30 juillet 2009
Le coupeur de roseaux
Tanizaki Junichirô, 1932 (1997)
Depuis ma découverte éblouie de Yoko Ogawa, je sais que la littérature japonaise peut me plaire et plus encore. Face à ce court texte au prix riquiqui et à la si jolie couverture, comment résister à l’envie d’être à nouveau saisie ?
Hélas, si le saisissement était possible, il ne fut pas vraiment réalisé à la lecture de ce coupeur de roseau qui tarde à apparaître dans le roman. Certes, la manière de voir le monde et la nature, de les évoquer, de les peindre, est très délicate et évocatrice. On est d’emblée plongé dans ce Japon d’avant l’Occidentalisation, ce Japon du tournant de nos XIXe et XXe siècle, où les trains qui passent n’empêchent pas les vieilles célébrations et les codes d’honneur de se perpétuer.
C’est ainsi à l’occasion d’une fête de la Lune que le narrateur décide d’une promenade de quelques heures, solitaire, pourvu d’un flacon de saké et de sa connaissance approfondie des œuvres du passé. Il choisit l’ancien palais d’un ancien empereur raffiné, confiné avec sa cour puis exilé loin de toute beauté ; mais si l’on sent très bien la nostalgie de cette nuit d’automne, les citations que le narrateur associe à tout ce qu’il voit et ressent plombent le récit. Le problème est aussi sans doute qu’en français, si les vers sont évocateurs, ils ne sont pas spécialement jolis.
Il m’aura donc fallu une bonne moitié du récit pour parvenir au moment intéressant, la réécriture par Tanizaki d’un vieux conte ; là l’érudition s’arrête, le narrateur change. Le promeneur en a rencontré un autre, un aimable vieil homme qui lui parle des beautés du lieu et de ses souvenirs de petit garçon venant ici chaque année avec son près, comme en pèlerinage, à l’occasion de la fête de la Lune. Et, toujours, ils observent les réjouissances données en l’honneur de la lune dans une maison luxueuse, où les servantes chantent, où la maitresse de maison joue de la musique avec une rare maîtrise et une grâce indescriptible. C’est elle la véritable héroïne du récit, c’est la belle O-Yû, si belle que tous l’ont toujours chéri et cajolé, ses servantes comme ses frères et sœurs. Si belle et si précieuse qu’elle ne sait plus peut-être ce que sont les émotions, qu’elle sait seulement paraître, souveraine, sublime. Après s’être dûment mariée, O-Yû s’est retrouvée jeune veuve en charge d’un fils ; elle a rencontré le père du vieux conteur qui en est tombé éperdument amoureux. Mais les conventions, les règles de la vie familiale, les obligations qu’on a envers les ancêtres et les descendants font qu’ils ne peuvent se marier. Alors il épouse la jeune sœur d’O-Yû, O-Shizu, belle aussi mais sans cette étrangeté, cette magie qui rendent O-Yû incomparable. O-Shizu sait tout des sentiments de sa sœur et de son époux. Elle a d’ailleurs accepté le mariage pour complaire à sa sœur, et elle entend que son époux reste fidèle à O-Yû. Le mariage sera chaste.
Voilà donc la situation de départ, qui évolue au gré des caprices inconséquents, ou cruels, d’O-Yû, sans cesse excusée par tous, et des initiatives d’O-Shizu. Quelques années d’un ménage à trois non consommé, quelques années d’inaccessibilité. Et puis l’enfant meurt, O-Yû doit se remarier. Et le père du narrateur d’emmener ensuite, tous les ans, voir l’inaccessible femme jouer du kodo.
J’ai beaucoup aimé cette partie du récit, beaucoup moins érudite et plus sensible que la première. En peu de mots et sans appuyer, l’auteur crée un climat étrange, pas vraiment pervers, mais pas vraiment sain non plus, une attente qui ne comporte aucune espérance, une vie qui n’est que beauté délicate et parfaite, mais sans véritable accomplissement.
Dernier regret enfin : la quasi absence de note, qui ajoutée au parti-pris de ne pas traduire certains mots typiques, rend le texte parfois un peu obscur…
25 juillet 2009
Méfiez-vous des hommes avec un tournevis
Doctor who, saisons 1-3
Voilà bien des jours que je n’ai pas écrit, et pour cause ; je suis occupée. Très occupée. Principalement à une étude des bienfaits comparés des parfums de glace. C’est assez secret, pour le bien de l’Humanité, mais je peux quand même vous révéler que Raffaello est un puissant élévateur d’humeur et que Ferrero Rocher Noir est un excellent moyen de se motiver pour finir un travail des plus fastidieux. Occupée aussi à ce travail fastidieux, donc.
