Vilain défaut

le blog curieux d'une rêveuse-voyageuse...

26 novembre 2009

Salome

Richard Strauss, à partir de la pièce d’Oscar Wilde, 1905
Opéra Bastille, dernière représentation le 1er décembre

salome_uneAprès le Rosenkavalier la semaine dernière, le hasard me fait poursuivre ma découverte de Strauss dimanche avec Salomé. Et là encore, je suis conquise. De la musique, je ne saurais dire grand-chose. Je suis juste capable de dire si j’aime ou non, ce qui est tout de même bien malheureux après dix ans de solfège. Je connais pléthore de termes italiens, il fut un temps où je savais, à partir d’une gamme, trouver la relative, la modale et tutti quanti – sans que personne d’ailleurs n’ait jamais songé à m’expliquer à quoi ça pouvait bien être utile, ni à me montrer des exemples concrets – et je ne sais pas du tout quoi dire sur une œuvre à part j’aime/j’aime pas. De la qualité de l’enseignement dans les écoles de musique municipales un peu tradi… Là, indéniablement, j’aime. Je suis sortie de l’opéra sans avoir retenu trop d’airs mais en me promettant d’acheter un enregistrement très vite. Et ça me redonnerait presque envie de me replonger dans mes livrets de solfège. Presque – on sent bien comme j’y ai souffert ?

Bref, Salome. A partir de la pièce en français de Wilde, que je n’ai pas lue, je ne peux pas trop dire en quoi le livret diffère. L’opéra est en allemand et j’étais très déçue de n’y rien comprendre. Je ne sais pas si ça tenait aux chanteurs, au livret, ou à moi, et au fond ce n’est pas très grave : les surtitres sont là pour ça, et l’histoire est tout de même fort connue : Salomé profite du désir que son oncle et beau-père Hérode éprouve pour elle pour obtenir la tête de Jochanaan (Jean-Baptiste) après sa fameuse danse des sept voiles.

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Lucas Cranach l'Ancien, 1531

Le livret s’écarte un peu des évangiles : ce n’est pas Hérodiade qui conseille à sa fille de demander la tête de Jochanaan, même si elle n’est pas fâché de faire taire ce soi-disant prophète qui n’arrête pas de proférer des insanités sur son compte, tout ça parce qu’elle a quitté son mari pour se remarier avec le frère de celui-ci et qu’il se pourrait qu’elle n’ait pas été toujours absolument fidèle. Dans l’opéra elle n’instrumentalise pas sa fille, au contraire elle ne veut pas qu’elle danse, elle tente de la cacher aux yeux d’Hérode, ce qui donne d’ailleurs quelques moments amusants sur scène (heureusement d’ailleurs, on s’ennuierait ferme pendant la danse autrement – j’y reviendrai). C’est sans doute parce que l’argument religieux n’est ici qu’un masque à la véritable histoire que veut conter Strauss (parait-il le compositeur de la femme). Salomé est une très jeune fille qui découvre son corps et ses désirs, qui comprend subitement le sens des regards qu’Hérode pose sur elle, et qui commence à tester son pouvoir. Sur le capitaine des gardes, d’abord, et par caprice : elle veut voir ce prisonnier qui crie des choses étranges et semble étranger à la peur. Jochanaan entre en scène dans une haute cage (rappel de la profondeur du cloaque dans lequel il est censé être plongé ?) mobile, et Salomé est bouleversée. Par la beauté du jeune homme, son corps si visible sous les haillons, ses cheveux longs, ses yeux brillants, sa bouche rouge. Son discours aussi, obstiné, irréductible, insensible aux honneurs, aux menaces, indifférent à la puissance d’Hérode et aux gardes qui l’entourent. Salomé ne sait pas qu’on peut éprouver du désir pour la connaissance, pour la force, la dignité. Salomé ne comprend pas qu’elle ne veut pas seulement le corps de Jochanaan mais aussi la vie qu’il représente, son discours. Alors Salomé fait la seule chose qu’elle sait faire, cette chose qu’elle découvre : la séduction. Au pouvoir des mots de Jochanaan elle oppose le pouvoir de son corps, et elle échoue. Salomé est furieuse, autant d’humiliation que de déception, de frustration, de n’avoir pas su, pas pu, se rapprocher de Jochanaan. Mais ça elle ne le sait pas : elle ne sait penser le monde et les hommes qu’en termes de banquets, de lubricité, de concupiscence. Ce monde-là l’étouffe, mais elle ne sait pas en sortir, elle ne sait même pas qu’elle pourrait en sortir. Alors elle joue le seul jeu qu’elle connaisse, elle danse pour Hérode, et obtient la tête de Jochanaan, par vengeance, par dépit, pour pouvoir enfin poser ses lèvres sur les lèvres rouges de Jochanaan, pour pouvoir passer la main dans les cheveux emmêlés, et Salomé devient folle, parce que ce n’est pas ce qu’elle voulait, parce qu’elle est toujours aussi enfermée dans ce monde qui l’étouffe, dans ce rôle de femme lascive, qui plus est devenue meurtrière et à jamais exclue du monde de Jochanaan.

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Rembrandt, 1640

Hérode, lâche du début à la fin, qui ne sait contrôler ses regards, qui ne sait se soumettre à la parole d’un homme qu’il craint pourtant et reconnaît comme saint, qui ne sait se défaire de sa femme acrimonieuse et des juifs discutaillant, qui tente par tous les moyens de revenir sur la parole donnée (montrant par là qu’il ne comprend rien, lui non plus, à Salomé : échanger des paons blancs ornementaux contre la possession de Jochanaan, de son corps et de sa parole !), finit par émerger de sa torpeur. Il donne le seul ordre véritable de la pièce, le seul qui le confirme dans sa capacité de prince : Man tote diese Frau – qu’on tue cette femme. Confirmant cependant par là sa lâcheté: il ne saurait voir cette femme qui l'a ainsi fait agir, il intervient trop tard, il ne peut rien faire pour rattraper ce que ses sens lui ont fait faire. Et ce qu'on ne comprend pas, on le tue.

Le décor était très pictural, semblables à ses tableaux bibliques ou historiques dont le premier-plan figure les terrasses d’un palais et l’arrière-plan un paysage. Sauf qu’ici le paysage est réduit à quelques cyprès, il n’est pas de place dans ce monde pour une nature apaisante. Et le tableau est brutalement arrêté par un ciel froid, nu, dans lequel se meut la lune qui serait la seule source de lumière, car c’est la nuit, car les personnages eux-mêmes sont pris dans les ténèbres de leurs désirs et des aspirations qu’ils ne comprennent pas, n’osent pas.  J’ai trouvé ça magnifique, et n’ai pas du tout été gênée par la semi-obscurité dans laquelle était plongée la scène. La lune se déplace dans le ciel, la nuit avance ; la lumière par moment augmente, comme si les choses se faisaient plus claires dans l’esprit de Salomé, et puis elle décline à nouveau, lorsque l’esprit de Salomé, incapable de comprendre ce qui l’envahit, se perd dans la folie ou la rage. A ce titre j’ai été très déçue par la danse des sept voiles. D’abord parce que ce qui est le summum de la sensualité est assez fade, mal chorégraphié, répétitif. Je pensais que la chanteuse serait remplacée par une danseuse pour ce passage, mais non, et certes, Camilla Nylund n’est pas danseuse. Mais n’est-ce pas justement le travail du metteur en scène et du chorégraphe de tirer le meilleur parti de leurs chanteurs et de ne pas les rendre ridicule ?
Pour le reste, les éléments comiques du livret sont mis en valeur et bienvenus pour relâcher, si brièvement, la tension. Ils servent surtout à montrer le ridicule de ses hommes effrayés par l’’absolu que représente Jochanaan, par son intégrité, et incapables de reconnaître et d’honorer un saint homme quand ils en croisent un. Il est beaucoup plus facile de gloser à l’infini.

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Franz von Stuck, 1906

Sinon, j’étais ravie d’entendre Vincent Texier dans une œuvre qui me plaise. Je l’ai découvert en septembre dans Wozzeck et j’ai tellement détesté la musique que j’étais incapable de savoir si j'aimais ou non les chanteurs – et bon, il y avait Waltraud Meier, star des Wagnerophiles, c’est bête. Vincent Texier, donc, je l’aime. Voilà. Les autres chanteurs aussi étaient bons, incarnant vraiment leurs personnages.


Pour les aspects pratiques : ça dure 1h40, ce qui est tout de même bien pensé pour découvrir un compositeur, et il n’y a pas d’ouverture : pas intérêt à être en retard, donc. Je testais cette fois-ci le deuxième balcon, et quand même, une bonne place, ça fait vraiment une différence.

