent, les costumes, la direction des acteurs-chanteurs, les accessoires. Et puis c’est très drôle. Sans compter que, comme toujours à Erfurt, l’ensemble était extrêmement beau à voir. Bref, gros coup de cœur pour le travail de Philip Himmelmann (mise en scène) et Elisabeth Pedross (décors).


Un petit medley (en anglais, l'original est en allemand sauf quelques chants)

Et heureusement que la production était bonne, parce que pour l’œuvre en elle-même… Je ne m’attendais pas à des miracles pour le texte, et bien m’en a pris : j’ai retrouvé ce côté péniblement didactique de Brecht ; je pense que ce sera ma dernière tentative avec lui. Après la première partie, on aurait aussi bien pu s’arrêter là pour moi, et je me suis terriblement ennuyée après l’entracte. Je me fichais comme d’une guigne du destin de la ville et de ses habitants, et le texte en lui-même ne m’a jamais accrochée.
Là où j’ai été déçue, c’est par la musique. Autant j’ai bien aimé les paroles et les atmosphères, autant j’ai – évidemment – été conquise par les tubes de Mahagonny, autant j’ai été un peu assommée par l’opéra. Choix du chef d’orchestre ? Acoustique du théâtre ? Partition de Kurt Weill ? Moi qui étais fatiguée, enrhumée, et dans les premiers rangs ? Je ne sais ; mais j’ai trouvé l’opéra assez éprouvant à la longue. Il y a énormément de cuivres, bien sonores, et il faut bien que les chanteurs se fassent entendre – d’ailleurs ils étaient parfaits, jamais couverts par l’orchestre. Et il y a de nombreux moments que j’ai vraiment beaucoup aimés; bien aimé aussi le mélange des voix d'opéra,des rythmes canailles, des cuivres jazzy, des refrains plus populaires, qui crée une atmosphère à la fois très animée et un peu étrange. Simplement le volume sonore était trop important pour moi, ce soir-là. Petite nature, va. En revanche, je suis franchement admirative devant la capacité de Kurt Weil à mélanger les genres et à écrire une musique qui puisse être aussi belle dans le chant lyrique que le registre du jazz.

Bref, visuellement génial, musicalement à redécouvrir, et on oublie le livret.

27 février 2009

Plus loin, plus haut, plus fort

Où La Curieuse repousse toutes les limites

Après une conversation avec des amis français, je me suis rendu compte que je n’avais jamais goûté les Pudding du Dr. Oetker, fleuron de la gastronomie supermarchéenne* allemande, et que ça ne pouvait plus durer. C’est un blog d’exploration germanique ici, ou bien ?

J’ai donc acheté dans mon supermarché préféré des sachets de pudding du Dr. Oetker, et comme j’avais décidé de frapper un grand coup, j’ai pris trois paquets : chocolat, vanille (avec des vrais morceaux de vanille bourbon dedans, si ça c’est pas un gage de qualité) et crème fraiche. Plus un sachet de Crème Paradis à la Stracciatella, du même Dr. Je précise que le « Dr. » n’est ni pédant, ni nécessairement médical : en Allemagne si vous avez un titre universitaire on le rajoute à votre état-civil, c’est tout à fait naturel. Et si, accessoirement, ça fait plus sérieux sur un paquet de pâte à gâteau, ce n’est qu’un avantage collatéral.
Il faut aussi que je vous explique ce que les Allemands appellent pudding : tout ce qui est crémeux et gélatineux. Une danette ? pudding. Un chocolat liégeois ? pudding encore. De la gelée verte ? pudding toujours. Un flamby ? voilà, vous avez compris.

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Donc, avec le Dr. Oetker, vous faites votre pudding à la maison : on délaie la poudre avec du sucre et un peu de lait, on chauffe du lait, si on a mis fort sous le lait pour que ça aille plus vite on ne s’éloigne pas, sous peine d’être rappelée à l’ordre avec virulence (c’est d’un mal élevé, le lait chaud !) on mélange à la poudre délayée, on met au frais dans des ramequins, et on attend au moins quatre heures. Et enfin, on déguste.

Je pensais vraiment que ce serait pire (c’est pour ça que j’en ai pris suffisamment pour faire 48 portions) (mais non, c’est pour faire un test varié et donc valable scientifiquement) (on y croirait, hein, que je suis une scientifique rigoureuse ?). J’ai commencé par « pudding avec de la vraie vanille dedans » : c’est industriel, certes, mais pas siiiiiii horrible. En fait, le goût passait plutôt bien, le vrai problème, c’était la consistance : épaisse. Très épaisse. Etouffe-chrétien, pour être honnête. Mais ça va bien avec la légèreté toute relative des Torten marzipan-crème au beurre, par exemple. C’était un peu comme un dessert maison qui aurait eu un problème de proportion ou de cuisson, un poil mastoc, mais ça se laissait manger, surtout dans l’hiver local, fort venteux. Et même s’il était contrariant de penser qu’un pudding réussi ressemblait à un dessert maison raté, je pensais déjà m’en préparer d’avance pour mes goûters, après mes trajets en vélo.  Je vous entends déjà ricaner : mais alors, pourquoi t’achètes pas des puddings tout prêts, hein ? Z’en n’ont pas, des danettes, en Allemagne ? Et bien non, on trouve surtout des petits filous (ici les « nains fruités ») et des yaourts à tous les parfums imaginables. Vendus à la pièce : pas pratique. Et plus cher que Dr. Oetker. Et tellement moins germanique-je-m’immerge-dans-la-culture-millénaire-de-mon-nouveau-pays-c’est-beau-l’Europe-et-sa-diversité. Et puis là en plus de mon dessert industriel, j’avais joué à la dinette, c’est bien plus amusant que de soulever un opercule. Et c’est quand même amusant, de faire soi-même ses danettes si facilement et avec si peu de vaisselle ; ça doit plaire à mort aux gamins. Et moi, je venais de trouver comment avoir toujours du sucré sans effort, les jours de flemme ou de pénurie de farine.