Et occupée à regarder une série que jamais, jamais, je n’aurais imaginé apprécier, pensez, une série de science-fiction avec des vrais morceaux d’aliens dedans.
« Have a banana ! Bananas are good. »
Il faut dire que certaines blogueuses ont développé de puissants arguments en faveur de ladite série, à base de « c’est trop génial », de « ces Anglais comme ils sont doués », et de sexytude du héros. Sur ce point, j’aurai quelques réserves. Si la première incarnation (car le docteur ne meurt pas, il se régénère, et on change d'acteur, ce qui est bien pratique, isn't it?), malgré des oreilles bien développées et un nez qui ne se laisse pas facilement oublier, à un charme indéniable, follement british, du à son humour, son sourire, son flegme et son outfit de marin bourlingueur et chaleureux, la seconde est terriblement décevante. Sexiest man on tv ? Ah non. Son côté pile électrique ne me séduit pas du tout. Sans compter qu’il m’évoque irrésistiblement un lapin – lesquels n’ont jamais été mon fantasme. (ne hurlez pas les filles, ça s’arrange dans la troisième saison, je trouve, et puis comme ça, je vous le laisse, c’est bien aussi, non ?)
Mais qui est cet homme mystérieux, capable donc malgré son absence de sexytude de me tenir ainsi captive ? C’est tout le problème, justement, on ne sait pas vraiment. C’est Le Docteur. Docteur qui ? Docteur rien, juste Le Docteur. The Doctor – ça sonne mieux en anglais, doesn’t it ? Et donc, the doctor, il va, il vient, dans un vaisseau fabuleux, plus grand dedans que dehors (si on pouvait développer des valises comme ça), mais manquant à mon goût d’un peu de confort, ayant l’aspect d’une cabine de police des années soixante (bleue, juste la place de mettre un suspect et un téléphone pour appeler des renforts), qui a cette particularité merveilleuse de traverser le temps et l’espace comme s’il s’agissait de traverser la rue. Et hop, en l’an 5 milliard. Et hop, en 1879. Et hop, en 2012. Et hop, si on partait revoir ce fabuleux concert d’Elvis ? Juste un petit problème : The Doctor est le dernier de sa race, les Seigneurs du Temps, et il n’y a plus de mécanicien ni de pièces détachées pour le Tardis – c’est le nom du vaisseau – qui, malgré son cœur vibrant, commence à se faire vieux et se trompe un peu. Londres au lieu de New York, douze mois au lieu de douze heures, c’est si peu finalement… C’est plus gênant quand il atterrit au hasard, dans des endroits aussi charmants que des vaisseaux désertés – en apparence – du 51e siècle ou des mondes parallèles envahis de Cybermen. Ceux-là ne sont pas sympas, pas du tout du tout, mais ce n’est rien encore à côté des Daleks, choses métalliques ne vivant que pour exterminer et pour lesquelles j’avoue un gros faible : elles sont ridicules, dans leur aspect, dans leur voix, dans leur manie de répéter « exterminate ! exterminate ! » à tout bout de champ, on en voudrait presque un chez soi pour rigoler avec. Presque.
Fantastic !
C’est le gros point fort de la série, de ne jamais se prendre au sérieux et en même temps de raconter des choses terriblement graves, la volonté d’uniformisation, le danger des technologies, cette folie humaine qui veut toujours tout savoir et tout comprendre. Le danger, l’inquiétude, viennent moins des mondes rencontrés par le Docteur que des hommes et de leurs réactions. Le danger de la science devenue inhumaine aussi, du savoir pour le savoir, dénué de compassion et de sensibilité. Heureusement il y a beaucoup d’humains adorables dans cette série, la compagne du Docteur d’abord, Rose Tyler dans les deux premières saisons, jeune et enthousiaste, découvrant d’un coup un monde bien plus excitant que son HLM et son boulot de vendeuse et Martha Jones, l’étudiante en médecine, pragmatique, efficace, pleine de sang-froid, toutes deux également courageuses et décidée.
Et puis la mère de Rose, et Mickey, le petit copain délaissé pour le Docteur et qui se révèle finalement aux autre comme à lui-même ; la famille de Martha qui n’arrête pas de se disputer – enfin, surtout au sujet de la nouvelle copine du père ; Harriet Jones, Députée de Flydale North, ma préférée, ou Blon, la Slytheen… Et Jack, ah Jack, ce petit sourire, cette volonté maladive de séduire tout ce qui bouge à proximité… Les personnages reviennent régulièrement, bien peu ne sont là que pour un épisode, on s’attache vraiment à eux, on espère les revoir, et c’est aussi pour ça qu’on regarde l’épisode suivant, et le suivant encore… Parce que bon, le combat du Docteur contre les Méchants, au fond, on s’en fiche un peu : il va toujours gagner, non ? Mais savoir ce qui arrive aux exilés dans un monde parallèle, ce qu’est ce Torchwood dont on nous rabat les oreilles dans toute la saison 2 sans rien nous en dire vraiment avant les derniers épisodes – heureusement, je savais tout – les relations du Docteur et de sa compagne de voyage, les petits éléments semés dans les épisodes et annonçant la suite de l’histoire. C’est d’ailleurs assez génial de voir comment tout se met en place le moment venu, et de penser que les scénaristes avaient forcément une vue d’ensemble avant d’inventer pour chaque épisode un nouvel ennemi, pas toujours méchant d’ailleurs. Fear her (saison 2), par exemple, est vraiment très poétique dans sa manière de montrer la possession d’une fillette par un Isolus.

