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le blog curieux d'une rêveuse-voyageuse...

12 novembre 2009

Qu’est-ce que c’est « dégueulasse » ?

Où la Curieuse se met à fantasmer sur Birmingham, non mais vraiment

Jonathan Coe, Bienvenue au club, 2003 (2001) et Le cercle fermé, 2006 (2004)

Voilà qu’Eric Raoult veut imposer un devoir de réserve aux écrivains. Bientôt, Eric Besson (serait-ce l’influence néfaste d’un prénom ?) va concevoir un droit de réserve s’appliquant aux Français, car, c’est bien connu, quand on est fier de son identité on ne la ramène pas. Sous peu c’est pratique, on n’aura même plus besoin de prendre la peine d’aller voter, devoir de réserve oblige. Et ne venez pas me dire que j’exagère : s’il y a une presse libre dans ce pays, c’est quand même bien pour y exprimer des opinions. Et interdire les opinions, ça sent très très mauvais. Marie N’Diaye ne fait rien d’autre que dire ce qu’elle pense, Eric Raoult a bien le droit de ne pas être d’accord, mais il n’a pas encore celui de tout museler.

« Munir n’avait pas le poste – accusant la télévision britannique d’être corruptrice et décadente –, ce qui l’obligeait à venir souvent chez Benjamin pour la regarder des heures. »
(II, p. 393)

51Y6VM4TM3LOn pourra toujours s’exiler à Berlin, chic, ou à Birmingham, puisqu’il semblerait que les auteurs puissent encore y critiquer en vrac leur pays, leur génération, et même leurs hommes politiques bien réels. En tous cas, Jonathan Coe le prend, ce droit, et on lui a même donné un prix pour ça. The Bollinger Everyman Wodehouse Prize. Je ne sais absolument pas ce que c’est comme prix, par contre.
Ce prix a récompensé le premier volet d’un diptyque aussi emballant ou presque que Testament à l’anglaise, Bienvenue au club (le titre original, The Rotters’Club, aurait été bien mieux, parce qu’il vient d’une chanson, parce qu’il a un sens en lien avec les personnages, sens qu’on finit par découvrir, mais bon, c’est comme ça, le traducteur a voulu innover, et on se demande un peu de quel club il parle, mais ce n’est pas grave, on a vu bien pire en matière de traductions de titres.) Le deuxième volume, Le cercle fermé (youpi, un titre fidèlement traduit) poursuit l’histoire des mêmes personnages une vingtaine d’années plus tard. 1973 et puis 2003, quelques années avant, quelques années après.

« …ce n’était pas à proprement parler une femme de petite vertu, sa vertu était simplement invisible à l’œil nu »
(II, p.357)

41Go_tyx6dLL’histoire s’ouvre sur la famille Trotter, le père, la mère, la fille aînée Loïs qui épluche les petites annonces, Benjamin qui se rêve en écrivain, et le petit dernier, Paul, insupportable morveux arrogant et arriviste. Jonathan Coe centre le récit sur Benjamin, ses déboires de lycéens, ses amis, ses projets, mais tous ceux qui gravitent autour de lui sont bien présents dans le récit, qui alterne les points de vue et les voix. Le narrateur omniscient cède parfois la place à la plume d’un des personnages, écrivant une lettre, son journal, un article pour une publication de plus ou moins grande envergure, des poèmes, des nouvelles, des satires, des interventions politiques ou médiatiques. On a ainsi certains événements qui reviennent, peu à peu dévoilés, éclairés de tous côtés, les subjectivités prenant le relais de l’objectivité prétendue du narrateur omniscient. J’ai trouvé l’ouverture du premier volume un peu maladroite, mais elle prend tout son sens lorsqu’on a achevé la lecture du second. Ce n’est finalement pas cet artifice un peu vain que j’avais cru voir, mais un regard de plus, un regard que l’on retrouve ensuite, approfondi. Rien n’est là par hasard, la construction du roman est précise, et j’adore ça. On a envie de relire le premier tome à peine a-t-on achevé le second, pour y retrouver tous les détails qui font sens ensuite et qui nous ont d’abord échappé.