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Comme je suis une scientifique rigoureuse, donc (et que j’ai des sachets à écouler) (et que je dois bien avouer un certain mauvais goût culinaire qui refait surface de temps en temps), j’ai récidivé, au chocolat, en mettant un peu plus de lait. J’ai aussi évité de jeter le sachet après la troisième étape, j’ai donc lu correctement les instructions, et je me suis rendue compte que je n’avais pas procédé selon les méthodes homologuées pour l’essai n°1. Mist**. Et quand on suit le protocole, c’est beaucoup mieux, beaucoup mois lourd. De là à dire que c’est aérien, hein, ne nous emballons pas, mais d’un coup ça devient tout à fait présentable. Surtout que j’avais ajouté de la Poudre Equinoxiale d’Olivier Roellinger*** (si mélanger Roellinger et Dr. Oetker ce n’est pas de la cuisine d’avant-garde…), et on pouvait même oublier l’aspect chimico-supermarchéen de la chose. Le bonheur est dans le caddie.

En fait, c’est surtout la composition qu’il faut ne pas regarder de trop près, je pense. Je me suis d’ailleurs bien gardée de le faire.

Si vous aussi vous voulez dépasser vos limites et faire votre Allemand à Paris : Tante-Emma-Laden, Marché de Saint Quentin, 85bis, boulevard de Magenta, Paris 10e (http://www.tante-emma-laden.fr/). Ce sera sûrement plus cher, mais bon comme là-bas... Vous vous passerez en revanche aisément de la crème paradis, qui camoufle sous une texture plus légère une tonne de gras et est absolument écœurante après deux cuillères. Et pourtant, je suis une warrior du dessert 33 tonnes.
Les épices Roellinger se trouvent à Cancale, et sûrement dans quelques épiceries fines ailleurs, mais j’aime à penser que c’est un bonheur - et un luxe - réservé aux Bretons.

* L’inconvénient d’être trop longtemps à l’étranger, c’est qu’on ne sait plus parler français, et surtout qu’on prend avec cette langue les mêmes libertés qu’on peut se permettre en allemand. Donc c’est bizarre, je sais, mais en même temps c’est clair, enfin, je crois.
** Zut, quand c’est Goethe qui le dit.
*** Oui j’amène des épices avec moi, de petits pots, c’est une question de survie, et puis je fais de l’évangélisation culinaire.

Le 2 mars : Suite au commentaire avisé de Cuné Hermé, j'ai essayé avec de l'eau. La texture est beaucoup moins dense, moins crémeuse aussi, plus façon gelée. Pas mauvais, mais pas convaincant. Il faudrait jouer sur les proportions de l'eau et du lait, je pense, pour alléger mais garder quand même une texture épaisse - faites comme si ça voulait dire quelque chose...

26 février 2009

« Beaucoup de gens, beaucoup d’amour, beaucoup de nourriture, aussi… »

La Bâtarde d’Istanbul, Elif Shafak, 2007

« Le reste du monde se réparti en deux camps : les légumes et les verres à thé. Les uns s’accommodent de tout, les autres subissent mais sont trop fragiles pour résister. Les verres à thé sont ceux qu’elle plaint le plus. Elle a inventé une règle pour eux, quand elle était jeune.

Règle de Fer de la Prudence Féminine Stambouliote :
Si vous êtes aussi fragile qu’un verre à thé, évitez de vous approcher de l’eau bouillante et épousez l’homme idéal, ou envoyez-vous en l’air et brisez-vous le plus vite possible. Autre possibilité : cessez d’être un verre à thé.

Elle-même avait opté pour la troisième solution. Zeliha abhorrait la fragilité. C’était, à ce jour, la seule Kazanci capable de se mettre en colère quand un verre se brisait. »
(p. 205)

41QaNp6cq1L__SL500_AA240_Asya a vingt ans et elle s’ennuie à Istanbul. Elle vit coincée entre sa grand-mère, gardienne des traditions, ses trois tantes et sa mère, qui l’étouffent d’amour, et son arrière-grand-mère, un peu folle, merveilleuse.
Armanoush a vingt ans et elle n’ose pas poser trop de questions à sa famille ; une famille compliquée : sa mère, une authentique fille du Kentucky, s’est remariée avec un Turc. Son père vient d’une famille d’Arméniens venue aux Etats-Unis après le génocide. Le beau-père d’Armanoush est l’oncle exilé d’Asya, qui n’a pas écrit depuis vingt ans. Armanoush s’invite chez les Kazanci pour découvrir ce passé qu’elle n’ose questionner, pour comprendre les Turcs, pour savoir qui elle est. Ça tombe plutôt bien : Asya non plus ne sait pas trop qui elle est. Entre les femmes Kazanci totalement déjantées, et les cafés où se retrouvent les amis d’Asya, intellectuels plus ou moins au rabais, les deux filles vont devenir amies, et à défaut de trouver des réponses, changer de questions.