le dixième docteur et son arme fatale
(bon d'accord, il n'est pas si vilain que ça)
(image bbc)
La seule chose qui me gêne un peu, c’est, comme dans toutes les séries de SF que j’avais pu voir avant, le côté cheap des créatures venues d’ailleurs. Non mais vraiment, on est censé y croire ? Dans certains épisodes, c’est drôle, ça marche vraiment bien. Dans d’autres… je n’accroche pas du tout. Et puis, ils sont si terriblement humains, proche de nous dans leur apparence, ou proche de nos fantasmes de vaisseaux spatiaux… Il est sans doute impossible d’inventer quelque chose de véritablement étranger, mais qu’est-ce que j’aimerais ! Mais heureusement – et c’est sans doute pour ça que j’aime cette série-là – les aliens ne sont pas présents dans tous les épisodes, et souvent c’est du fantastique plus que de la science-fiction : loup-garous, possessions, forces du mal, diable… ils sont tous là, chacun leur tour, mais ne parviennent jamais à triompher du Docteur – ni à démonter la reine Victoria, qui n’est pas du tout amused mais ce n’est vraiment pas une raison pour perdre son sang-froid et le souci de l’Empire. Car oui, à voyager dans le temps, on rencontre parfois des personnages célèbres ; à quand le Docteur et Jane Austen ?
Dernière qualité, et non des moindres : les acteurs sont formidables. Il faut impérativement voir la série en VO, ils sont tellement bons, tous, tellement amusés aussi sans doute de se retrouver dans ce truc un peu dingue, un peu kitsch. C’est d’ailleurs, j’ai l’impression, une des grandes qualités de la BBC : les acteurs ne sont pas de second rang, ils en font pas ça à défaut d’autre chose – enfin, peut-être, mais ils le font bien – et ça contribue grandement au plaisir.
Les billets d'Isil sur les saisons 2, 3 et 4; ceux de Karine, qui a reçu la visite du Docteur, sur les saisons 3 et 4.
17 juillet 2009
Étonnants voyageurs ! quelles nobles histoires Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Il est plus que temps de vous parler de mon escapade malouine de la fin mai (mais ai-je jamais promis d'être à la pointe de l'actualité ?), rendez-vous avec les auteurs, les mouettes, et la brumes. Car si je n’avais pas oublié on appareil photo, j’aurais pu vous montrer la magie des plages à marée basse, beige mouillé, avec le brun plus sombre des brise-lames le long de la digue de granit, et le gris de la mer, l’écume en bandes de dentelle, les pointes de vert profond ou de bleu piégeux là où les fonds grouillent de crustacés. J’aurais pu vous montrer le cap Fréhel au loin, la marée haute d’émeraude ou de saphir, les jetées de coquelicots dans les quelques champs qui restent, le vent même.
Et les chapiteaux du festival, la foule, les auteurs souriants, le muscadet.
