Vilain défaut

le blog curieux d'une rêveuse-voyageuse...

13 novembre 2009

Nous qui marchions fourbus, blessés, crottés, malades

Il neigeait, Patrick Rambaud, 2000

512DQFZ0W1LPar la faute d’un ordinateur récalcitrant, d’abord, et d’un séjour en Allemagne, ensuite, je n’ai pas pu parler aussitôt de ce roman lu en juin. Les petits frimas de novembre ont rappelé à ma mémoire ses aubes gelées, ses cadavres bleus, ses chevaux saignés à mort, la nuit, pour enrichir la soupe, mais aussi ses troupes de théâtre trouvant encore de quoi satisfaire l’empereur, ses petites modistes françaises, ses débrouillards, ses combinards ses incendies, sa fureur populaire et ses charrettes trop lourdes.

Ce bref roman, deuxième volet de la « trilogie napoléonienne » de Patrick Rambaud, raconte la catastrophique campagne de Russie, ou plus exactement sa deuxième partie : l’armée est bien parvenue à Moscou, mais pour n’y trouver qu’un vide désespérant, d’hommes, de nourriture, d’espoir. Le roman est ici le miroir français de ces quelques pages de Guerre et Paix où les Moscovites attendent, où certains se repentent amèrement de n’avoir pas tout abandonné. Et puis l’incendie, le terrible incendie, l’attente des négociations, l’idée que le Tsar va céder, et puis non, alors, la retraite, l’horrible retraite où le Général Hiver s’allie au vieux Koutouzov, où chacun finit par ne plus rien vouloir sauver que sa peau, sa précieuse peau, sans plus aucune bribe d’humanité dedans mais qu’importe, c’est toujours une peau et la seule qu’ils aient. Des soldats, oui, surtout sans-grades ; l’état-major ; des civils, beaucoup de civils, beaucoup trop quand il s’agit d’aller vite et le ventre vide. Des hommes d’écritures, les Français de Moscou devenus indésirables, les cantinières, toute cette masse qui suit l’armée en marche pour la nourrir et la distraire et qui devient d’un coup un poids qu’il faut trainer, sans assez de voitures, avec les chevaux qui tombent comme des mouches, et ces civils qui refusent de se séparer de leur vaisselier, des vaisseliers, a-t-on idée. Les soldats aussi sont chargés, chargés de tout ce qu’ils ont pillé à Moscou avant l’incendie, chargés de tout ce qu’il peuvent encore porter et qu’il ne faut pas abandonner, jamais, car c’est le viatique pour une vie meilleure une fois rentrés en France. Ce qu’on vendra, ce qu’on utilisera pour se hisser, un peu, de toutes les manières, ce qui justifiera cette marche sans fin, hypnotisante, entre les bouleaux et les cosaques, ce qui récompensera de s’être mangé les doigts, d’avoir grignoter des racines gelées, d’avoir abandonné les camarades, de les avoir rôtis, peut-être.

« Sébastien réalisa sa bêtise. Que venait-il faire ici ? Il avait déjà échappé à un incendie, au froid, à la faim, à la noyade, aux cosaques, et il retournait de son plein gré se mêler à des civils qui ne passeraient jamais la Bérésina indemnes. Il scrutait les visages des plus proches, espérant apercevoir une chevelure noire qu’il reconnaîtrait. »
(p.216)