« Il n’y a jamais d’ordinateurs dans mon marc de café, grommela tante Banu. »
(p. 185)

Pour fil directeur, Elif Shafak a choisi la cuisine : chaque chapitre porte le nom d’un aliment « central » dans les événements racontés, les personnages découvrent que les plats arméniens et turcs sont identiques, et que l’Autre, finalement, est terriblement proche. La cuisine, c’est aussi ce qui sert à dire l’amour qu’on a les uns pour les autres, chez les Arméniens de San Francisco comme chez les Turcs d’Istanbul ; c’est le petit pain de sésame acheté chaque dimanche même pour l’absent, c’est le « mange donc un peu ma chérie » pour le « je t’aime à la folie, tu es tout pour moi ». Et, de cannelle en pistaches, d’oranges pelées en eau de rose, c’est à chaque fois une nouvelle émotion, une nouvelle anecdote.

« C’est à l’alcool que nous devons notre semblant de démocratie. »
(p. 93)

Je n’aurai qu’un reproche à faire à ce roman : la manière un peu maladroite, forcée, avec laquelle Elif Shafak expose les questionnements de ces héroïnes, l’opposition entre Arméniens de Turquie, Arméniens de la diaspora et Turcs. Elle le fait souvent par le biais d’un forum internet que fréquente Armanoush, et cela rend les choses assez figées, un peu démonstratives, comme si l’auteur n’avait pas réussi à les intégrer vraiment à l’histoire et aux personnages. L’autre problème, c’est que débarquent tout un tas de gens dont on ne sait rien, que des relations s’ébauchent que le roman laisse ensuite de côté, et que c’est terriblement frustrant. On peut sans doute, dans un forum internet réel, tolérer de ne pas savoir grand-chose de ses partenaires. Mais dans un roman, je trouve ça affreux de me mettre sous le nez plein de choses potentielles et puis de les oublier sitôt qu’elles ne servent plus directement les intentions de l’auteur !
L’autre biais pour aborder ces questions, ce sont les discussions au café Kundera, qui ne sont pas écrites, ni dans le monde virtuel, mais manquent de naturel, comme si chaque personnage ne pouvait qu’être le porte-parole du groupe qu’il représente.

« A la différence du dîner, grande cérémonie parfaitement synchronisée, ces petits-déjeuners figuraient une sorte de train omnibus où s’enchaînaient montées et descentes des voyageurs, chacun sa station. »
(p. 177)

Mais ces faiblesses ne m’ont pas empêchée de prendre un très grand plaisir à lire ce roman, qui m’a vraiment immergée dans la vie stambouliote, ses difficultés, ses beautés. L’auteur et ses personnages ne manquent pas d’humour, et j’étais déçue de déjà les quitter. Une touche de superstition, un peu d’histoire, beaucoup d’amour : voilà qui aurait mérité, je trouve, un bon gros pavé ! Les personnages sont terriblement humains, et même si c’est la famille turque qui occupe la plus grande part du roman, Elif Shafak caractérise suffisamment les personnages américains pour qu’on s’y attache et qu’ils soient bien présents – par une anecdote, quelques mots particuliers, une description physique. C’est la même chose pour les habitués du café Kundera aux murs décorés de routes du  monde – et que je rêve maintenant de fréquenter : quelques phrases construisent une vie, et ça suffit ; même si plus ne m’aurait pas dérangée ! Les tantes d’Asya, elles, prennent vie peu à peu au cours du roman, et j’ai beaucoup aimé cette manière de progresser par mystères peu à peu levés, ou pas. Quelques petites touches, qui expliquent après coup certains comportements, ou pas. Et ces explications font avancer l’histoire, accompagnent les recherches des deux jeunes filles, et peu à peu le roman se construit comme un retable dont on ouvre les panneaux les uns après les autres pour la révélation finale. Et il ne manque rien au lecteur, si ce n’est le plaisir d’être à Istanbul encore un peu, en si bonne compagnie, à prendre le thé, à contempler le Bosphore, à se disputer.

« Nous sommes piégés. Nous sommes coincés entre l’Est et l’Ouest. Entre le passé et l’avenir. Entre des modernistes si fiers du régime séculier qu’ils ont instauré que la moindre critique est inacceptable, et des traditionnalistes si infatués de l’histoire de l’Empire ottoman que la moindre critique est inacceptable. Ils ont l’opinion publique et l’autre moitié de l’Etat de leur côté. Que nous reste-t-il ? »
(p. 37)

Pour ce livre, Elif Shafak a fait l’objet de poursuite en Turquie, pour « insulte à l’identité nationale ». Elle a finalement été acquittée.

Et j'avais oublié de mettre des liens, mais d'autres en ont parlé aussi : Manu, Amanda, ou Kathel!

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25 février 2009

Saga de Gísli Súrsson

Fin du XIIe siècle

51FVSQRAVYL__SL500_AA240_Sur les conseils d’Agnès, et vu le prix modique, je m'étais empressée de commencer l’année en achetant cette saga, ma toute première, à la si jolie couverture et aux perspectives alléchantes : « Vengeance, jalousie, trahison… une histoire de vaillance, d’amour et de mort dans le monde rural des fiers guerriers viking. »
Là, moi je m’attendais à quelque chose comme Les rois maudits, mais en beaucoup plus court, une histoire façon faide royale du VIe siècle (mais si, vous connaissez, vous avez sûrement entendu parler de Brunehaut et Frénégonde. Et sinon, rendez-leur visite, vous allez voir, on savait s’amuser chez les Mérovingiens), Dallas chez les Vikings, quoi.