Cette année mon festival fut allégé, pour cause de réunion familiale, mais j’en ai vu les coulisses en jouant les bénévoles. J’ai ainsi accompagné des sixième pendant une journée (avec les profs, ouf !), et depuis j’ai dressé un autel au dieu Mut’ Intra-Aca, et je fais des offrandes tous les soirs en scandant « pas un collège ! pas un collège ! pas un collège ! ». J’ai pu voir aussi que les professionnels ne sont pas vraiment plus à l’heure que les autres et que mêmes certains se font la belle au milieu du documentaire sur Le Clézio. Il faut dire que ce jour-là, malgré le vent, il faisait enfin beau et chaud. Et l’appel de la plage, ou de la terrasse des café place Chateaubriand, est très fort. J’ai joué les stars incognito en foulard et lunettes de soleil, mon badge autour du coup, mais tourné pour qu’on imagine un mystérieux écrivain plutôt qu’une petite main – on peut toujours rêver, non ? D’ailleurs les auteurs à qui je demandais une dédicace me demandaient parfois si j’écrivais, moi aussi. Hum, on peut dire ça comme ça…
Les auteurs, toujours aussi accessibles souriants, dans un salon qui m’a semblé moins encombré que l’an dernier. Cette fois je me suis presque tenue à mon budget, dépassé seulement pour le magnifique récit de voyage de Florian Chavouet, découvert dans une des expos et irrésistible ; pour un guide de balade dans mon quartier parisien ; pour une biographie de Surcouf par un de ses arrière-arrière-etc-petits-neveux. L’homme a du bagout et se trouvait placer à côté de Louis-Philippe d’Alembert, auteur haïtien prévoyant une résidence à Berlin, fort opportunément publié en poche au Serpent à plumes. Méfiez-vous, donc, d’Erik Surcouf : à peine lisez-vous la quatrième de couverture, échangez-vous quelques mots, que déjà il dégaine son stylo et pof, c’est trop tard si comme moi vous êtes une petite chose mal à l’aise à l’idée de refuser. Commentaire de ma mère : heureusement qu’ils ont eu un ancêtre célèbre, ces gens-là. C’est possible, mais j’espère que le texte sera de bonne qualité, au moins au niveau historique !
J’ai aussi trouvé un livre dont l’une des héroïnes porte mon prénom. Ça n’a l’air de rien, mais c’est la première fois. Pas en poche, pas acheté, dommage !
En revanche, j’ai obtenu un très joli sac du livre de poche pour pouvoir frimer, et j’ai enfin acheté Le Cœur cousu de Carole Martinez, qui est vraiment adorable (et a intérêt de sortir bientôt son deuxième roman, non mais). Elle était placée à côté de Bernard du Boucheron, et en voyant Court-serpent, je me suis d’un coup souvenu que j’avais eu un jour envie de le lire suite à un article. Bonne idée : l’auteur est un monsieur délicieux qui a improvisé une étymologie de mon prénom qu’on ne m’avait jamais donné et qui me plait beaucoup. Je serais bien restée plus longtemps avec ces deux-là, mais je n’ai pas osé. Il nous aurait fallu une table, du thé, et pas ces allées où un lecteur chasse l’autre, parti déjà vers un auteur avant qu’il ne s’en aille. J’ai ainsi manqué Wilfried N’sondé, à qui j’aurais tellement voulu dire en vrai comme ses Enfants léopards sont beaux ; j’ai revu Lyonel Trouillot, découvert par hasard l’an dernier et qui est bien parti pour être mon rendez-vous annuel. Vu aussi Marcus Malte, dont Amanda m’a tant donné envie – il la remercie – et j’ai bien cherché pour trouver le roman qui me semblait le moins glauque pour commencer.
Pas de conférences pour moi cette année, mais à nouveau un petit-déjeuner, au Châteaubriand cette fois, seule terrasse ensoleillée de la place et bel hôtel – j’adore prendre mon petit-déjeuner au restaurant, ah, si j’étais riche… Anna Moï est passionnante, et très bavarde, ce qui est quand même mieux pour ce genre de rencontres. Elle nous a parlé de sa vie, mais surtout de son envie de combiner toujours travail intellectuel et travail manuel, de ses nouvelles collections de chaussures – je veux retourner au Viêt-Nam, je veux revoir Hoi An, ah, si j’étais riche… Nous a parlé aussi du confucianisme et de ses cours de chant ; de l’aspect très corporel de son travail, de son engagement physique dans la création, de son besoin de faire avec le corps aussi. Et on l’a laissée à regret partir vers un débat, alors qu’on avait déjà largement dépassé l’heure prévue.

Et il en manque encore deux...
(mais je m'en suis rendue compte trop tard, alors tant pis: Il neigeait, de Patrick Rambaud et L'autre face de la mer, de Louis-Philippe Dalembert)
Un regret quand même, le thème. « Monde en crise, besoin de fiction ». Mouais… ça ne veut pas dire grand-chose, et puis la fiction et le rêve on en a toujours besoin… J’ai l’impression que Le Bris commence à tourner un peu en rond avec sa littérature-monde…
Le billet de Stéphanie, que je n'ai pas croisée ; l'an prochain?
13 juillet 2009
Les dormeurs du jour se repaissent de force que la nuit jamais ne dévore
Le café de l’Excelsior, Philippe Claudel, 1999
Après le choc des Âmes grises, il me fallait une nouvelle dose de Claudel et ce petit livre n’était pas cher du tout, et pas lourd non plus dans le sac. Seulement, il est beaucoup moins réussi. C’est l’histoire d’un grand-père un peu ivrogne, un peu crassos, bistrotier dans un faubourg de petite ville industrielle, en charge d’un gamin orphelin et un peu taiseux. Tous les deux ils vont parfois à la grande ville, ils se baladent le long du canal et inventent la vie des péniches, ils ronflent dans le café, ils font la sieste, ils lavent les verres.