C’est le roman de la folie humaine, la folie d’un homme, d’abord, qui se grise de conquêtes et refuse la réalité. La réalité, elle plie devant Napoléon. La folie de quelques généraux, ensuite, qui sont tous d’accord pour condamner l’empereur et sa stratégie délirante, mais dont pas un n’osera le dire. La folie enfin de cette masse saoulée de batailles, fanatisée, puis perdant l’esprit dans les tempêtes de neige et un peu plus après chaque pas. C’est le roman de toute la bassesse des hommes aussi, de l’avidité, de la misère, de l’égoïsme, de la lâcheté. De ceux qui ne se passeront pour rien au monde de l’une des dix pelisses qu’ils ont sur eux. De ceux qui serrent les dents et ferment les yeux en pensant à la situation future qui sera peut-être la leur, pour peu du moins qu’ils rentrent entiers, pourvus de quelques trophées. Le roman de la bêtise et de l’aveuglement. Le roman de ces absurdes grognards qui, après avoir tout donné et tout perdu pour l’Empereur, continuent de le vénérer, et celui de ceux qui savent si bien faire taire leurs scrupules. Les chefs, on les voit, bien sûr, mais ce n’est pas vraiment leur roman, pas vraiment le roman de ceux qui laissent glisser leur regard sur la masse souffrante, la plaignant à peine, et puis qu’y faire ? C’est le roman de ceux qui ne perdent jamais le Nord ni leur intérêt, et celui de ceux qui sont simplement entraîner par un mouvement qui les dépasse et les tue. Et, de façon presque biblique, certains seront punis par là où ils ont péché. Mais pas tous. Pas toujours.

« Mon capitaine, on pourrait pas alléger not’ bagage ?
- Sombre idiot ! Tu seras bien content de toucher ta part quand on arrivera en France.
Bonet réfléchit, il bomba le torse pour dégager le beau gilet de soie qu’il s’était taillé dans une robe chinoise, puis, comme s’il avait une idée, il proposa :
- Le thé de la première charrette ? On en a toute une cargaison…
- C’est mon thé, Bonet. Je le revendrai un bon prix, et ce n’est pas le plus lord. On ne va tout de même pas jeter nos provisions ! Ni décharger et recharger nos colis au moindre embarras !
- Les caisses de quinquina ?
- Elles nous seront utiles.
- Les tableaux ?
- Roulés, ils ne pèsent rien. Et ça vaut une fortune à Paris, ces choses-là ! Tu voudrais aussi qu’on jette les pièces d’or et la quincaillerie précieuse qu’on a prélevée dans les églises ?
- Les blessés… dit le domestique Paulin d’un air distrait, les yeux tournés vers son âne qui déchiquetait un buisson de feuilles sèches.
- Les blessés ?
- Nous en transportons un bon poids, c’est vrai, dit le maréchal des logis.
- Et nous ne serons plus contrôlés, Monsieur.
- Je n’estime pas les hommes à leur poids ! répondit le capitaine, tout rouge. Ils ont besoin de nous.
- On pourrait les charger dans d’autres voitures ?
- Elles sont bourrées jusqu’à la gueule et plus encore !
- On n’a qu’à contraindre les civils…
- Descendez les blessés ! ordonna le capitaine.
   Deux dragons grimpent pour s’emparer des fantassins gémissants, coincés entre les caisses de butin ; ils les prennent sous les bras, les passent à leurs camarades restés au sol, qui les installent en vue et  en tas. Tandis que les cavaliers essaient d’imposer cette surcharge à des civils, des hommes décrochent les planches fixées aux flancs de la charrette, les posent devant les roues prises dans l’ornière de sable ; quelques-uns poussent, quelques-uns tirent avec des filins, d’autres fouettent les mules avec le cuir de leur ceinturon. Non loin, des groupes de soldats et de marchands en redingotes opèrent de la même façon pour dégager les voitures ensablées. Un fourgon se renverse, une bibliothèque de livres dorés sur tranche s’éparpille, qu’un officier braillard protège des sabots et des roues. Quand la première charrette des dragons roule à nouveau au rythme exaspérant des mules, le capitaine s’inquiète pour les blessés.
- Vous avez réussi à la caser ?
- Bien sûr, mon capitaine.
- Tant mieux.
   C’était faux, d’Herbigny sans doutait mais feignait de croire ses hommes. Ils devaient avancer. Après, il n’y aurait plus de collines, moins de sable mou, mais une steppe caillouteuse, des gorges étroites où cette horde aurait du mal à s’écouler. »