Lourde déception. D’abord, pendant environ quarante pages (sur 115…), c’est lent et pénible. Ça ressemble vaguement à la Genèse, mais en moins compréhensible. Machin épousa Truc et s’installe Ici. Son frère, Chose, épousa Bidule, et s’installa là-bas. Et vas-y que je raconte la descendance, et vas-y que je reviens sur les collatéraux, et vas-y que j’en rajoute une couche sur les belles-familles… le tout au présent et avec LE MOINS de détails possible. La présentation (de Régis Boyer) parle « d’un style fait d’économie, de resserrement voire même de laconisme » ; moi je dirais : un bon gros poil dans la main des chroniqueurs islandais, oui. On voit bien que, contrairement à mes feuilletonistes chéris, ils n’étaient pas payés à la ligne…
En plus, les noms sont atroces. Peuvent pas s’appeler Olaf, Knut et Ingeborg, comme tout le monde ? Thorbjörn, Thorkell, Thördis, Bökr, Audr… Savoir déjà qui est un homme, qui est une femme… Je n’ai jamais réussi à fixer les choses, j’ai fini par vaguement bredouiller quelques consonances scandinaves, de toutes façons je ne savais jamais vraiment de qui on me parlait. Frère, cousin ? Ah non, c’est l’épouse… C’est vrai, je n’ai pas fait trop d’efforts pour m’y retrouver. Mais un arbre généalogique aurait vraiment été le bienvenu pour compléter l’édition, fort bonne par ailleurs. Une préface et des notes, rendent le tout vraiment compréhensible ; il ne manquait encore qu’une carte, mais ça c’est parce que j’aime les cartes.

Heureusement, ça finit par s’animer un peu. Je dis bien : un peu. Genre, pas de sentiments, pas de grandes batailles, pas de sang, de bruit, d’odeurs un peu fortes. Ouh là, non, malheureux, n’allez pas exiger cela de l’Anonyme ! Et puis, je crois qu’en ce qui me concerne ; l’éternelle question relayée par Fashion sur le présent de narration est tranchée : c’est niet. Surtout quand il est aussi sec : j’aime les descriptions. Les trente dernières pages sont un pue plus vivantes : enfin de l’action, du sang, de la vitesse. Mais là encore, frustration : tout est raconté très vite (du genre "voilà maintenant six ansqu'il est proscrit", p. 67, et débrouillez-vous pour y mettre ce que vous voulez), sans fioritures, comme si l’Anonyme voulait se débarrasser au plus vite de sa corvée de scribe avant d’aller retrouver les copains faisant du hockey – les Islandais jouaient-ils au hockey ?

Bref, pas du tout une réussite. J’ai voyagé, mais sans rien voir finalement. J’ai découvert, mais vraiment pas été conquise, emportée. Jamais je n’ai oublié que j’étais en train de lire ; souvent ce fut laborieux.
M'en vais relire Grégoire de Tours, moi.

24 février 2009

« Faire prendre la mayonnaise, c’est tout un art »

Mon papa, été 2008

Der Kontrabass, Patrick Süskind, 1981

bild_content_kontrabass1C’est avant le concert. La première de « L’or du Rhin ». Et nous sommes chez l’un des contrebassistes, nous l’accompagnons dans ses préparatifs d’avant concert : manger un peu, se raser de près, repasser la chemise blanche... Il commence par nous expliquer la beauté de son instrument, sa profondeur, sa dignité. La contrebasse, pilier essentiel de l’orchestre, et tellement négligée par les compositeurs et les auditeurs ! Ils ont raison, il faut dire : la contrebasse, c’est surtout une grosse mémère encombrante, sans subtilité comparée aux premiers violons, tout en bas de l’échelle sociale de l’orchestre, cachée par le reste. Elle lui bouffe la vie, au musicien. Elle l’empêche d’être à l’aise avec les femmes qu’il invite chez lui, elle prend toute la place, elle est jalouse. Elle l’empêche à jamais de séduire la jolie Sarah, aérienne soprane. Et le ton de conférencier élogieux du début se fait peu à peu amer, rageur, agressif. C’est la contrebasse qui a fait du musicien cet homme terne et seul, ce raté.

La mise en scène de Karl-Heinz Krause était excellente, très cohérente, pleine d’idées et dynamique. Le comédien, Christian Mock, était vraiment épatant : tout en nuance, laissant peu à peu monter la colère et sortir l’amertume refoulée, se laissant submergée par elle avant d’enfiler, résigné, son frac, et de partir en sachant que jamais, jamais, il ne fera cet éclat dont il rêve pour se faire enfin remarquer des spectateurs et de Sarah. Il avait vraiment une présence sur scène, jusque dans les silences qu’il laissait traîner. Il réussissait à rendre son personnage à la fois exaspérant et attachant, laid et pitoyable et pourtant grand dans sa résignation à servir son art et son instrument, dans son impossibilité à faire autre chose que cette musique.

Mais cela ne suffit pas à faire une bonne soirée, surtout quand elle dure une heure quarante. D'abord, il y a eu malentendu : je m'attendais à beaucoup plus de musique - même si ce n'est pas très grave. Le fait que ce soit un monologue joue peut-être, et pourtant la mise en scène, je l’ai dit, en tirait le meilleur parti. Le problème, à mon avis, vient vraiment du texte, qui n’est pas une unité, mais une collection de petits moments. Ces moments sont drôles, mais une collection d’esquisses amusantes ne constitue pas un texte... Et je me suis férocement ennuyée, passée la « première scène » où le contrebassiste glorifie sa contrebasse. Mes voisines de droite aussi ; mais j’ai eu l’impression que nous étions les seules. Quelques bons moments ont semblé suffire au reste du public ; j’avoue que j’attends plus, bien plus, d’une représentation. J’ai repensé aux merveilleux monologues de mon cher Schnitzler, Fräulein Else, Leutnant Güstl, mais n’est pas Schnitzler qui veut. Et après Le Parfum, qui m’avait plu sans me convaincre totalement, je pense que cette contrebasse était mon dernier essai avec Süskind, qui a tendance, je trouve, à se laisser griser de ses mots sans penser toujours au plaisir du lecteur/spectateur.

photo: Theater Erfurt.