Un très intéressant billet ici.

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25 novembre 2009

Index

J'ai laissé passer les deux ans du blog, mère indigne. Mais j'ai pensé au cadeau (...), il était d'ailleurs plus que temps d'ajouter cette petite chose si pratique : un index. Enfin.


S'il y a des problèmes, je compte sur vous pour me les signaler !


Saga de Gísli Súrsson

 

Collectif, Nouvelles migrations

Collectif, L'ombre du mur


Sait Faik Abasiyanik, Une histoire pour deux

Barzou Abdourazzoqov, Huit monologues de femmes

Marguerite Abouet et Clément Oubrerie, Aya de Yopougon, t.1

Sulaiman Addonia, Les amants de la mer Rouge

Daniel Arsand, La Province des ténèbres

Jane Austen, Northanger Abbey

Jane Austen, Persuasion

Jane Austen, Pride and Prejudice

 

Muriel Barbéry, L’élégance du hérisson

Pierre-Louis Basse, Guy Môcquet au Fouquet’s

Bertold Brecht et Kurt Weil, L'opéra de quat'sous

John Burdett, Bangkok 8

John Burdett, Bangkok Tattoo

 

Truman Capote, La harpe d’herbes

Truman Capote, Mr Maléfice et autre nouvelles

Raymond Chandler, Un mordu

Magyd Cherfi, Livret de famille

G.K. Chesterton, Trois enquêtes du Père Brown

Driss Chraïbi, L’homme qui venait du passé

Agatha Christie, Death in the clouds

Agatha Christie, Rendez-vous à Bagdad

Agatha Christie, L’affaire Protheroe

Agatha Christie, Un cadavre dans la bibliothèque

Agatha Christie, La plume empoisonnée

Agatha Christie, Le miroir se brisa

Agatha Christie, Le club du mardi

Philippe Claudel, Les âmes grises

Philippe Claudel, Le café de l’Excelsior

Harlan Coben, Promets-moi

Tim Cockey, Le croque-mort a la vie dure

John Dundas Cochrane, Récit d’un voyage à pied à travers la Russie et la Sibérie tartare, des frontières de la Chine à la mer Gelée et au Kamtchatka

Jonathan Coe, Bienvenue au club

Jonathan Coe, Le cercle fermé

Jonathan Coe, Testament à l’anglaise

Wilkie Collins et Charles Dickens, Voie sans issue

Laure Colwin, La vie en lunettes roses et Une fille dangereuse

Céline Curiol, Route rouge

 

Vic Darwood, De l'art de savoir voyager comme un parfait gentleman
Leif Davidsen, Le Danois serbe

Raymond Depardon, La solitude heureuse du voyageur

Fatou Diome, Le ventre de l’Atlantique

Georges Duby, Le dimanche de Bouvines

Duong Thu Huong, Itinéraire d’enfance

Duong Thu Huong, Terre des oublis

 

Pia Engström, Happy end in Lindholm

 

William Faulkner, Le caïd et autres nouvelles
François Ferbos, Traque en haute mer

Marion Festraëts et Benjamin Bachelier, Dimitri Bogrov

Paul Féval, La fabrique de crimes

Karine Fougeray, elle fait les galettes, c’est toute sa vie

 

Claudie Gallay, Les Déferlantes

Elizabeth Gaskell, North and South

Laurent Gaudé, La mort du roi Tsongor

Robert Gernhardt, Die Falle

Paolo Giordano, La solitude des nombres premiers

 

Mark Haddon, The curious incident of the dog in the night-time

Ravi Hage, De Niro’s game

Tarquin Hall, Salaam London

Dashiell Hammett, Le faucon maltais
Mo Hayder, Pig Island

 

Shirley Jump, Le play-boy amoureux

 

Ondine Khayat, Le pays sans adultes

Heinrich von Kleist, Der zerbrochene Krug

Michael Koryta, Une tombe accueillante

Dany Laferrière, Le charme des après-midi sans fin
Marc Lambron, L’œil du silence
Maurice Leblanc, 813 – La double vie d’Arsène Lupin ; Les trois crimes d’Arsène Lupin
Virginie Ledret, Les pintades à Londres
Kristel Le Pollotec, Le goût de Berlin

Géraldine Maillet, French Manucure
Thomas Mann, Der Tod in Venedig

Saadat Hasan Manto, Viande froide 

Claude Marker, Cadavre d’Etat

Daphné du Maurier, Le général du roi

Laurent Mauvignier, Apprendre à finir

Hubert Michel, Mes péchés bretons

Henry Miller, Lire aux cabinets, précédé de Ils étaient vivants et ils m’ont parlé

Giles Milton, Le nez d’Edward Trencom

Anna Moï, Espéranto, désespéranto. La francophonie sans les Français

 

Nimrod, Le départ

Gérard Noiriel, A quoi sert « l’identité nationale »

Wilfried N’sondé, Le Cœur des enfants léopards


Yoko Ogawa, L’annulaire

Yoko Ogawa, La petite pièce hexagonale

Yoko Ogawa, Parfum de glace

Erik Orsenna, Voyage aux pays du coton. Petit précis de mondialisation

Amos Oz, Soudain dans la forêt profonde

 

Michel Pastoureau et Dominique Simonnet, Le petit livre des couleurs

Georges Perec, Espèces d’espaces

Anne Perry, Long Spoon Lane

Anne Perry, Seven Dials

Anne Perry, Southampton Row

Elizabeth Peters, Un crocodile sur un banc de sable

Elizabeth Peters, La malédiction des Pharaons

Ellis Peters, Un cadavre de trop

Ambrose Pierce, Le club des parenticides et autres nouvelles

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Sociologie de Paris

Sylvia Plath, La cloche de détresse

Claire A. Poinsignon et Frédérique Bernard, L’Europe de A à Z

Marco Polo, Le livre des merveilles du monde

 

Zahia Rahmani, France, récit d’une enfance

Patrick Rambaud, Chronique du règne de Nicolas Ier

Patrick Rambaud, Il neigeait

Peter Robinson, Le voyeur du Yorkshire
Willy Ronis, Ce jour-là

 

Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie

Bernhard Schlink, Der Vorleser

Leïla Sebbar, Le vagabond

Leïla Sebbar, Louisa

Luis Sepulveda, Le vieux qui lisait des romans d’amour, suivi de Le neveu d’Amérique

Elif Shafak, La bâtarde d’Istanbul

David Shahar, Les petits péchés

Tom Sharpe, Panique à Porterhouse

Léa Silhol, La Sève et le Givre

Gunnar Staalesen, La belle dormit cent ans

Danielle Steel, Ghost

Stendhal, Le rose et le vert

Patrick Süskind, Le parfum

 

Shaun Tan, Là où vont nos pères

Tanizaki Junichirô, Le coupeur de roseaux

Kressmann Taylor, Inconnu à cette adresse

William M. Thackeray, Le livre des snobs

Ivan Tourgueniev, Clara Militch

Lyonel Trouillot, Rue des Pas-Perdus

Galsan Tschinag, Das Menschenwild – Eine Erzählung aus dem Altaï

Mark Twain, Extraits du journal d’Adam. Journal d’Eve

 

Patricia Wentworth, L’affaire William Smith

Patricia Wentworth, La dague d’ivoire

Patricia Wentworth, Les ennuis de Sally West

Connie Willis, Sans parler du chien

 

Marguerite Yourcenar, Alexis ou le traité du vain combat, suivi de Le coup de grâce

 

Carolyn Zane, Un choix douloureux

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I am Hercule Poirot and I know

Death in the clouds, Agatha Christie, 1935 (1975)

51YMBHAQA3LUn avion entre Paris et Londres, rempli de gens élégants et absorbés dans leurs pensées. Ce jeune homme, en face d’elle. Les problèmes de datation de ces poteries syriennes. Son mari jaloux. Cette dévergondée à qui il faut pourtant sourire. Son estomac, si récalcitrant aux voyages qui ne soient pas terriens. Sa flûte aimée, seule véritable réconfort. Les problèmes d’alibi de son personnage. Deux stewards affairés. Et puis Madame Giselle qui ne se réveille pas après son café, qui ne verra plus jamais Londres, qui ne sortira pas debout de cet avion.

Heureusement, la flûte est la propriété d’un médecin apte à faire les premières constatations, et l’estomac celle d’Hercule Poirot. Parce qu’il est si près du meurtre, et parce que c’est son ami l’inspecteur Japp qui est en charge de l’affaire, Hercule Poirot se mêle naturellement de l’enquête, effrayant certains passagers, sympathisant avec d’autres au point de les associer à son enquêtes, rêvant aux mariages possibles, et résolvant l’énigme entre Paris et Londres au moyen de ses petites cellules grises, qui ont entre temps récupéré toute l’acuité que les maux d’estomac avaient pu leur ôter.

