03 novembre 2009
Ce jour-là
Willy Ronis, 2008 (2006)
J’ai découvert Willy Ronis assez récemment, notamment grâce à la belle exposition que lui avait consacrée la Mairie de Paris il y a quelques temps. Il est mois connu peut-être que Doisneau, mais on trouve dans son œuvre la même humanité, la même infinie tendresse pour la ville et les gens.
Dans ce petit volume, une cinquantaine de photos racontent sa vie et le siècle (il est né en 1910). On ne sait pas, par contre, si le choix est sien ou celui de l’éditeur. Certaines photos sont très connues, comme celle de la couverture, déclinée en cartes postales et million de posters. Certaines sont issues de série constituant un reportage, d’autres sont le fruit du hasard, d’autres encore sont des photos privées, prises en vacances ou après la sieste de l’après-midi. La plus émouvante, sans doute, est ainsi celle de Marie-Anne, la femme de Willy Ronis, assise dans le parc de sa maison de soin, au milieu des arbres d’automne, prise depuis la fenêtre de la chambre par son époux. Elle est si petite, sur son banc, déjà presque partie, irréelle. Marie-Anne est atteinte de la maladie d’Alzheimer.

La vieille dame dans un parc, Nogent-sur-Marne, 1988
« Je préférais prendre cette photo en automne, je voulais voir les feuilles mortes par terre, je savais que ma photo serait plus symbolique. Elle dirait le retour à la terre, imminent. Alors j’i attendu. Et j’ai eu raison. Marie-Anne a d’ailleurs vécu encore trois ans, et nous la voyons, toute petite, sur le banc de pierre, au milieu des feuilles mortes. Cette photo, naturellement, m’est très chère, je ne peux pas en dire davantage. Marie-Anne fait partie de la nature, du feuillage, comme un petit insecte, dans l’herbe. Nous avons vécu ensemble quarante-six ans. »
(p.159-160)
Certaines photos, comme celle-ci, sont composées ; mais la plupart saisissent l’instant, le saut quand on lance une boule de neige, l’impatience d’un enfant au musée, des scènes de rues. Un instant qui a attiré l’œil du photographe et qui est magnifié encore par toute sa technique. Une émotion et un cadre, un réglage.
D’autres enfin sont prévues, le photographe est en reportage, mais il s’est fait si discret que les jeunes filles à la toilette l’ont oublié. Un choix sans doute de montrer plus les photos « vivantes » que les études de nu, de nuit.

Les adieux du permissionnaire, 1963
Et, dans les textes comme les photos, la délicate pudeur de Willy Ronis, qui en dit juste assez, qui retient trente ans une photo de peur de dévoiler un secret et de blesser un inconnu, peut-être imaginaire.

Le retour des prisonniers, printemps 1945
« J’aime saisir ces brefs moments de hasard, où j’ai l’impression qu’il se passe quelque chose, sans savoir quoi précisément, et ce quelque chose me trouble beaucoup – à m’en souvenir, j’en ai encore aujourd’hui la gorge serrée -, mais je ne voudrais pas que cette émotion puisse déboucher sur le moindre malentendu. »
(p.54-55)
Noël 1952, Fascination
Certaines photos renvoient à d’autres, un motif se répète, à des années d’intervalle. Certaines photos dorment dans les cartons et d’autres courent la planète. Certaines protagonistes se manifestent, se reconnaissent ; d’autres meurent peu après la photo. Certaines photos dénoncent en la montrant une situation intolérable de pauvreté, de dénuement ; d’autres montrent la joie et la simplicité heureuse. J’aime énormément, en particulier, cette photo de 1952 où des visages d’enfants émergent de l’obscurité, fascinés par les vitrines des grands magasins à Noël. Ou cette magnifique jeune fille, droite et délicate, réparer sa machine à coudre industrielle.
« Je me souviens qu’il parlait beaucoup. Mais tout à coup, je lui ai demandé de m’excuser et d’attendre un peu car je venais de surprendre quelque chose que je ne voulais surtout pas louper. Ce moment précis, qui ne réapparaîtrait plus. Cette jeune femme, agenouillée devant un métier à tisser. Elle essayait avec une belle délicatesse de renouer un fil qui venait de se casser. Elle était très belle et son geste si gracieux. J’ai immédiatement pensé à une harpiste devant son instrument. J’ai alors expliqué à l’industriel que je ne retrouverais jamais cet instant, il fallait que je le capte, cela faisait partie de ces petits miracles qui surgissaient dans nos vies, on se devait de les recueillir. »
(p. 23-24)
Bien sûr, le format n’est sans doute pas idéal pour un livre de photos –je ne sais pas quel format fait l’édition original au Mercure de France, dans la collection « Traits et portraits ». Mais j’ai pris un très grand plaisir à lire les textes et les photos en regard, à connaître un peu mieux Willy Ronis, à découvrir aussi le bel homme qu’on ne peut que percevoir à travers ses photos.

Jules et Jim, 1947