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23 février 2009

Viva Karneval !

Rio ? Venise ?
Totalement démodé.

Cologne ?
Surfait.

Cette année, c’est à Erfurt qu’il fallait être pour le Carnaval.

Ça a commencé dès vendredi : les camions à bière se sont positionnés aux endroits stratégiques, les stocks de saucisses ont été reconstitués. Samedi, on pouvait déjà croiser quelques personnes étrangement chapeautées et quelques groupes de percussionnistes. Quelques enfants qui s’aspergent de serpentins en bombe. Des panneaux avertissant du barrage prochain de certaines rues.
Et hier, c’était la fête. Un peu sous la pluie, un peu dans un fort désagréable froid humide, mais la fête quand même.

                

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Le plus important: le ravitaillement.

Mais étrange : très peu de gens sont costumés dans les rues. Un certain nombre de chapeaux bizarres (hamburger, poule, chose colorée non identifiée,…), quelques sorcières, du moins leurs chapeaux, quelques garçons en filles façon pétasse. Mais surtout beaucoup de gens venus comme ça, et même très, très peu d’enfants déguisés. Je trouve ça un peu triste ; heureusement un adorable pompier et son camarade sheriff sauvent la mise. Ils n’arrêtent pas de se taquiner, de se courir après, de vouloir s’arrêter l’un l’autre, mais au moment de la photo, un parent intervient, maintenant ça suffit tu te calmes non mais ho. Damned !
Devant nous, un jeune policier barbu au crayon noir, une princesse en bonnet agrémenté de rideaux, quelques clowns de l’autre côté de la rue. C’est bien peu. Nous croisons aussi quatre garçons en chemises de bûcheron, portant chacun écriteau, qui forment « Bauer sucht (geile) Frau », paysan cherche femme (géniale), hommage à la télé-réalité, et peut-être tentative réelle ?

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On s’est installé sur la grande place du centre-ville, l’Anger. Derrière nous, un manège minuscule tenu par un vieux monsieur, une camionnette de pains d’épices et une autre de Berliner. Les Berliner sont des beignets fourrés de confiture, qu’on appelle Berliner partout en Allemagne, sauf à Berlin où ce sont des Pfannkuchen (littéralement, gâteau à la poêle). Les Pfannkuchen, c’est aussi le nom des crêpes, même si souvent les marchands les appellent «crêpes » (prononcez « crep’s »), parce que c’est plus français, et plus chic. Il me semble aussi que les Pfannkuchen allemands sont plus épais que les crêpes françaises, mais nous abordons là les limites de mes connaissances pfannkucheniennes.

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Il y a une soixantaine de chars, venus de villages voisins pour l’essentiel, sponsorisés par une banque ou un garage local. Entre chaque, une fanfare, un groupe de tambours, des majorettes qui n’en sont pas vraiment. Pas de bâton mais des pom-pom, pas de danse. Pas beaucoup de musiques. Un certain nombre de chars sont occupés par des Männer-Ballett. Ils ne dansent pas ; je comprends qu’il s’agit d’associations de carnaval, un bon prétexte pour se retrouver entre hommes, s’amuser et boire de la bière en costume ridicule. Il y a surtout des associations de « Narren », les fous, les bouffons, sur leur bateaux, leur drakkar, leur tracteur. Quelques messages politiques sur les banques et les millions qui viennent, en Allemagne comme ailleurs, de leur être accordés, comparés ici aux crédits des mesures sociales. Là, c’est le parachute doré des banquiers qu’on déploie, ici, Karl Marx qu’on convoque. Et puis des poules, des statues de la Liberté, des épouvantails, des clowns, des chevaliers, d’anciens officiers à cheval de la chasse margraviale de j’ai oublié où, mais c’était en Bavière. La caravane ne s’arrête pas, elle passe, lançant des bonbons, des cadeaux. Un bonbon au menthol, un caramel bizarrement parfumé à la banane, des mini Ritter. Nous décidons d’être de braves filles et donnons l’essentiel de notre butin à nos petits voisins, étonnés, ravis. Un petit garçon, devant nous, se faufile sans cesse vers l’arrière : Papa, Papa ! C’est papa qui a le sac au trésor, le garçon passe et repasse, un caramel, un carambar allemand, des nounours haribo. Le jeune policier, lui, se précipite régulièrement vers Maman. Quand on a oublié le sac, on utilise les poches, les capuches. Il y a même des petits voitures ! Des stylos, des préservatifs – périmés ou presque… Des confettis tout blancs. A l’arrière des chars, une bouteille ou un grand verre de bière ; les différents couples de rois et reine avec leur bouteille de Sekt, les participants qui lèvent leur verre à la santé du public, et le ravitaillement qui suit.

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Les parapluies sont ouverts, pas vraiment pour la pluie, il ne pleut pas. Ils sont à l’envers, pour recueillir la manne carnavalesque de sucettes et tête de nègres. Un char distribue des plantes en godet, jacinthes, pensées. Des majorettes donnent leurs fleurs, roses, tulipes. Evidemment, pas à nous.