C’est une petite chronique tranquille, l’amour perturbé par les conventions et les bien-pensants, la vie des petites gens, la poésie des pauvres.
"Grand-père ne prenait pas la peine de monter dans sa chambre et allait coucher sa fatigue dans le cellier: c'était une sorte de grotte aux parfums de graines sèches et de foins tellement antiques que le rongeur le plus affamé les eût dédaignés même par un temps de grande disette. A peine quelques loirs y dormaient-ils parfois quand ils n'avaient pas trouvé ailleurs de couches plus à même d'accueillir leur léthargie. Grand-père à la façon des chats se coulait entre trois cageots remplis de pelotes et de cordeaux, deux bottes de raphia, un boisseau d'outils aux manches culottés, trois vieilles couvertures damassées dans lesquelles s'entortillaient des griffes d'asperges et des oignons de tulipes."
(p. 42)
Si la langue est toujours belle et fine, enveloppante comme un serpent qui se coulerait sur vos épaules, comme un col de renard, comme la magie des flammes dans la cheminée, j’ai trouvé l’exercice un peu vain. Rien qui n’ait déjà été dit, rien de bien prenant dans l’histoire dont on devine qu’elle ne peut finir que mal. Des souvenirs d’enfance, la mélancolie, la mélodie des mots, ce n’est pas si mal, me direz-vous ? Non. Ce livre-là est un peu trop fade, un peu trop… facile.
Me reste l’envie de retrouver le Claudel des Âmes grises et le goût un peu amer des fonds de verre de Picon-bière.
Le billet de Tamara, aui a aimé plus que moi!
11 juillet 2009
Promets-moi
Harlan Coben, 2006 (2007)
Le problème de lire beaucoup de choses vraiment très bien, c’est qu’on devient exigeant et qu’on ne sait plus se contenter du pas mal. C’est un peu ce qui arrive à ce pauvre Harlan Coben, qui est mieux que ce que j’imaginais, mais pas au point de me séduire vraiment. Je pensais lire le fils de Marc Lévy et de Mary Higgins Clark – que j’ai par ailleurs beaucoup lue sur la plage avant d’en avoir un peu assez de ces jeunes filles séduisantes et malmenées sauvées in extremis par le gars sur qui personne n’aurait parié un kopeck au départ.
Une fille a disparu et puis une deuxième. Et la deuxième, c’est la fille d’une amie très chère de Myron Bolitar. Myron a fait une promesse à la mère après avoir, tout à fait inconsidérément, promis à la fille d’être là pour elle en cas de pépin et sans rien dire aux parents. Myron Bolitar est un homme de parole, c’est aussi un ex-espoir du basket agent et détective à ses heures, avec son ami Win, costaud à moitié barré, et la grosse Cyndi, ancienne catcheuse qui n’a peur de rien. Il est entendu qu’il va retrouvé Aimee, mais quand, et dans quel état, et pour quel secret inavouable ?
Harlan Coben n’écrit pas avec les pieds, il trousse une intrigue cohérente et on ne trouve pas le coupable en trois pages (de toute façon je suis nulle à ça), mais ça n’a pas marché sur moi. Pas assez bien écrit, pas assez fin. D’abord, cette manie qu’ont certains auteurs de systématiquement donner les marques des vêtements et des objets de leurs personnages, et de vous décrire en long et en large des choses parfaitement inutiles. Et puis le côté un peu caricatural de certains personnages ; l’humour parfois un peu trop appuyé – vous savez, quand on sent trop que l’auteur a voulu être drôle – le manque d’originalité aussi, je crois, pas tant dans l’intrigue plutôt réussie que dans l’ambiance générale, qui n’est pas pour moi.
Bref, je suis loin des louanges de la quatrième de couverture (Lire trouve l’écriture et l’intrigue excellentes).
09 juillet 2009
… un faucon aux ailes brisées, un fauve en captivité …
Le Cœur des enfants léopards, Wilfried N’sondé, 2007
Il y a d’abord eu ce titre. Et puis le sourire de l’auteur, et puis c’est Acte Sud. Et pourtant, d’abord, je ne l’ai pas acheté. Il m’aura fallu un an de plus, et surtout une lecture par Denis Lavant, magistrale. Comme quoi, finalement, je peux parfois aimer ça, les lectures. Quand le lecteur ne lit plus mais joue, vit, est. Et Denis Lavant, à ce jeu-là, il est vraiment très, très fort. A peine sortie du chapiteau, je me précipitais vers Wilfried N’sondé, qui a de plus le bon goût de vivre à Berlin (où il est musicien, travailleur social, et quelques autres choses encore), et je me procurai ce texte qui me semblait une petite bombe.