Comme toujours chez Agatha Christie, le plaisir est dans l’énigme, dans les descriptions d’une époque et d’une société révolue, dans l’ironie et dans les traits d’esprit des personnages, dans la petite romance aussi. Après tout, l’un des passagers est un archéologue, et les archéologues sont éminemment séduisants, c’est bien connu. Alors, un archéologue français, imaginez !

Un charmant moment de lecture, mi-badin mi-policier. De toute façon, je ne suis jamais déçue avec Agatha.

24 novembre 2009

Quelques grammes de douceur…

Le problème, quand on a commencé à aller à l’opéra à Berlin pour des tarifs ridiculement bas et des placements d’exception (première catégorie, 10 euros, genre), c’est que rentrée à Paris on se laisse un peu démontée par les prix, par l’ignorance des pratiques parisiennes, et par le mythe Opéra de Paris. Et puis, le problème, quand on parvient à surmonter tout ça, c’est qu’on est positivement révoltée de devoir voir des spectacles dans des conditions si spartiates – au moins.

Mais bon, on a réussi à voir des ballets à Garnier, ce qui était un peu un Graal personnel, alors on se contentera de ces inadmissibles conditions pour le moment.

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Mélanie Hurel, Alessio Carbone, Muriel Zusperreguy


En l’occurrence, mon premier ballet à Garnier fut un « ballet composé » de Balanchine, qui n’a pas suscité un enthousiasme délirant chez moi. La première pièce, Emeraudes, est très jolie, très classique m’a-t-il semblé, et finalement assez fade et ennuyeuse. Rubis m’a plus plu : la pièce est plus nerveuse, les mouvements un peu plus heurtés, cassés. Je n’ai pas été transcendée non plus, mais c’était plus intéressant, plus évocateur aussi. J’ai pensé pour ma part à l’Ecuyère de Seurat, sans doute à cause de la morgue et des mouvements provocateurs de la danseuse principale. Une pièce que j’aimerais revoir.


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Marie-Agnès Gillot


Enfin Diamants était une dernière pièce classique, étincelante par les costumes, élégante, mais là encore un peu fade à mon goût. Ces trois pièces forment un tout, Joyaux, dans lequel Balanchine évoque sa vie et les lieux où il a dansé : Paris d’abord, puis New York, puis Saint-Pétersbourg*.


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Si Diamants (sur des extraits de la symphonie n’3 de Tchaïkovski) m’a bien évoqué la Russie, la cour impériale et l’hiver glacé, Rubis m’a plus fait pensé au Paris des années vingt, celui des garçonnes et de Modigliani – peut-être aussi parce que la musique était de Stravinsky (Capriccio pour piano et orchestre) et que j’associe Stravinsky à ce Paris. La musique d’Emeraudes, des extraits de Fauré (Pelléas et Mélisande et Shylock), aurait cependant du me mettre la puce à l’oreille. Le classicisme aussi, qui soulignait ici la rigueur et l’attachement à la tradition de l’école française de danse. Dans les toilettes, deux jeunes spectatrices que je soupçonne fortement d’être des petits rats commentaient doctement qu’il était normal que Rubis soit moins gracieux, mais elles n’ont pas dit pourquoi. Sans doute parce que l’époque n’est plus celle d’Emeraudes, et surtout parce que c’est un hommage à Broadway.
Les costumes (Christian Lacroix) en tout cas étaient splendides, c’est toujours ça – et parfaitement cohérents avec les chorégraphies, ce qui ne gâche rien.


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Le cirque
, Georges Seurat

Au niveau pratique, on retiendra que les amateurs de ballet désargentés ont intérêt à ne pas être sujets au vertige : c’est quand même très haut, les quatrièmes loges, et la rambarde est grosso modo inexistante. Plus exactement, on a les fesses au niveau de ladite rambarde, pas de garde-fous, et l’angoisse de faire tomber quelque chose sur un innocent spectateur de l’orchestre. Par contre, vue magnifique sur le plafond, et possibilité de lire les noms de compositeurs ou titres d’œuvres inscrits par Chagall. Vue magnifique aussi sur l’orchestre, et ça j’adore. Idéalement je voudrais être placée en plein milieu du premier rang du premier ou deuxième balcon. C’est cher, how stupid. Je me contentais ce soir-là d’une place à 7 euros, je m’abstiendrai désormais : outre un vilain haut de colonne qui me découpait malencontreusement la scène, j’étais beaucoup trop sur le côté. J’ai manqué tous les décors de fond de scène, c’est ballot.


Sur ma lancée, et comme pour rattraper toutes ses années où je me suis persuadée que je ne pourrais jamais aller à l’Opéra, pauvre de moi, je suis allée voir quelques jours plus tard le programme contemporain réunissant Benjamin Millepied, Nicolas Paul et Wayne McGregor, tous inconnus de ma petite personne, et proposant des choses fort différentes en style – et en intérêt aussi. Pour trois malheureux euros supplémentaires, j’avais vue sur le fond de scène et même une assez bonne vision d’ensemble. Excellent investissement, donc.


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Aurélie Dupont et Nicolas Le Riche


Le premier ballet, Amoveo, ne m’a pas plu. D’abord, la musique est tout de même… affreuse (Philip Glass, extraits d’Einstein on the Beach). Et puis surtout, j’ai trouvé que la danse et les costumes n’allaient pas du tout avec la musique : elle est agressive, lancinante, angoissante, et on a des danseurs tout joyeux, c’est beau l’amour et la jeunesse. Les costumes sont le résultat de la rencontre étrange de United colors of Benetton avec un camp de vacances UCPA. C’est assez vilain. Au milieu de la pièce, un pas de deux réuni le couple amoureux à l’exclusion du reste du monde, ils sont tous deux en bleu, elle en justaucorps, lui en justaucorps et pantalon, c’est bien plus beau, et plus efficace – et accessoirement c’est le seul moment où j’ai trouvé la chorégraphie en accord avec la musique. Sans parler du fond de scène sur lequel est projeté ce qui ressemble à de vieux jeux d’ordinateur avec des lignes qui se croisent. En général je n’aime pas la vidéo au théâtre, c’est souvent assez vain, je trouve, très « regardez comme je suis moderne et fort en technique ». Ça n’a pas coupé ici. Je suis reste totalement extérieure à la pièce, donc, en partie à cause du décalage entre la musique et ce qui se passait sur scène, je n’ai absolument rien compris à ça. Benjamin Millepied, le chorégraphe, est danseur au New York City Ballet et Amoveo est aussi un hommage à Jerome Robbins ; une bonne partie de la pièce m’a donc échappée aussi parce que je ne connais pas vraiment Jerome Robbins.


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Isabelle Ciaravola et Stéphane Bullion

Venait ensuite une création de  Nicolas Paul, par ailleurs danseur dans le corps de ballet ; sa première pour l’Opéra de Paris. J’ai beaucoup aimé Répliques, réflexion sur le double, sur la répétition, sur la composition musicale ou chorégraphique. La musique était formée d’extraits d’œuvres de Ligeti, que j’aime (je connais mal, mais j’aime ce que je connais, disons). Quatre couples dansaient d’abord ensemble, mais selon des schémas séparés, puis les uns après les autres, coupés les uns des autres par des voiles qui s’abattaient entre eux. J’ai lu je ne sais plus où une comparaison entre la chorégraphie de Nicolas Paul et l’Augenmusik, ces effets de composition, répétition et remaniement de motifs, perceptibles seulement à la lecture de la partition. J’ai beaucoup regretté d’être placée sur les côté car l’un des couples me restait globalement invisible, et parce que je pense que la pièce perd beaucoup à ne pas être vue de face. J’ai très envie de la revoir, de scruter l’alternance et la reprise des mouvements. Très envie d’être capable de repérer le jeu entre les danseurs et la musique – on peut rêver. Très envie de pouvoir la suivre sur papier et de profiter pleinement des jeux de composition.