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Majorettes en tenue de pluie et bouffons nourrissant les spectateurs affamés.

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Famine à Erfurt! Nourrissez-nous, nourrissez-nous!

J’apprends quelques chansons allemandes : ich habe ein Zwiebel auf dem Kopf, ich bin ein Döner, ich bin ein Döner, denn ein Döner ist schöner (j’ai un oignon sur la tête, je suis un döner, je suis un döner, car un döner, c’est plus beau.). Ou encore une histoire de cheval rouge qui s’est retourné et qu’on doit chanter avec toute une chorégraphie (un peu comme les crocodiles et les orangs-outangs, vous voyez ?), sur l’air d’Allez venez, Milord
Mais c’est un carnaval assez silencieux. Il ya bien quelques stéréo avec schlager à fond, mais ça passe, et entre les chars, rien. Beaucoup de char n’ont pas de musiques ; heureusement les participants crient hellooooo (ou hei-jo, je n’ai pas bien compris, je crois bien qu’il y avait les deux versions), et le public de répondre. Et les enfants d’hurler helloooo à chaque passage, pour attirer les bonbons. Ils me font penser aux mouettes de Nemo : à moi ! à moi ! à moi ! hellooo ! helloooo ! helloooo !

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Carotte géante avec bébé carotte et ravitaillement ; ravitaillement aux couleurs de la DDR.

Après le dernier char, direction un café. D’abord vide ou presque, des enfants qui jouent et qui courent, le café se remplit d’un coup d’un groupe de danseurs de salsa. Ils forment un cercle, l’un des danseurs lance le nom des figures, et tous les couples les exécutent ensemble, ils sont très beaux. Un moine, une diablesse, un clown, un costume de bain 1900, la serveuse qui se faufile, les consommateurs qui regardent et qui rêvent, et dehors le carnaval qui s’éteint doucement, jeunes gens ivres et participants fatigués, ramasseurs de barrières et policiers, et la salsa qui continue, qui continue, qui continue.

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21 février 2009

Vade retro, Lutheras !

Aaaarg, quand je vous disais qu’il était partout !!!!

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Authentique Lutherbrodt de Lutherstadt (Wittenberg) : pain d’épice agrémenté de persipan et miel, nappé de glaçage et chocolat.

Et c’est trèèèès bon…

20 février 2009

Weil Sie es Sich wert sind

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Je viens d’inventer un procédé antiâge, révolutionnaire et gratuit : la cryogénisation par vent glacé, qui fige vos cellules à leur âge du moment.
Il me reste juste quelques petits problèmes à résoudre : d’abord, l’effet est temporaire. Dès que vous cessez de sillonner la ville à vive allure sur votre vélo (à pieds, c’est moins efficace), la cryogénisation s’arrête et vos cellules revivent. Et vieillissent.

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Et puis, deux effets secondaires rageants : une crispation fort désagréable des machoires, et un effet « face rougeaude » des moins glamour.
Y’a que’qu’ chose qui cloche là-d’dans, j’y retourne immédiatement*.

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brrr... le yéti rode...

Ne vous y trompez pas : j’adore toujours autant quand il fait bien froid. J’aimerais juste trouver une solution pour avoir chaud aux joues.

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*http://www.deezer.com/track/27928

18 février 2009

Die Zauberflöte (ad libitum)


Ouverture

Je l’ai déjà dit, La flûte enchantée est l’un de mes opéras préférés, sinon le préféré. J’en aime l’histoire, j’en aime la musique, et j’en aime le souvenir de ma première fois, un peu floue, totalement émerveillée.
Cette première fois, c’était à la Staatsoper de Berlin, dans une très belle salle rouge et or, avec de bons chanteurs, de bons musiciens, et une mise en scène parfaite. Parfaite, car respectueuse du texte, sensible, moderne et féérique tout à la fois, gardant la magie de l’histoire et faisant parfaitement ressentir son caractère de conte initiatique.

Difficile d’être satisfaite ensuite. Surtout par des tentatives hyper modernes.

Mais impossible de résister à la perspective d’une soirée en compagnie d’une telle musique. Chaque instant est travaillé, chaque moment une grâce et à chaque fois je tombe sous le charme d’un nouveau motif. Comme ce très bref passage des deux hommes en armes, juste avant que Tamino n’affronte le feu et l’eau (je crois…*). Chaque fois aussi je comprends autrement l’histoire, et cette fois j’ai été particulièrement sensible à la solitude et au malheur des personnages : Monostatos qui revendique le droit d’avoir un cœur sous sa noire figure, Papageno qui cherche désespérément une femme pour lui, Pamina au désespoir de se croire abandonnée. J’ai réalisé que j’aimais beaucoup le personnage de Monostatos, qui ne sait pas comment devenir bon, au caractère double, et qui bascule dans la Nuit peut-être aussi parce que Sarastro, trop exigeant, n’a pas su le comprendre et l’aider. Je l’aime moins que jamais, Sarastro, trop autoritaire, trop oublieux de l’humanité et des faiblesses en nous, tout entier tourné vers la perfection solaire. Pour la première fois enfin, j’ai vu l’importance du rôle de Pamina, la place accordée aux femmes par Mozart : pas toutes du côté du mal et des vices, mais nécessaires aux hommes pour l’accomplissement du bien.


Air de Monostatos, Acte II. Pamina est endormie, l'entrée de la Reine de la Nuit met fin à la scène.