Il m’a fallu encore un an pour le lire, la magie est un peu retombée, ce n’est pas Denis Lavant qui me l’a lu rien que pour moi, mais ma petite voix intérieure, beaucoup moins douée. Légère déception donc, et pourtant. Ce long monologue remonte aux sources du narrateur et aux sources du monde, au peuple des léopards et à l’ancêtre fier et digne, aux jeux dans la cité, au joyeux mélange de l’école primaire, à la méfiance du collège, à la bêtise du lycée. Ensuite, les études, qui vous coupent définitivement ou presque de la cité. Les filles, la fille. La difficulté des amitiés, des différences. Le récit est à peu près chronologique, mais perdu parfois, embrumé, comme le cerveau de ce narrateur qui n’est déjà plus vraiment de ce monde ; qui y reviendra peut-être, demain, dégrisé, ou qui sans est allé à jamais, privé de son amour, sa seule raison de vivre, la seule justification au fait qu’il ait tourné le dos aux amis, à la cité, lui l’enfant léopard parti à la Sorbonne, voulant voyager, aimant lire et faire l’amour avec sa belle, sa si belle Mireille, si blanche, aux veines si visibles.
Ce roman m’a évoqué un texte d’Enzo Cormann, même situation où le flic et le prévenu s’affrontent dans la violence et la crasse, même langue violente et parfois lyrique, même récit d’une vie fragmentée et brisée trop tôt. Ils sont deux désormais sur cette terre immense mettait en scène l’affrontement ; Le Cœur des enfants léopards montre la détresse intérieur et le chemin qui mène le jeune homme à l’assassin. Ça ne veut rien dire, bien sûr, de ressembler à Enzo Cormann ; ça ne change rien ; et pourtant ça m’a rendu le texte encore plus présent peut-être, car je le voyais sur scène, je le voyais sur un fond noir et vide, scandé, dit. C’est un texte à écouter plus qu’à lire, peut-être, c’est un texte dans lequel il faut plonger sans résister et sans rien chercher que s’y perdre. J’ai trouvé parfois que le lyrisme était un peu outré, un peu excessif ; défauts peut-être d’un premier roman ? Et les moments – forts rares heureusement – où l’on délaisse la voix du léopard pour un narrateur omniscient sont ratés, vraiment en dessous du reste, pour intensité et pour la langue. Légère déception, donc, moins de magie. Mais j’ai très envie que Wilfried N’sondé écrive encore, j’ai envie de relire cette rage et ce rythme ; et j’ai envie d’écouter sa musique un jour.
08 juillet 2009
Les amants de la mer Rouge
Sulaiman Addonia, 2009
La vie en Arabie Saoudite est difficile. Surtout si vous êtes une fille, ou si vous êtes pauvre, ou si vous êtes immigré – je préfère ne jamais penser au destin de ceux qui réunissent les trois catégories.
Dans le roman de Sulaiman Addonia, inspiré par sa propre vie d’immigré érythréen à Djedda dans les années 80, il y a un immigré, Naser, et une fille riche. D’elle, on ne connaîtra que ses chaussures, car c’est la seule partie que Naser peut regarder sans risque, et c’est la seule partie qui la distingue des autres voiles noires flottant dans les rues, dans les centres commerciaux climatisés devant lesquels ont lieu les lapidations.
« Je serais le premier à sentir son haleine matinale, le premier à baigner dans sa sueur et le premier à voir ses cils soyeux se baisser à l’heure où la nuit tombe sur le monde : un monde triste où le rêve l’emporte sur la réalité et où la parole cède la place aux signes ; un monde où un amant doit se transformer en fugitif pour se blottir contre la peau d’une femme qu’il ne rencontrera peut-être jamais. »
(p. 106)
Certaines filles riches s’amusent à laisser tomber des messages aux pieds des garçons qu’elles ont tout loisir de voir entre les fibres du voile ; et puis elles se lassent, et parfois le garçon se fait prendre et malheur à lui. Mais cette fille-là n’est pas comme ça, c’est une fille honnête, une fille courageuse, une fille qui veut voir le monde sans filtre et sans barrière. Et le roman de Sulaiman Addonia est l’histoire de cet amour étrange entre deux jeunes gens qui ne se voient guère et ne peuvent se parler que par lettres, abandonnées au hasard des ruelles, dangereuses et grisantes. C’est aussi l’histoire des laissés-pour-compte de Djedda, de ceux qui doivent tout accepter pour manger et ne pas repartir dans l’enfer des guerres de la corne de l’Afrique. Ceux qui ont quitté leur famille pour de lointains parents qui doivent, sans cesse, se montrer meilleurs que les meilleurs pour conserver leur parrain qui seul garantit le visa. Se montrer meilleur musulman encore que les plus impitoyables des wahhabites.