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Myriam Ould-Braham et Mathias Heyman

Et puis enfin, Genus, de Wayne McGregor, une commande de l’Opéra de Paris en 2007, sur une musique originale de Joby Talbot et Deru, une musique de violon et d'életronique, absolument parfaite, en elle-même et avec la pièce. Wayne McGregor est celui des trois chorégraphes qui sollicitait le plus la technique et le physique des danseurs, c’était assez époustouflant – euphémisme, c’était parfois à peine croyable. Même si à certains moments la performance technique semble un peu trop primer sur le reste, Genus est une pièce magnifique à voir, tant par les mouvements que par les costumes et les jeux de lumière. Certains mouvements reviennent régulièrement, qui transformaient dans mon esprit les danseurs en poulets, et pourtant tout restait superbe. Au bout d’un moment j’ai décidé que ça évoquait plutôt les autruches, pour tenter de garder un peu de grâce, et pour aller avec les images projetées de ce qui semblait être le désert australien. Ça a l’air bizarre, mais je vous assure que j’ai adoré ces mouvements nerveux, secs, pointus, des pieds, des mains, du buste et de la tête ; j’ai vraiment trouvé ça beau. Et peu importe ce que McGregor voulait ou non évoquer, j’étais transportée par ce ballet. En fait, il s’avère que ce sont des chromosomes ; l’achat du programme pourrait bien être une bonne idée…

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Agnès Letestu et Audric Bezard

J’ai été un peu moins convaincue par l’intermède de projections d’images sur le thème de Darwin, je l’ai dit je trouve rarement les vidéos très intéressantes au théâtre. Là encore, j’ai bien regretté de n’être pas plus en face de la scène car, si je ne manquais pas tout, je manquais tout de même d’une vraie vue d’ensemble des danseurs et surtout des danseurs au sein d’une scène très aménagée, par des jeux de lumière et de miroirs. Les places à dix euros valent nettement les trois euros supplémentaires par rapport à la 6e catégorie et il est vrai qu’on y profite de l’opéra pour le prix d’une place de cinéma. Mais… je suis tout de même sortie de la salle en me promettant bien d’y aller moins souvent, mais mieux placée. Saletés d’habitudes de confort prise en Allemagne  Ce qui ne m’a bien sûr pas empêchée de me précipiter à la billetterie pour réserver une place pour Casse-Noisette dans les mêmes conditions. Mais Casse-Noisette c’est pas pareil, c’est le ballet de Noël, et il y a longtemps que je veux le voir, et…

Irrécupérable.

Mon ambition pour les prochaines années : pouvoir m’acheter des places à l’Amphithéâtre. Monter d’une catégorie et voir les choses en face. Et je n’ai même pas besoin de trouver un millionnaire pour ça, que demande le peuple ?


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Agnès Letestu et Audric Bezard


*Balanchine est né et a commencé sa carrière en Russie, puis est venu à Paris où il a notamment collaboré avec les Ballets russes, et enfin il a fondé en 1948 le New York City Ballet.

Toutes les photos © Laurent Philippe, http://www.fedephoto.com/

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18 novembre 2009

Der Rosenkavalier

Robert Wiene, Richard Strauss, Hugo von Hofmannsthal, 1926

L’autre jour, il pleuvait, et j’avais soigneusement évité toutes les grilles, plaque métalliques, peintures de signalisation et feuilles détrempées. J’avais ainsi réussi à ne pas glisser de toute l’après-midi, ce qui n’est pas peu dire. C’est donc la tête haute, triomphante, jouant à la Vraie Parisienne, que j’entrai le soir dans le théâtre du Châtelet, pour y effectuer d’emblée un magnifique grand écart sur marbre devant public. Mon cas est sans espoir.

Ce soir-là, on tentait du Strauss, Richard Strauss. Une adaptation cinéma du Cavalier à la rose, réalisée en 1926 par Robert Wiene, sur une musique adaptée par le compositeur lui-même (l’opéra ayant été crée en 1911). Passé le premier moment de surprise en réalisant que ce n’est pas un opéra filmé mais bien un film sur la même histoire et la même musique, passé le deuxième moment d’autoflagellation sur le mode « tu t’attendais à quoi, en 1926, le parlant c’est guère courant », je suis entrée dans le film pour n’en plus ressortir. Au détriment de la musique, un peu, et c’est dommage, car elle est fort belle ; Mais on est tellement dans les images, dans ces visages d’un autre temps, dans la lecture des quelques cartons, qu’on n’a plus tellement de cerveau disponible pour la musique. Sa force cependant est de se frayer tant bien que mal un chemin jusqu’à votre conscience, pour que par moment vous puissiez tout de même vous dire que c’est drôlement beau.

L’histoire a quelque chose de Marivaux : la Maréchale (Huguette Duflos), dont l’époux fréquente plus les champs de bataille que le domicile conjugale, se console dans les bras du fringuant Octavian (Jacques Catelain). Son cousin le baron Ochs (Michael Bohnen), cherchant à refaire sa fortune, fait irruption dans sa chambre et l’amant doit se déguiser en soubrette, qui ne manque pas d’attirer l’œil égrillard du baron.
Celui-ci s’apprête à épouser une demoiselle de fraiche mais riche noblesse. Pour cela, l’étiquette de la cour impose que la demande soit faite par un tiers qui porte à l’heureuse élue une rose d’argent. C’est Octavian qu’on choisit pour le rôle et arrive ce qui doit arriver : coup de foudre entre le jeune homme et la demoiselle, Sophie de Faninal (Elly Felice Berger). Duels, intriguants, moquerie, désespoir des amants, douleur de la Maréchale qui se sent vieillir, bal masqué. Le film est légèrement différent de l’opéra : on y voit le Maréchal, et se sont des moments particulièrement beaux, tant par la musique grâce à l’acteur, Paul Hartmann, qui rend son personnage sensible et émouvant. Le film dure 1h50 et on ne voit pas le temps passé, on rit autant du film, notamment à cause des mimiques et du maquillage des acteurs, si étranges à nos yeux, qu’avec le film, qui met en scène le ridicule de certains personnages de façon fort réjouissante et mêle la farce, les grandes scènes de bataille, le vaudeville et la comédie amoureuse avec bonheur.

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Le film s’arrête malheureusement peu avant la fin de l’histoire, la dernière bobine n’ayant pas été retrouvée. Les cartons, les photos de tournage et la logique aident à reconstituer la fin, différente de celle de l’opéra dans les moyens mis en œuvre pour réunir les tourtereaux mais pas dans le résultat final : les intrigants s’en sortent plus ou moins, le jeune couple s’embrasse, le baron doit quitter la scène, et la Maréchale se résigner – sauf que dans l’opéra elle n’a même pas la possibilité de se réconcilier avec son mari.
Les scènes montrant les soldats au camp sont très juste, avec l’attente de la lettre de Vienne qui réjouira le cœur du soldat, du plus humble au plus grand, Maréchal excepté. Les deux personnages de femmes sont aussi très beaux : Sophie, jeune innocente pleine de sensibilité et de courage, jouée par une actrice très jolie et très expressive, et la Maréchale, mélancolique dame privée de la compagnie d’un époux qu’elle n’a de toute façon pas choisi, épiée, pressentant que son jeune amant la quittera bientôt, trouvant le cœur de ne pas haïr sa rivale et d’aider les amoureux.

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Le Maréchal, qui croit qu'Octavian a un rendez-vous galant avec Madame et veut en découdre, la Maréchale, les amoureux.


Richard Strauss, dont je n’avais entendu que les Métamorphoses (1945), me faisait l’effet d’un monsieur un peu ennuyant à la musique sans trop d’éclat. Il se pourrait bien que je change d’avis.


La musique était interprétée par l’Orchestre national d’Ile-de-France, sous la direction de Frank Strobel (qui s’est fait une spécialité des musiques de film), dans un théâtre malheureusement rempli à peine à la moitié, ce qui est bien triste pour les musicien, mais nous a permis d’avoir des places moins chères sur billetreduc ; les films projetés au Châtelet pourraient donc bien être à surveiller…


Le film ayant été récemment diffusé sur arte, on en trouve un extrait ici, avec le même chef.

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17 novembre 2009

La crème de marron, peut-être la meilleure chose au monde

Où la Curieuse se goinfre en toute élégance

Il y a longtemps que je voulais aller chez Angelina, c’est chose faite depuis quelques heures et je ne regrette rien. Evidemment, il va falloir y retourner quand il fera vraiment froid, mais la première impression est délicieuse – c’est le mot qui s'impose.
Le lieu, d’abord, est très agréable, grand, clair, élégant, on est à la Belle époque, avec miroirs, jolis fauteuils, tables de marbre vert et des lustres absolument sublimes. Le service est souriant et discret, ce qui est toujours agréable. La clientèle est un mélange de gens à la mode, de bourgeois BCBG, de touristes, de vedettes parfois. On ne vous y refoule sans doute pas pour votre tenue, mais vous déparerez si vous avez mis votre vieux T-shirt. J’aime beaucoup ce genre d’endroits, à ne pas prendre trop au sérieux peut-être, mais très beau, très élégant, très feutré. La salle est pleine mais pas bruyante. Et les toilettes, quelque peu défraichies pour un endroit qui vous facture tout de même le chocolat près de 7 euros, sont d'un élégance charmante et surannée, et sont pourvues d’une vue imprenables sur les berlines des heureux mortels résidents dans les hôtels alentours, et d’une glace en trois panneaux dont je ne me suis pas tout à fait assez délectée car on est fâcheusement placé sous le regard des autres clients se rendant aux toilettes. Et pour me mirer et m’admirer, je préfère être tranquille.