Et j’ai bien fait de ne pas lutter : musicalement, d’abord, l’interprétation était bonne, même si les Trois Dames étaient un peu désagréables dans les graves et pas claires du tout à l’unisson. La Reine de la Nuit était honorable, claire et juste, mais un peu trop appliquée à être claire et juste pour être vraiment troublante. J’ai été un peu déçue aussi que les Trois Garçonnets aient été tenus par trois sopranos. La voix est un peu moins cristalline, un peu plus dense, c’est différent, et dommage, à mon goût. Pas d’autres soucis heureusement dans le reste de la distribution, avec notamment une très belle Pamina et un couple d’oiseleur délicieux.

La mise en scène, maintenant. L’action commence sur une scène nue, fermée par des rideaux, d’où émerge Tamino à vélo, portable visé à l’oreille. Je n’ai pas bien compris ce besoin de le modernisé, mais passons ; le pire était sa tenue : un mélange de public school boy et de chicos plouc, le tout très moche et pas séduisant du tout. Imaginez : une petite veste sur un polo rayé, un pantacourt beigeasse, de petites lunettes rondes qui m'évoquèrent irrésistiblement Agnan, et une coiffure de jeune cadre dynamique à mèche sur le côté. Tamino est quand même le héros, un prince, et un ténor, que diable ! Il doit faire battre le cœur de Pamina à la première rencontre ! A la place de Pamina, j’aurais surtout bien rigolé, et pesté contre la destinée qui aurait quand même pu envoyer quelqu’un d’autre à mon secours !

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Papageno et Pamina
(source)

Un Papageno définitivement plus sexy que héros, c’est gênant. Sauf si l’intention était de nous montrer les défauts du Prince, bien réels dans le livret : il défaille à la vue d’un serpent – certes magique – qu’il ne sait pas combattre, et se laisse d’abord berner par la Reine de la Nuit, il ne réussit les épreuves, sans doute, que parce que Pamina l’accompagne. Papageno n’est pas plus fort, sans doute, mais il est plus simple. Et cette faiblesse, cette absence de décorum, ne rendait que plus railleur le premier échange entre les deux hommes : « qui es-tu », demande le prince, soucieux de la juste hiérarchie ; « Ein Mensch, wie Du » (un homme, comme toi), répondent Papageno et son bon sens dénué d’arrogance. (J’ai un faible pour Papageno)

L’action se poursuit, avec un décor sobre et modulable qui figure le palais de Sarastro et les lieux des épreuves, changeant au gré des nécessités de l’action et perturbant les héros, séparant les amoureux, faisant disparaitre les repères. Un lieu magique et étrange, qu’on ne peut maîtriser qu’après les épreuves et les sacrifices imposés. J’ai trouvé cette figuration du palais très intéressante. Le seul problème, c’est que les prêtres et serviteurs de Sarastro avaient des airs de Playmobils échappés de Startrek… Pourquoi abandonner la mythologie égyptienne et la palmeraie du livret ? Je sais, je suis atrocement conservatrice…
La mise en scène donnait encore une impression de conte et de rêve avec le bestiaire qui apparaissait à deux reprises. La première fois, c’est au tout début : Tamino est attaqué par un serpent et ne sait comme s’en défendre. Zu Hilfe, Zu Hilfe, sonst bin ich verloren ! Entrait alors sur scène une bête étrange, pas du tout serpent, un Tyrannosaurus Rex bleu Klein qui évoquait irrémédiablement Casimir. Eh bien, à mon grand étonnement, ça marchait plutôt pas mal. C’était drôle, un peu trop peut-être, mais donnait d’emblée le ton : un rêve, une fantaisie, et de l’humour.
La deuxième fois, c’est lorsque que Tamino, seul devant le palais de Sarastro, essaie sa flûte. Comme c’est une flûte magique, elle appelle à elle les animaux des bois : un oiseau inquiétant, un serpent (dont la mécanique grinçait un peu trop, mais c’est une autre histoire), et de nouveau la grosse bête du début, toujours amputée de sa queue par les Trois Dames, et retrouvant son bébé cahin-caha. Là encore, la mise en scène alliait le conte et l’humour.
Bref, malgré quelques petites choses bizarres dans les costumes, la mise en scène était cohérente avec elle-même, et avec le livret. Même si Erfurt a sans doute moins de moyens que d’autres théâtres, et que les perruques blondes des Trois Dames en ont fait les frais.

Encore une fois hélas, ce n’est pas ma version idéale, surtout pour la mise en scène – je suis moins exigeante, sans doute, avec les chanteurs : pourvu qu’ils chantent juste et bien, me voilà à peu près satisfaite. Mais ça rattrape le fiasco parisien.

Direction musicale Walter Gugenbauer, mise en scène Peter Hailer, costumes Lydia Kirchleitner

Et je ne résiste pas au plaisir de vous mettre Natalie Dessay dans le premier air de la Reine de la Nuit :

*J'ai retrouvé mon petit motif qui m'émeut tant! Tamino, plein de fougue et déterminé à sauver Pamina, vient d'entrer dans le Palais de Sarastro ; le "Diseur" lui explique les épreuves à traverser. C'est ici, et c'est à partir de la cinquième minute - c'est le Sprecher qui chante.

15 février 2009

« … mais soit on est civilisé, soit on ne l’est pas. »

Les ennuis de Sally West, Patricia Wentworth, 1938 (2007)

Dans la pièce où je dors, il y a les DVD. Parmi les DVD, il y a les trois premières saisons de NCIS. Après expérimentation, je peux vous affirmer qu’enchaîner les trois premières saisons en VOST en une dizaine de jours, ça laisse quelques traces.