« p.139-140)

C’est un roman très beau, tant pour l’histoire que pour le style, et pour ce désabusement aussi, et je me demande comment j’avais pu attendre plus de dix ans pour retrouver Patrick Rambaud, dont j’avais aimé La Bataille. Inconséquente jeunesse… Car ce n’est pas la sèche description d’un événement historique, c’est bien un roman de chair et de sang. Patrick Rambaud s’est largement documenté – la bibliographie en fait foi – mais il ne se contente pas de l’événement historique. Il s’attache à quelques personnages, que l’on suit jusqu’à Moscou et retour. Il y a les soldats, notamment le capitaine d’Herbigny, son valet Paulin et son escouade qui va se réduisant. La troupe de comédiens français, plus ou moins inspirés, plus ou moins solides. La délicieuse Mademoiselle Ornella qui oublie sur scène qu’elle montre ses épaules et sa gorge à une salle plein d’hommes n’ayant pas vu de femmes  élégantes depuis des mois. Le faible Monsieur Vialatoux. Sébastien Roque, arrivé là par malchance après avoir échappé pourtant à la conscription, secrétaire de l’Etat-major et par là même un peu mieux loti, si peu – mais qui sait si bien faire fructifier ce peu. La famille du libraire Sautet, forcée de quitter Moscou après le passage de Napoléon. C’est court, donc dense, presque haletant, car si l’on connaît le devenir de la Grande Armée on ignore celui des individus que Patrick Rambaud fait vivre ici. Et un épilogue en forme de retrouvailles donne les destins encore inconnus et clôt le livre sur un dernier froid calcul. La guerre rend fous, elle abîme, elle flatte les pires côtés des hommes et se poursuit ainsi jusque dans la paix revenue.

« La réalité tourmentait Sébastien Roque. Personne ne l’avait préparé à  la cruauté. Il se répétait que les fourgons archibondés du secrétariat ne pouvaient pas recueillir le libraire et son épouse, et que, déjà, il avait outrepassé le règlement en embarquant leur fille dans le ramas des cartes et des documents administratifs (peut-être le lui reprocherait-on). Qu’allaient devenir les Sautet ? Aucune voiture ne s’arrêterait pour les sauver ; le libraire avait donné cet argument pour décharger la conscience du jeune homme, c’était élégant, c’était courageux, c’était faux. »
(p.184)

Ce n’est pas un beau tableau de l’humanité que Patrick Rambaud nous dresse ici, même si quelques traits de générosité éclairent le récit. Mais comment pourrait-il en être autrement sur les rives de la Bérézina ? Et de ce point de vue j’ai trouvé le texte autrement plus fort que d’autres qui sont clairement à vocation pacifiste – je pense surtout à A l’Ouest, rien de nouveau. Parce qu’il n’est pas qu’un message, que celui-ci, si tant est même qu’il soit là, n’est jamais que ce que le lecteur veut bien penser une fois le livre refermé, et non le propos premier du livre, parce que c’est un texte littéraire, parce que c’est un vrai roman tissé de mots, de vies et de menus événements.

« Il neigeait, il neigeait toujours ! la froide bise
Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,
On n’avait plus de pain et l’on allait pieds nus.
Ce n’était plus des cœurs vivants, des gens de guerre ;
C’était un rêve errant dans la brume, un mystère,
Une procession d’ombres sous le ciel noir.
La solitude vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse.
Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse
Pour cette immense armée un immense cercueil.
»

Quelques vers du début de « L’Expiation », de Victor Hugo (Les Châtiments) ; le titre du roman vient du leitmotiv du poème.

Le titre du billet est emprunté à la « tirade des sans-grades » dite par Flambeau dans L’Aiglon – ouvrage  par ailleurs particulièrement soporifique…

Posté par vilaindefaut à 13:59 - France - Commentaires [7] - Permalien [#]
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