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Une photo prise d'un Iphone, heureusement que mes amis sont plus modernes que moi.
Dans l'ordre: une tasse à thé, un Mont-Blanc qui n'en a plus pour très longtemps, un financier, un chocolat noyé de crème, une Curieuse presque bien élevée et prudente qui a préféré étaler sa serviette, une théière plein  de Darjeeling.

(et même un SLAT de Books 1 avec un Docteur dedans, mais ceci est une autre histoire)

Mais passons aux choses sérieuses : ce qui va finir dans votre estomac, qui n’en demandait peut-être pas tant mais qui ne vous en voudra pas. J’ai pris la spécialité de la maison qui me faisait rêver depuis un certain temps déjà, le chocolat noir traditionnel dit « L’Africain ». Noir noir, épais, onctueux, fort en goût, c’est une petite merveille qui, en plus, n’est pas servie brûlante : on se régale. Il est accompagné de crème chantilly non sucrée servie dans un petit pot, et généreusement servie. J’ai cru pouvoir l’accompagner d’un financier, je me trompai – même si ledit financier était fort bon. L’Africain se suffit à lui-même, il pourrait même vous servir de repas du soir si vous le prenez en fin d’après-midi. Mon vis-à-vis a opté pour un thé, qui est bon et qui permet surtout de prendre une pâtisserie, cette fois-ci l’incontournable Mont-Blanc, autre spécialité de la maison. Sur un biscuit façon meringue, un dôme de crème légèrement vanillé (quel type de crème, nous n’avons pas réussi à le définir, mais onctueuse et délicieuse), le tout enrobé de crème de marron généreusement dosée. De toute façon, tout ce qui est à base de crème de marron est un délice, mais l’ensemble est une tuerie, en toute simplicité. Oui, malgré le chocolat, j’ai réussi à piocher dans l’assiette en face de moi.
Les autres gâteaux n’ont pas l’air mal non plus, mais il est difficile de résister à l’appel du marron.

Vous l’aurez compris, le seul mot qui convient est : délicieux.


Angelina, 226 rue de Rivoli, Paris Ier
6,90 € le chocolat ou la pâtisserie (le thé aussi je crois), environ 3 € le petit gâteau ou la viennoiserie
(et 50 € le brunch au champagne, on peut toujours rêver…)

16 novembre 2009

Longtemps je me suis couché par écrit – Parcel Mroust

Espèces d’espaces, Georges Perec 2000 (1974)


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Je n’avais pas lu Perec jusqu’à présent, à l’exception de W ou le souvenir d’enfance, qui m’avait plu sans me faire immédiatement lire toutes les œuvres de Perec. Et j’aurais pu longtemps encore restée étrangère à ce drôle de bonhomme, tant je l’associais à l’Oulipo dont les productions m’intriguent mais ne me font finalement pas très envie. L’impression que la littérature est réduite à un jeu mathématique, à une combinatoire, à des règles. L’impression que tout ça est sans doute intellectuellement stimulant, mais un peu sec. Merci donc à Y., car sans nos conversations ces espèces d’espaces me seraient demeurés inaccessibles encore un certain temps.


C’eût été dommage.

Parce que Georges Perec est indéniablement drôle : il ne se prend pas au sérieux, pas plus qu’il ne prend au sérieux les espaces qu’il explore ou le livre dans lequel il les consigne. Ce qu’il prend au sérieux, par contre, c’est le regard que l’on doit porter sur l’espace, c’est l’obligation de le voir pour le faire exister, la nécessité de tout regarder, toujours, de tout décrire, et de tout recombiner.


« (…) il n’y a pas un espace, un bel espace, un bel espace alentour, un bel espace tout autour de nous, il y a plein de petits bouts d’espace, et l’un de ces bouts est un couloir de métropolitain, et un autre de ces bouts est un jardin public ; un autre (ici, tout de suite, on entre dans des espaces beaucoup plus particularisés), de taille plutôt modeste à l’origine, a atteint des dimensions assez colossales et est devenu Paris, cependant qu’un espace voisin, pas forcément moins doué au départ, c’est contenté de devenir Pontoise. Un autre encore, beaucoup plus gros, et vaguement hexagonal, a été entouré d’un gros pointillé (d’innombrables événements, dont certains particulièrement graves, ont eu pour seule raison d’être le tracé de ces pointillés) et il a été décidé que tout ce qui se trouverait à l’intérieur du pointillé serait colorié en violet et s’appellerait France, alors que tout ce qui se trouvait à l’extérieur du pointillé serait colorié de façon différente (mais, à l’extérieur dudit hexagone, on ne tenait pas du tout à être uniformément colorié : tel morceau d’espace voulais sa couleur, et tel autre en voulait une autre, d’où le fameux problème topologique des quatre couleurs, non encore résolu à ce jour) et s’appellerait autrement (en fait, pendant plusieurs année, on a beaucoup insisté pour colorier en violet – et du même coup appeler France – des morceaux d’espaces qui n’appartenaient pas au susdit hexagone et souvent même en étaient fort éloignés, mais, en général, ça a beaucoup moins bien tenu). »
p. 14-15


Ce court livre est à la fois programme de recherche et programme littéraire. Souvent Pérec dresse la liste de ce qu’il conviendrait de faire, ou se propose des exercices littéraires liés à l’espace, comme de choisir certains lieux, de les explorer deux par deux pendant l’année, puis de tenter toutes les combinaisons possibles les années suivantes, pour finir par avoir un corpus dont on verra bien s’il apporte quelque chose. Ce qui est la base même de la recherche scientifique. Je suis bien contente que ce soit son programme et non le mien. Et puis Pérec n’accorde pas à l’objet livre tout le respect dont on l’entoure traditionnellement chez les chercheurs et détourne la forme scientifique, jusque dans la présence d’un répertoire en lieu et place d’un index, dans lequel on trouve toute sorte de mots, de façon totalement inutile – et inutilisable – mais tellement plus drôle, puisqu’on peut facilement y retrouver dans le livre un cheval à roulettes, un bouillon, une escroquerie, des orangers, des harems, une pomme, une TSF, ou encore des spaghettis, à défaut de respectables concepts.


« Pour la majorité de mes semblables, la campagne est un espace d’agrément qui entoure leur résidence secondaire, qui borde une portion des autoroutes qu’ils empruntent le vendredi soir quand ils s’y rendent, et dont, le dimanche après-midi, s’ils ont quelque courage, ils parcourront quelques mètres avant de regagner la ville où, pendant le reste de la semaine, ils se feront les chantres du retour à la nature. »
p.135


La structure globale est très claire : du lit à l’univers, par échelles concentriques dans lesquelles nous nous mouvons (l’appartement, la rue, la ville, l’Europe, etc.) Mais au sein de chaque chapitre Pérec musarde, suit le cours de sa pensée, de ses interrogations, émets quelques regrets et préférences. Toujours avec un humour discret, parfois légèrement désabusé.


« On se souvient également que c’est cet été-là que, à la suite des accords de Genève et des négociations avec la Tunisie et le Maroc, la planète entière, pour la première fois depuis des décennies, connut la paix : cette situation ne se prolongea pas plus de quelques jours et je ne crois pas qu’elle se soit retrouvée depuis. »
p.45


Perec, au-delà de la mise par écrit de ces petites marottes spatiales, dresse le portrait de ses contemporains et de son espace – principalement Paris. Quelques passages font penser aux Mythologies de Barthes, appliquées à l’espace. Parfois ça ressemble plus à de la sociologie, ou plus à de la géographie. Perec dresse aussi, et surtout son portrait en écrivain arpenteur, en voyageur curieux, en amoureux des cartes, en lecteur émerveillé par la nouvelle, dans le journal, que les ouvriers italiens ont rencontré les ouvriers français exactement au point prévu sous le mont Cenis.

L’espace n’existe que parce que nous le voyons, l’habitons, le nommons. J’ai toujours trouvé ça vertigineux, comme les cartes d’ailleurs. Mais je n’ai pas aimé ce livre uniquement parce que Perec partage mes obsessions spatiales et mon impératif besoin d’aller voir sur le plan le chemin parcouru. Le texte est suffisamment bien écrit, mine de rien, drôle, et léger malgré tout, pour séduire le lecteur qui voudrait s’amuser un peu et changer de regard sur son quartier.