« Le même triomphalisme, la même excitation, non parce que quelque chose de neuf se créait, mais parce que quelque chose était détruit. Je repensai à Philip et à sa pathétique symphonie rock, et je jure quand j’en eus les larmes aux yeux. Sa risible ambition de contenir des millénaires d’histoire en une demi-heure de riffs minables et de changements d’accord ne me paraissait soudain guère plus utopique et donquichottesque que toutes ces choses pour lesquelles mon père et ses collègues avaient œuvré si longtemps. Une couverture médicale gratuite à l’échelle nationale offerte à quiconque en aurait besoin ? La redistribution des richesses par l’imposition. L’égalité des chances. De belles idées, papa, de nobles aspirations, de même qu’il y avait de la beauté en germe dans le salmigondis musical de Philip. Mais ça n’aboutirait jamais. Il y avait peut-être eu une époque où ça aurait pu aboutir, mais c’était trop tard. Le moment était passé. Adieu tout ça. »
(I, p. 250)

Tous les personnages sont narrateurs, car tous sont partie prenante de cette vie, de cette Angleterre qui évolue, qui glisse doucement mais sûrement vers l’abandon des rêves socialistes, vers le cynisme, l’à-quoi-bonisme et l’amertume. Des années Thatcher, il ne sera pas question ici. Jonathan Coe se consacre plutôt à la faillite travailliste, à ceux qui y ont cru et ont été abandonnés, à ceux qui tentent de tirer leur épingle du jeu sans trop compromettre leurs principes, à ceux qui n’ont jamais rêvé qu’à changer la marche des choses, à ceux qui ont moins des idéaux que des intérêts.

« Glyn était peut-être effrayant, mais c’était l’oncle de Cicely, qui visiblement l’aimait beaucoup, donc, du point de vue de Benjamin, cela le rangeait forcément dans le camp des anges. Et pourtant cet homme soutenait l’IRA ! Ces gens qui avaient tué Malcolm et causé à Lois tant d’horribles souffrances. Comment était-ce possible ? Le monde était-il donc encore plus compliqué qu’il ne l’avait imaginé, n’y avait-il aucune question dont la réponse s’impose d’emblée ? Comme diable les gens tels que Doug faisaient-ils pour s’accrocher à leurs certitudes, à leurs positions politiques clairement définies et fidèlement assumées, si le monde était ainsi ? »
(I, p.466)

Benjamin, donc. J’ai beaucoup aimé ce personnage, aussi parce qu’il m’a rappelé quelqu’un que je connais bien – moi. Ses hésitations, son refus permanent du conflit qui le conduit à attendre que les autres décident, sa capacité à dissimuler ses sentiments et ses émotions, ses velléités d’artiste et sa capacité à ne rien faire de peur d’échouer, de peur de ne pas faire un chef d’œuvre. La perfection ou rien, et surtout échapper toujours à la critique. Benjamin est un grand sensible, un angoissé, et semble scotché dans le passé, incapable d’avancer, d’évoluer, de grandir. Quand ses amis, dans le deuxième volume, sont devenus des adultes responsables et se sont confrontés à leurs rêves d’adolescence, il s’est réfugié dans une terne carrière d’expert-comptable et s’acharne à ne jamais réaliser ses envies. Le rêve, c’est moins risqué, moins douloureux. Mais Benjamin, c’est aussi celui qui a le plus d’ambition, le plus de sensibilité, le plus de scrupules aussi ; il n’est jamais sûr de rien, surtout pas de lui-même et de ses idées, et se tourmente perpétuellement avec sa conscience. Pendant ce temps, les autres, pour la plupart, composent avec le monde et ses changements. Doug surtout, fils d’ouvrier syndicaliste, socialiste convaincu, mais attiré par la gloire, la réussite financière, par ce qui brille. Claire, elle, se cherche entre des garçons qui semblent ne pas la voir pour ce qu’elle est, une jolie fille, et une sœur qui a disparue. C’est aussi un beau personnage, fragile, mais qui a décidé de jeter au feu cette fragilité et de vivre, avec les risques et les fêlures que ça comporte. Il y a encore Philip, Steve, Harding, Culpepper, qui peuplent le lycée, collaborent au journal ou s’affrontent sur la piste d’athlétisme. Même si leur rôle est parfois secondaire, ils sont toujours suffisamment caractérisés pour être plus que des ombres, un décor. Tous les personnages sont « vrais » et l’ensemble est un miroir de la société lycéenne et de la classe moyenne provinciale de l’Angleterre des années 70.