-Quand je croise mes coloc’, je veux les autopsier. Elles résistent, pour le moment, mais je visualise déjà parfaitement leurs entrailles.
-Avant, ma vie allemande était binaire : un peu de français, pas mal d’allemand. Maintenant, le français est en voie de disparition et je pense en deuglish. Parfois je ne m’en rends même pas compte – pas immédiatement.
-Je suis complètement en manque. Je veux la suite (::yeux rougis et bave aux lèvres::)

La vie erfurtoise est un calvaire. Et si vous n’avez pas d’autres nouvelles d’ici quelques jours, envoyez les secours : soit j’ai autopsié mes coloc’ sans leur consentement, soit je suis en train de mourir dans d’atroces souffrances, coincée sous une Archives-PAL écroulée.

Heureusement, avant tout ça, j’aurai eu le temps de découvrir Patricia Wentworth, grâce à Fashion, pourvoyeuse officielle de bonnes choses anglaises.

« A la connaissance de James, personne dans la famille Elliot n’avait jamais été assassiné – en tout cas, pas depuis le XIVe siècle -, et il paraissait improbable qu’un garçon paisible et équilibré comme lui inaugure ce destin. James envisagea cette possibilité avec un profond dégoût. L’idée de figurer dans les gros titres de la presse à sensation – « Vous voulez de meilleurs meurtres, nous allons vous en donner » - le révoltait. »
(p. 172)

51KGhymVl5L__SL500_AA240_Imaginez James Elliot. James est écossais et il respecte les lois. Il a un bon métier, qui lui laisse toujours les mains vaguement grasses, mais enfin, c’est un bon métier. Il a un petit héritage qu’il ne sait pas encore comment placer. Il aime les voitures, beaucoup, d’ailleurs c’est son métier. Ces voitures, parfois, il les livre à ceux qui voudraient les essayer. Et parfois, il y a du brouillard. Et même si l’essai s’est bien passé, si James sait qu’il va vendre la Rolls, la journée peut se terminer de façon catastrophique. Car dans le brouillard, on se perd, on découvre des choses étranges, et on rencontre des filles qui prétendent s’appeler Aspidistra. Aspidistra ! Non mais vraiment !
James a eu quatorze cousines, assez fantasques. L’un se fiance trois fois en une demi-heure, l’autre court le Caucase, ou bien est-ce l’Asie, enfin, c’est par là. Alors James, vous pensez, les filles, il connaît. Il ne les aime peut-être pas autant que les voitures, mais enfin, il sait comment elles fonctionnent. Mais cette Aspidistra, là, elle est vraiment déroutante. Elle est jolie. Elle est en détresse. Elle est quasiment fiancée. Quasiment ! Vous m’en direz tant !

« La crainte de se retrouver mêlée à une affaire de diffamation n’est pas vraiment dissuasive pour les femmes. Elles sont beaucoup plus courageuses que les hommes. »
(p. 115)

James a peut-être un étrange sens des priorités, mais il a du cran et sait se comporter en gentleman, et faire honneur à ses ancêtres qu’on imagine volontiers chevaliers. On peut lui reconnaître aussi beaucoup de persévérance, même si cette fille fait des mystères et voit des dangers partout : il l’épousera, et il serait temps qu’elle cesse de se tordre les mains, et qu’elle coopère un peu. Non mais. C’est qu’il risque d’égratigner la Rolls, James, et Aspidistra pourrait faire un effort.

« Comment allons-nous nous marier si je ne dois ni vous voir, ni vous écrire, ni vous téléphoner ? J’aimerais que vous restiez pragmatique. »
(p. 133)

C’est cousu de fil blanc, l’intrigue policière n’est qu’un prétexte pour faire courir deux amoureux et peindre l’Angleterre de l’entre-deux-guerres, où, si vous êtes bien née, vous naviguez en cape doublée de fourrure blanche de cocktails en dancing. On grille des saucisses la nuit dans la cheminée en se racontant des histoires de fantômes, on hésite à acheter de coûteuses voitures, on cultive des rocailles, et on cherche des trésors cachés par de vieilles tantes et révélés par des lettres perdues. C’est ça le plus important dans ce roman : l’ambiance, et le style, absolument délicieux, de Patricia Wentworth, qui manie l’humour pince-sans-rire avec grâce et efficacité. Le reste n’est qu’accessoire, sauf, évidemment, la question du mariage de James.

« Il alla tirer le verrou, laissant entrer une rafale de vent glacé en même temps que Sally. Elle était tête nue et enveloppée dans sa cape de velours noir. Quand il la serra dans ses bras, elle lui parut aussi froide et raide qu’un bout de bois. James l’embrassa. Elle s’écarta de lui en frissonnant et se dirigea vers l’escalier qu’elle monta à pas lents, comme si chaque marche exigeait d’elle un effort. En haut, il referma la trappe. Ils restèrent plantés là face à face, en se dévisageant sans rien dire. Quelle chose curieuse et primitive que l’amour ! James avait essayé de la prendre dans ses bras, mais elle ne voulait pas. Son étreinte avait dit tout ce que les lettres jetées au feu auraient pu dire à sa place, mais elle ne voulait ni de lui ni de son amour. Elle se tenait sous le plafonnier, très froide et très pâle, serrant sa cape et le fixant de ses yeux qui brillaient de reproches. »
(p. 132)

A lire absolument pour (re)voir la vie en rose !

Un seul reproche : la traduction du titre. Je trouve un peu dommage que la brièveté anglaise (Run !), qui exprime si bien la folie et la cavalcade du roman, n’ait pas été conservée.

Chimère l'a lu aussi, mais l'a trouvé par trop invraisemblable.

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