15 novembre 2009

L’affaire William Smith

Patricia Wentworth, 1996 (1950)

Parfois la nuit j’ai du mal à m’endormir. Et, après m’être tournée de tous côtés environ vingt-cinq mille fois, je finis par prendre un livre. Parfois le livre est judicieusement choisi et en quelques pages je dors déjà ; parfois, non. Parfois le livre m’entraîne jusqu’au bout de la nuit (de la nuiiit-hiiiiii-hiiiiiiiiiiii), et je me retrouve hébétée à quatre heures du matin, songeant que je vais enfin pouvoir dormir, ayant à la fois épuisé ma résistance et contenté mon envie de savoir la suite. Evidemment, le lendemain matin, je fais faux bond à ma copine de piscine, mais comme elle est gentille, elle ne m’en veut pas. Je crois. (Et je l’écris ici, comme ça elle ne peut plus démentir sous peine de ne pas être gentille, hinhinhin).

« Il aurait préféré qu’on lui dévissât la tête, pour la mettre au frais dans un placard. Pour le moment, elle ne lui était d’aucune utilité, et il s’en serait bien débarrassé. »
p.35

51BD1FWQ1QLLa coupable cette fois est une Anglaise – perfide Albion, c’était pas pour rien – mais je vous promets que le prochain billet ne sera pas anglais. Histoire de vous changer brièvement les idées avant les suivants.
Patricia Wentworth, donc, qui trousse encore une fois une enquête pleine de charme. William Smith est amnésique depuis 1942. Il ne sait rien de son passé, de sa famille, de ses liens. Il sculpte des animaux en bois pour un magasin de jouets, fait régulièrement ce rêve étrange et pénétrant d’un escalier aux pilastres sculptés, et n’ose envisager une future vie de famille de peur d’être bigame. Et puis arrive Katherine, jeune fille moderne qui cherche du travail et se fait embauchée dans le magasin de jouets. Les scrupules de William s’effacent devant l’évidence et la force de son amour pour elle : il n’a jamais pu aimer quelqu’un d’autre ainsi avant, il le sentirait.
Mais évidemment, tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, car c’est une histoire policière, et puis que deviendrait Miss Silver sans les criminels ? Le chômage et ses conséquences financières sont très difficiles à vivre pour une vieille dame. Sans compter que les clients sont un contact non négligeable avec le monde, quand on est une préceptrice à la retraite. William, donc, est victime d’agressions. Il n’est d’ailleurs pas le seul. Heureusement pour lui, il semble qu’il ait connu dans ce passé inconnu l’inspecteur Frank Abbott, qui lui conseille d’aller trouver Miss Silver. Ce qu’il s’empresse de ne pas faire, mais peu importe, l’essentiel est là : William sait désormais que Miss Silver existe et il a ses coordonnées. Ça pourra toujours lui servir dans la suite du roman.
Katherine, elle, est en butte à l’incurie financière de ses cousins, Brett et Cyril, qui se sont servi de son argent en fidéicommis pour remettre à flots leur usine. Or ils ont les plus grandes difficultés à la rembourser. Miss Jones, la secrétaire de Cyril, trouve une solution provisoire pour cacher les problèmes, mais il serait pourtant bon que Katherine acceptât enfin la demande en mariage de Brett. Sauf qu’il y a William, donc, et que le lecteur devine assez vite qu’il ne s’agit pas juste d’un coup de foudre, ou d’un amour né en quelques semaines.

« Quel qu’en soit l’usage, la pièce nommée « cabinet de travail » est en principe, depuis des temps immémoriaux, la pièce réservée du maître de maison, et les femmes y sont rarement tolérées. Quand, de surcroît, l’homme en question prend la précaution de s’entourer des journaux du dimanche, le sens du panneau « NE PAS DERANGER » prend alors toute sa valeur. »
p.247

Les manigances financières de la famille de Katherine et le danger qui semble entourer William sont évidemment liés. Le lecteur d’ailleurs n’a pas besoin de beaucoup de pages pour comprendre, du moins apercevoir, la vérité. Il ne faudra guère plus à Miss Silver. Mais ça ne concerne qu’une partie de l’intrigue, celle de l’identité de William. A qui profite le crime, qui a tué, où, avec quoi, c’est la deuxième partie de l’histoire. On suit avec autant de plaisir chacun des deux volets, grâce à la plume de Patricia Wentworth, légère, à l’humour pince-sans-rire délicieux, qui fait naître des personnages typés mais pas caricaturaux, drôles, terriblement british, et très ancrés aussi dans une certaine époque, l’immédiat après-guerre, où il est encore d’assez mauvais ton que les employées se fardent au travail, où le thé est une institution, où l’on s’offre entre amis de la gelée de pommes.

Je suis devenue complètement fan de Patricia Wentworth, je ne peux que vous recommander de la découvrir, même si les enquêtes de Miss Silver n’ont rien d’haletant.

« Un jour ou l’autre, il faut bien songer à se fixer, tout de même. Et s’il y pensait, pourquoi n’y pensait-elle pas, elle aussi ? Il s’obstinait à croire que ce refus n’était pas définitif. »
p.13

13 novembre 2009

Nous qui marchions fourbus, blessés, crottés, malades

Il neigeait, Patrick Rambaud, 2000

512DQFZ0W1LPar la faute d’un ordinateur récalcitrant, d’abord, et d’un séjour en Allemagne, ensuite, je n’ai pas pu parler aussitôt de ce roman lu en juin. Les petits frimas de novembre ont rappelé à ma mémoire ses aubes gelées, ses cadavres bleus, ses chevaux saignés à mort, la nuit, pour enrichir la soupe, mais aussi ses troupes de théâtre trouvant encore de quoi satisfaire l’empereur, ses petites modistes françaises, ses débrouillards, ses combinards ses incendies, sa fureur populaire et ses charrettes trop lourdes.

Ce bref roman, deuxième volet de la « trilogie napoléonienne » de Patrick Rambaud, raconte la catastrophique campagne de Russie, ou plus exactement sa deuxième partie : l’armée est bien parvenue à Moscou, mais pour n’y trouver qu’un vide désespérant, d’hommes, de nourriture, d’espoir. Le roman est ici le miroir français de ces quelques pages de Guerre et Paix où les Moscovites attendent, où certains se repentent amèrement de n’avoir pas tout abandonné. Et puis l’incendie, le terrible incendie, l’attente des négociations, l’idée que le Tsar va céder, et puis non, alors, la retraite, l’horrible retraite où le Général Hiver s’allie au vieux Koutouzov, où chacun finit par ne plus rien vouloir sauver que sa peau, sa précieuse peau, sans plus aucune bribe d’humanité dedans mais qu’importe, c’est toujours une peau et la seule qu’ils aient. Des soldats, oui, surtout sans-grades ; l’état-major ; des civils, beaucoup de civils, beaucoup trop quand il s’agit d’aller vite et le ventre vide. Des hommes d’écritures, les Français de Moscou devenus indésirables, les cantinières, toute cette masse qui suit l’armée en marche pour la nourrir et la distraire et qui devient d’un coup un poids qu’il faut trainer, sans assez de voitures, avec les chevaux qui tombent comme des mouches, et ces civils qui refusent de se séparer de leur vaisselier, des vaisseliers, a-t-on idée. Les soldats aussi sont chargés, chargés de tout ce qu’ils ont pillé à Moscou avant l’incendie, chargés de tout ce qu’il peuvent encore porter et qu’il ne faut pas abandonner, jamais, car c’est le viatique pour une vie meilleure une fois rentrés en France. Ce qu’on vendra, ce qu’on utilisera pour se hisser, un peu, de toutes les manières, ce qui justifiera cette marche sans fin, hypnotisante, entre les bouleaux et les cosaques, ce qui récompensera de s’être mangé les doigts, d’avoir grignoter des racines gelées, d’avoir abandonné les camarades, de les avoir rôtis, peut-être.