« Il ne se faisait pas faute de souligner que cela lui revenait à un peu moins de deux pence la pinte : un prix ridiculement bas pour un breuvage qui ne différait des grandes marques du commerce que par son aspect trouble et verdâtre, son faux-col qui occupait les deux tiers du verre et son arrière-goût d’acide chlorhydrique. »
(I, p.81)

Ce n’est pas qu’une histoire de lycée, un roman d’apprentissage. C’est aussi le portrait de familles de milieux différents, d’une ville, Birmingham, qu’on a soudain l’envie folle de découvrir, d’une époque. Jonathan Coe entrecroise les histoires et l’Histoire, les petits tracas et l’IRA, les adultères et les fermetures d’usine. Le premier volume est ainsi le portrait d’une époque de transition, entre les rêves de Grand soir et l’acceptation de la machine capitaliste.
Le second est le portrait d’une génération, qui fait des choix politiques sans idéaux, bas, une génération des paillettes et du pis-aller. Mais la grrrrande histoire n’occulte jamais les petites, qui en revanche ne peuvent jamais totalement se comprendre sans la grande. Et puis l’écriture est fluide, précise, drôle souvent. J’ai préféré Testament à l’anglaise parce que c’était plus loufoque, mais ce diptyque est extraordinaire. Fresque historique ne convient pas : pas assez sans doute de grandes tempêtes romanesques pour ce qualificatif, qui me fait plus penser à Docteur Jivago, ou Autant en emporte le vent. Bienvenue et club et Le cercle fermé sont des ouvrages plus posés, l’histoire des personnages est loin d’être facile, sans constituer pour autant des destins mythiques.

« 'Michael Usborne (...) était PDG de Pantechnicon jusqu'en début d'année. Il était responsable de la moitié du réseau ferré du Sud-Est. C'était son deuxième poste à la tête d'une compagnie de chemin de fer privatisée: sa grande spécialité, c'est de réduire la main-d'œuvre, d'économiser sur la sécurité et de foutre le camp avant que ça merde, ce qui ne prend généralement que quelques mois. Il a mis la compagnie sur la paille, et je crois qu'ils l'ont payé trois millions et demi de livres pour se débarrasser de lui. Avant ça, il était dans les télécommunications, et il a fait exactement la même chose. Et pareil avec une distillerie. Ce type, c'est un tueur en série d'entreprises.'»
(II, p.306)

Ce sont des histoires ordinaires, mais terriblement justes. C’est le constat déçu que la politique n’est plus qu’un sinistre jeu de pouvoir sans principes et sans rêves, mais le texte n’est jamais dénué d’espoir, jusque dans le personnage de Paul Trotter. Ce politicien insupportable, aux dents qui font plus que rayer le plancher, qui le transpercent pour émerger deux étages en dessous, cet homme incapable de relations simples et honnêtes avec ses semblables, cette figure-repoussoir emblème des jeunes néo-travaillistes. Et pourtant, vient un moment où on ne peut que le plaindre, un moment même où on retrouve un peu d’estime pour lui ; un moment où il retrouve du courage, celui de ses opinions et celui de ses sentiments. Mais cet espoir se teinte d’une affreuse couleur glauque, verdâtre. L’histoire ne finit pas bien pour Benjamin, incapable de renoncer à ses rêves et de déboulonner ses idoles d’adolescent. Mais pour d’autres, en revanche, la vie devient plus douce. La fin est à l’image du roman, à l’image de la vie, avec ses surprises, ses suspens percés si vite par le lecteur, ses petites réussites et ses grandes angoisses.

« Il était près de six heures du soir : mais il restait encore bien des heures de soleil, et le ciel était d’un extraordinaire bleu-gris translucide. C’était cette lumière, cette lumière douce et pourtant écrasante, qu’il se rappelait le plus nettement, bien plus que les dunes et les maisons basses couleur fauve et jaune citron. Il savait qu’elle était due en partie au reflet du soleil sur les eaux des deux mers qui se mêlaient à la pointe de la péninsule. Elle l’emplissait d’un mélange indescriptible d’exaltation et de sérénité, et elle lui faisait comprendre qu’à Londres il n’y avait pas de lumière digne de ce nom. Pas comme celle-ci. Il lui fallait venir ici pour comprendre ce qu’était vraiment la lumière. Il chérissait ce savoir, et se sentait le fier gardien d’un précieux secret. »
(II, p. 194)

Sur le premier volume, les avis très mitigés de Papillon et de Jules ;  celui plus conquis de Katell. Jules a aimé la suite; Céline a aimé les deux.

Posté par vilaindefaut à 14:46 - Angleterre - Commentaires [6] - Permalien [#]
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