Les intrigues amoureuses risquent de vite mourir si les amants n’y ajoutent pas mille stratagèmes, de plus en plus dangereux, de plus en plus près des puissants et des intégristes.
C’est cela surtout que j’ai aimé dans le roman, cette plongée dans un monde étouffant, soigneusement réglé, compartimenté, violent dans les mots, les actes, les lois, les mœurs qui séparent, coupent, régissent, assignent. Sulaiman Addonia montre très bien la situation d’un étranger, l’hypocrisie d’un monde qui achètent du Dior en tchador à deux pas des espaces dévolus aux Occidentaux, modernes concessions dans lesquelles on montre toute la peau qu’on veut à l’abri des barbelés. Malheureusement, le style est assez neutre, à part quelques jolis moments où les amants découvrent leur amour, ou bien quand les rues deviennent ce film violemment éclairé en noir et blanc, femmes et hommes prenant bien garde à ne pas se frôler. Cela dit, c'est bien mieux que ce que la couverture ne me faisait craindre. Et si l’histoire principale, l'histoire d'amour, ne m’a jamais vraiment entraînée, c'est au final une lecture pas déplaisante. Même si je regrette un peu le manque d'ambition littéraire !
Merci à Chez-les-filles pour l’envoi.
06 juillet 2009
Pas contente
A force de passer devant les superbes affiches partout dans le métro, j'ai fini par aller voir s'il restait des places pour Alvin Ailey au Châtelet.
Il en reste. Derrière des colonnes, pour 25 euros. Donc, pour un spectacle de danse, on vous propose des places garaties sans AUCUNE visibilité à 25 euros, soit plus de 150 francs, soit plus que les moins chères des places à l'opéra (fort inconfortables mais avec visibilité), et tout ça pour un spectacle de danse. N'ont honte de rien, au Châtelet.
Et c'est un théâtre public.
03 juillet 2009
Veni, vidi, ordi
Un seul être vous manque et tout est dépeuplé
Alléluia mes frères, Hosanna mes sœurs, le dieu des curieux existe. Alors que je ressentais une empathie de plus en plus forte avec la baleine échouée sur une plage du Mexique et l’ours blanc voyant sa banquise fondre (on ne parle pas assez de la détresse morale et physique de l’ours blanc, si vous voulez mon avis), alors que j’envisageais une action coup de poing contre le réchauffement climatique (vous croyez qu’une grande manifestation d’éventails, ça lui ferait peur ?), alors que je ne voulais plus de glace, mais une place à vie dans les bacs congélateurs du Monoprix, alors que, tel le crabe vert dans un creux de rocher trop longtemps délaissé par la marée, je n’aspirais plus qu’à être attrapée par les côtés par un petit garçon, ou plutôt son papa dans son rôle préféré et favori de papa-qui-s’occupe-de-la-progéniture-au-lieu-de-buller-tranquillou (c’est affreux ces gosses, ça ne sait pas se surveiller tout seul à la plage, non mais vraiment c’est une honte, ça devrait être livré finis ces machins-là), et balancée sans trop d’égard dans un seau Ploum (maintenant, ça doit être Dora, je n’ai pas trop suivi l’évolution de la chose) pour y rejoindre une loche obèse et des mini crevettes déjà trop défraichies pour être mangées sans risque, avant d’être ramenée en haut de la plage, sous un parasol certes mais en haut de la plage, à tenter de survivre au gobis agressifs (moi je connais surtout le paganel et celui à grosse tête) et à la loche (vous coloriez celle de la photo en noir et vous obtenez un joli poisson, ainsi qu'un délicieux apéro breton pour chat) qui prend toute la place, avant d’être remise à l’eau dans cinq heures, avec de la chance, larguée au bas de l’eau, loin des cailloux, dans des vaguelettes de rien que je ne pourrai pourtant pas supportées en raison de ma faiblesse et de mon manque d’habitude (je suis un crabe vert, ne l’oubliez pas), bref, alors que je soupirais après cet ersatz de fraicheur, alors que je maudissais plus que jamais le chaud, le soleil et l’été en vrac, j’ai reçu le coup de fil salvateur, le coup de fil attendu, la voix du Messie pour ainsi dire, m’annonçant qu’Ordimini était prêt. Oui, prêt.
Et donc, je vous le dis, la chaleur c’est le mal, et le contrat de confiance c’est rien que des menteries. Je vous le déconseille vivement si vous tenez à adopter un ordi tenant plus de quatre jours et réparé en mois de trois semaines – car après quinze jours on s’avise de vous demander de rapporter l’emballage – heureusement que pour d’obscures raisons tenant à votre hérédité et vos nombreux séjours en Allemagne vous ne l’aviez pas jeté – sans quoi rien ne sera possible. C’est bien connu, pour réparé un ventilateur il faut un bout de carton.