« Sébastien réalisa sa bêtise. Que venait-il faire ici ? Il avait déjà échappé à un incendie, au froid, à la faim, à la noyade, aux cosaques, et il retournait de son plein gré se mêler à des civils qui ne passeraient jamais la Bérésina indemnes. Il scrutait les visages des plus proches, espérant apercevoir une chevelure noire qu’il reconnaîtrait. »
(p.216)

C’est le roman de la folie humaine, la folie d’un homme, d’abord, qui se grise de conquêtes et refuse la réalité. La réalité, elle plie devant Napoléon. La folie de quelques généraux, ensuite, qui sont tous d’accord pour condamner l’empereur et sa stratégie délirante, mais dont pas un n’osera le dire. La folie enfin de cette masse saoulée de batailles, fanatisée, puis perdant l’esprit dans les tempêtes de neige et un peu plus après chaque pas. C’est le roman de toute la bassesse des hommes aussi, de l’avidité, de la misère, de l’égoïsme, de la lâcheté. De ceux qui ne se passeront pour rien au monde de l’une des dix pelisses qu’ils ont sur eux. De ceux qui serrent les dents et ferment les yeux en pensant à la situation future qui sera peut-être la leur, pour peu du moins qu’ils rentrent entiers, pourvus de quelques trophées. Le roman de la bêtise et de l’aveuglement. Le roman de ces absurdes grognards qui, après avoir tout donné et tout perdu pour l’Empereur, continuent de le vénérer, et celui de ceux qui savent si bien faire taire leurs scrupules. Les chefs, on les voit, bien sûr, mais ce n’est pas vraiment leur roman, pas vraiment le roman de ceux qui laissent glisser leur regard sur la masse souffrante, la plaignant à peine, et puis qu’y faire ? C’est le roman de ceux qui ne perdent jamais le Nord ni leur intérêt, et celui de ceux qui sont simplement entraîner par un mouvement qui les dépasse et les tue. Et, de façon presque biblique, certains seront punis par là où ils ont péché. Mais pas tous. Pas toujours.

« Mon capitaine, on pourrait pas alléger not’ bagage ?
- Sombre idiot ! Tu seras bien content de toucher ta part quand on arrivera en France.
Bonet réfléchit, il bomba le torse pour dégager le beau gilet de soie qu’il s’était taillé dans une robe chinoise, puis, comme s’il avait une idée, il proposa :
- Le thé de la première charrette ? On en a toute une cargaison…
- C’est mon thé, Bonet. Je le revendrai un bon prix, et ce n’est pas le plus lord. On ne va tout de même pas jeter nos provisions ! Ni décharger et recharger nos colis au moindre embarras !
- Les caisses de quinquina ?
- Elles nous seront utiles.
- Les tableaux ?
- Roulés, ils ne pèsent rien. Et ça vaut une fortune à Paris, ces choses-là ! Tu voudrais aussi qu’on jette les pièces d’or et la quincaillerie précieuse qu’on a prélevée dans les églises ?
- Les blessés… dit le domestique Paulin d’un air distrait, les yeux tournés vers son âne qui déchiquetait un buisson de feuilles sèches.
- Les blessés ?
- Nous en transportons un bon poids, c’est vrai, dit le maréchal des logis.
- Et nous ne serons plus contrôlés, Monsieur.
- Je n’estime pas les hommes à leur poids ! répondit le capitaine, tout rouge. Ils ont besoin de nous.
- On pourrait les charger dans d’autres voitures ?
- Elles sont bourrées jusqu’à la gueule et plus encore !
- On n’a qu’à contraindre les civils…
- Descendez les blessés ! ordonna le capitaine.
   Deux dragons grimpent pour s’emparer des fantassins gémissants, coincés entre les caisses de butin ; ils les prennent sous les bras, les passent à leurs camarades restés au sol, qui les installent en vue et  en tas. Tandis que les cavaliers essaient d’imposer cette surcharge à des civils, des hommes décrochent les planches fixées aux flancs de la charrette, les posent devant les roues prises dans l’ornière de sable ; quelques-uns poussent, quelques-uns tirent avec des filins, d’autres fouettent les mules avec le cuir de leur ceinturon. Non loin, des groupes de soldats et de marchands en redingotes opèrent de la même façon pour dégager les voitures ensablées. Un fourgon se renverse, une bibliothèque de livres dorés sur tranche s’éparpille, qu’un officier braillard protège des sabots et des roues. Quand la première charrette des dragons roule à nouveau au rythme exaspérant des mules, le capitaine s’inquiète pour les blessés.
- Vous avez réussi à la caser ?
- Bien sûr, mon capitaine.
- Tant mieux.
   C’était faux, d’Herbigny sans doutait mais feignait de croire ses hommes. Ils devaient avancer. Après, il n’y aurait plus de collines, moins de sable mou, mais une steppe caillouteuse, des gorges étroites où cette horde aurait du mal à s’écouler. »

« p.139-140)

C’est un roman très beau, tant pour l’histoire que pour le style, et pour ce désabusement aussi, et je me demande comment j’avais pu attendre plus de dix ans pour retrouver Patrick Rambaud, dont j’avais aimé La Bataille. Inconséquente jeunesse… Car ce n’est pas la sèche description d’un événement historique, c’est bien un roman de chair et de sang. Patrick Rambaud s’est largement documenté – la bibliographie en fait foi – mais il ne se contente pas de l’événement historique. Il s’attache à quelques personnages, que l’on suit jusqu’à Moscou et retour. Il y a les soldats, notamment le capitaine d’Herbigny, son valet Paulin et son escouade qui va se réduisant. La troupe de comédiens français, plus ou moins inspirés, plus ou moins solides. La délicieuse Mademoiselle Ornella qui oublie sur scène qu’elle montre ses épaules et sa gorge à une salle plein d’hommes n’ayant pas vu de femmes  élégantes depuis des mois. Le faible Monsieur Vialatoux. Sébastien Roque, arrivé là par malchance après avoir échappé pourtant à la conscription, secrétaire de l’Etat-major et par là même un peu mieux loti, si peu – mais qui sait si bien faire fructifier ce peu. La famille du libraire Sautet, forcée de quitter Moscou après le passage de Napoléon. C’est court, donc dense, presque haletant, car si l’on connaît le devenir de la Grande Armée on ignore celui des individus que Patrick Rambaud fait vivre ici. Et un épilogue en forme de retrouvailles donne les destins encore inconnus et clôt le livre sur un dernier froid calcul. La guerre rend fous, elle abîme, elle flatte les pires côtés des hommes et se poursuit ainsi jusque dans la paix revenue.

« La réalité tourmentait Sébastien Roque. Personne ne l’avait préparé à  la cruauté. Il se répétait que les fourgons archibondés du secrétariat ne pouvaient pas recueillir le libraire et son épouse, et que, déjà, il avait outrepassé le règlement en embarquant leur fille dans le ramas des cartes et des documents administratifs (peut-être le lui reprocherait-on). Qu’allaient devenir les Sautet ? Aucune voiture ne s’arrêterait pour les sauver ; le libraire avait donné cet argument pour décharger la conscience du jeune homme, c’était élégant, c’était courageux, c’était faux. »
(p.184)

Ce n’est pas un beau tableau de l’humanité que Patrick Rambaud nous dresse ici, même si quelques traits de générosité éclairent le récit. Mais comment pourrait-il en être autrement sur les rives de la Bérézina ? Et de ce point de vue j’ai trouvé le texte autrement plus fort que d’autres qui sont clairement à vocation pacifiste – je pense surtout à A l’Ouest, rien de nouveau. Parce qu’il n’est pas qu’un message, que celui-ci, si tant est même qu’il soit là, n’est jamais que ce que le lecteur veut bien penser une fois le livre refermé, et non le propos premier du livre, parce que c’est un texte littéraire, parce que c’est un vrai roman tissé de mots, de vies et de menus événements.

« Il neigeait, il neigeait toujours ! la froide bise
Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,
On n’avait plus de pain et l’on allait pieds nus.
Ce n’était plus des cœurs vivants, des gens de guerre ;
C’était un rêve errant dans la brume, un mystère,
Une procession d’ombres sous le ciel noir.
La solitude vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse.
Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse
Pour cette immense armée un immense cercueil.
»

Quelques vers du début de « L’Expiation », de Victor Hugo (Les Châtiments) ; le titre du roman vient du leitmotiv du poème.

Le titre du billet est emprunté à la « tirade des sans-grades » dite par Flambeau dans L’Aiglon – ouvrage  par ailleurs particulièrement soporifique…

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12 novembre 2009

Qu’est-ce que c’est « dégueulasse » ?

Où la Curieuse se met à fantasmer sur Birmingham, non mais vraiment

Jonathan Coe, Bienvenue au club, 2003 (2001) et Le cercle fermé, 2006 (2004)

Voilà qu’Eric Raoult veut imposer un devoir de réserve aux écrivains. Bientôt, Eric Besson (serait-ce l’influence néfaste d’un prénom ?) va concevoir un droit de réserve s’appliquant aux Français, car, c’est bien connu, quand on est fier de son identité on ne la ramène pas. Sous peu c’est pratique, on n’aura même plus besoin de prendre la peine d’aller voter, devoir de réserve oblige. Et ne venez pas me dire que j’exagère : s’il y a une presse libre dans ce pays, c’est quand même bien pour y exprimer des opinions. Et interdire les opinions, ça sent très très mauvais. Marie N’Diaye ne fait rien d’autre que dire ce qu’elle pense, Eric Raoult a bien le droit de ne pas être d’accord, mais il n’a pas encore celui de tout museler.