Je n’étais pas contente du tout, d’une humeur de dogue – mais de dogue assommé, rapport à la chaleur – et pour la première fois de ma vie j’ai râlé très très fort sur quelqu’un au téléphone, qui n’en avais rien à cirer – d’ailleurs, le vendeur en électroménager n’en a globalement pas grand-chose à cirer de pas grand-chose – mais dieu que ça fait du bien ! Je note donc pour plus tard : à recommencer toutes les fois que l’envie/le besoin s’en fera sentir.
Mais maintenant que je suis redevenue d’excellente humeur – du vent, un ordi, un super concert hier soir et des amis avec qui partager du rosé, que demande le peuple – je peux revenir ici sans craindre de vous faire fuir définitivement. Et tenter de sortir ce cabinet de curiosités du coma profond dans lequel il s’est retrouvé plongé à l’insu de mon plein gré.
On va commencer par un petit roman sans prétention, et sans conséquence non plus, reçu dans le cadre de l’opération « Masse critique » de Babélio. C’était ma première participation ; l’organisation est fort réussie, le roman un peu moins.
Nous sommes en Bretagne, côté sud, vers Quimper peut-être, ou Lorient ? Vincent Laffargue, commissaire de police et navigateur averti, part sur les traces de celui qui a sans doute agressé sa femme et s’est sauvé en volant un bateau. Sur les traces, ou plutôt dans son sillage puisque c’est une Traque en haute mer dans laquelle l’auteur, François Ferbos, nous entraine. Haute mer, haute mer… dans le dernier tiers du roman, quoi ; avant on reste beaucoup près des côtes. Je pinaille ? Oui, je pinaille.
Mais ce roman-là m’a agacée, que voulez-vous. D’abord, beaucoup trop de descriptions techniques sur les manœuvres nautiques. Certes un petit glossaire à la fin éclaire bien des choses, mais enfin, même moi qui aime la mer, je n’en pouvais plus de ces manœuvres inlassablement racontées en détails. A mort les détails techniques ! Vive la littérature qui exprime, qui fait rêver, qui fait sentir ! Et puis les passages à terre ne sont guère mieux écrits : c’est souvent maladroit, un peu lourd, les personnages n’ont pas beaucoup d’épaisseur, ni de finesse (oui, c’est paradoxal, mais je suis sûre que vous comprenez – non ?) et on ne s’y attache pas. L’auteur s’est fait plaisir à raconter ce périple marin, mais le lecteur, lui, n’en ressent pas grand-chose ; l’éditeur indique « roman maritime » sur la couverture, mais il faut plus que la mer pour faire un roman maritime. Je repense à Conrad, à Coloane et son Dernier mousse, aux feuilletonistes du XIXe siècle, grandiloquents mais passionnants.
L’éditeur, d’ailleurs, n’a pas fait son travail. Je veux bien croire que Le Télégramme n’ait pas les moyens de Gallimard, mais enfin, on ne fait pas de relecture, dans les petites maisons ?
A la première page, je savais déjà que François Ferbos et moi, on n’allait pas être copains : « Les fins d’après-midi du début de l’automne en Bretagne était trop belles pour que le commissaire Laffargue dissimule son plaisir à retrouver le grand air et les longues lumières chaudes des soirées bretonnes. » Si vous n’avez pas compris qu’on est en Bretagne… L’ensemble est un peu à cette image : trop de détails inutiles, une langue hyper-descriptive et pas du tout évocatrice, des mots pour dire et pas pour faire rêver. Le sommet étant atteint à la page 182 : « La mer grise et moutonneuse était déserte, il avait l’impression de foncer dans le vide d’un grand désert et commençait à ronger son frein, à s’ennuyer de la monotonie de la marche du bateau. » Et dix lignes plus bas : « La mer était ce grand désert sidéral… ». Entre les deux ? « aucun écho » sur le radar, une « surface vide », une « radio muette », un navigateur « isolé », « seul », sur une « immensité océanique ».
Que l’auteur ne remarque pas tout ça à la relecture, pourquoi pas. Mais l’éditeur, il nous fait quoi, là ? Il croit que son rôle, c’est juste de trouver un imprimeur pas cher et une jolie photo libre de droits ?
Je vous déconseille donc de suivre cette traque, même sur la plage. Reprenez donc un peu de Fred Vargas, finesse des personnages, plaisir du style, vrai suspens. Ou bien découvrez la Bretagne avec le Château d’Argol, ou cette Côte sauvage dont je vous parlerai bientôt.
Moi, tout ça m’a donné des envies de Moby dick.