« Munir n’avait pas le poste – accusant la télévision britannique d’être corruptrice et décadente –, ce qui l’obligeait à venir souvent chez Benjamin pour la regarder des heures. »
(II, p. 393)

51Y6VM4TM3LOn pourra toujours s’exiler à Berlin, chic, ou à Birmingham, puisqu’il semblerait que les auteurs puissent encore y critiquer en vrac leur pays, leur génération, et même leurs hommes politiques bien réels. En tous cas, Jonathan Coe le prend, ce droit, et on lui a même donné un prix pour ça. The Bollinger Everyman Wodehouse Prize. Je ne sais absolument pas ce que c’est comme prix, par contre.
Ce prix a récompensé le premier volet d’un diptyque aussi emballant ou presque que Testament à l’anglaise, Bienvenue au club (le titre original, The Rotters’Club, aurait été bien mieux, parce qu’il vient d’une chanson, parce qu’il a un sens en lien avec les personnages, sens qu’on finit par découvrir, mais bon, c’est comme ça, le traducteur a voulu innover, et on se demande un peu de quel club il parle, mais ce n’est pas grave, on a vu bien pire en matière de traductions de titres.) Le deuxième volume, Le cercle fermé (youpi, un titre fidèlement traduit) poursuit l’histoire des mêmes personnages une vingtaine d’années plus tard. 1973 et puis 2003, quelques années avant, quelques années après.

« …ce n’était pas à proprement parler une femme de petite vertu, sa vertu était simplement invisible à l’œil nu »
(II, p.357)

41Go_tyx6dLL’histoire s’ouvre sur la famille Trotter, le père, la mère, la fille aînée Loïs qui épluche les petites annonces, Benjamin qui se rêve en écrivain, et le petit dernier, Paul, insupportable morveux arrogant et arriviste. Jonathan Coe centre le récit sur Benjamin, ses déboires de lycéens, ses amis, ses projets, mais tous ceux qui gravitent autour de lui sont bien présents dans le récit, qui alterne les points de vue et les voix. Le narrateur omniscient cède parfois la place à la plume d’un des personnages, écrivant une lettre, son journal, un article pour une publication de plus ou moins grande envergure, des poèmes, des nouvelles, des satires, des interventions politiques ou médiatiques. On a ainsi certains événements qui reviennent, peu à peu dévoilés, éclairés de tous côtés, les subjectivités prenant le relais de l’objectivité prétendue du narrateur omniscient. J’ai trouvé l’ouverture du premier volume un peu maladroite, mais elle prend tout son sens lorsqu’on a achevé la lecture du second. Ce n’est finalement pas cet artifice un peu vain que j’avais cru voir, mais un regard de plus, un regard que l’on retrouve ensuite, approfondi. Rien n’est là par hasard, la construction du roman est précise, et j’adore ça. On a envie de relire le premier tome à peine a-t-on achevé le second, pour y retrouver tous les détails qui font sens ensuite et qui nous ont d’abord échappé.

« Le même triomphalisme, la même excitation, non parce que quelque chose de neuf se créait, mais parce que quelque chose était détruit. Je repensai à Philip et à sa pathétique symphonie rock, et je jure quand j’en eus les larmes aux yeux. Sa risible ambition de contenir des millénaires d’histoire en une demi-heure de riffs minables et de changements d’accord ne me paraissait soudain guère plus utopique et donquichottesque que toutes ces choses pour lesquelles mon père et ses collègues avaient œuvré si longtemps. Une couverture médicale gratuite à l’échelle nationale offerte à quiconque en aurait besoin ? La redistribution des richesses par l’imposition. L’égalité des chances. De belles idées, papa, de nobles aspirations, de même qu’il y avait de la beauté en germe dans le salmigondis musical de Philip. Mais ça n’aboutirait jamais. Il y avait peut-être eu une époque où ça aurait pu aboutir, mais c’était trop tard. Le moment était passé. Adieu tout ça. »
(I, p. 250)

Tous les personnages sont narrateurs, car tous sont partie prenante de cette vie, de cette Angleterre qui évolue, qui glisse doucement mais sûrement vers l’abandon des rêves socialistes, vers le cynisme, l’à-quoi-bonisme et l’amertume. Des années Thatcher, il ne sera pas question ici. Jonathan Coe se consacre plutôt à la faillite travailliste, à ceux qui y ont cru et ont été abandonnés, à ceux qui tentent de tirer leur épingle du jeu sans trop compromettre leurs principes, à ceux qui n’ont jamais rêvé qu’à changer la marche des choses, à ceux qui ont moins des idéaux que des intérêts.

« Glyn était peut-être effrayant, mais c’était l’oncle de Cicely, qui visiblement l’aimait beaucoup, donc, du point de vue de Benjamin, cela le rangeait forcément dans le camp des anges. Et pourtant cet homme soutenait l’IRA ! Ces gens qui avaient tué Malcolm et causé à Lois tant d’horribles souffrances. Comment était-ce possible ? Le monde était-il donc encore plus compliqué qu’il ne l’avait imaginé, n’y avait-il aucune question dont la réponse s’impose d’emblée ? Comme diable les gens tels que Doug faisaient-ils pour s’accrocher à leurs certitudes, à leurs positions politiques clairement définies et fidèlement assumées, si le monde était ainsi ? »
(I, p.466)

Benjamin, donc. J’ai beaucoup aimé ce personnage, aussi parce qu’il m’a rappelé quelqu’un que je connais bien – moi. Ses hésitations, son refus permanent du conflit qui le conduit à attendre que les autres décident, sa capacité à dissimuler ses sentiments et ses émotions, ses velléités d’artiste et sa capacité à ne rien faire de peur d’échouer, de peur de ne pas faire un chef d’œuvre. La perfection ou rien, et surtout échapper toujours à la critique. Benjamin est un grand sensible, un angoissé, et semble scotché dans le passé, incapable d’avancer, d’évoluer, de grandir. Quand ses amis, dans le deuxième volume, sont devenus des adultes responsables et se sont confrontés à leurs rêves d’adolescence, il s’est réfugié dans une terne carrière d’expert-comptable et s’acharne à ne jamais réaliser ses envies. Le rêve, c’est moins risqué, moins douloureux. Mais Benjamin, c’est aussi celui qui a le plus d’ambition, le plus de sensibilité, le plus de scrupules aussi ; il n’est jamais sûr de rien, surtout pas de lui-même et de ses idées, et se tourmente perpétuellement avec sa conscience. Pendant ce temps, les autres, pour la plupart, composent avec le monde et ses changements. Doug surtout, fils d’ouvrier syndicaliste, socialiste convaincu, mais attiré par la gloire, la réussite financière, par ce qui brille. Claire, elle, se cherche entre des garçons qui semblent ne pas la voir pour ce qu’elle est, une jolie fille, et une sœur qui a disparue. C’est aussi un beau personnage, fragile, mais qui a décidé de jeter au feu cette fragilité et de vivre, avec les risques et les fêlures que ça comporte. Il y a encore Philip, Steve, Harding, Culpepper, qui peuplent le lycée, collaborent au journal ou s’affrontent sur la piste d’athlétisme. Même si leur rôle est parfois secondaire, ils sont toujours suffisamment caractérisés pour être plus que des ombres, un décor. Tous les personnages sont « vrais » et l’ensemble est un miroir de la société lycéenne et de la classe moyenne provinciale de l’Angleterre des années 70.

« Il ne se faisait pas faute de souligner que cela lui revenait à un peu moins de deux pence la pinte : un prix ridiculement bas pour un breuvage qui ne différait des grandes marques du commerce que par son aspect trouble et verdâtre, son faux-col qui occupait les deux tiers du verre et son arrière-goût d’acide chlorhydrique. »
(I, p.81)

Ce n’est pas qu’une histoire de lycée, un roman d’apprentissage. C’est aussi le portrait de familles de milieux différents, d’une ville, Birmingham, qu’on a soudain l’envie folle de découvrir, d’une époque. Jonathan Coe entrecroise les histoires et l’Histoire, les petits tracas et l’IRA, les adultères et les fermetures d’usine. Le premier volume est ainsi le portrait d’une époque de transition, entre les rêves de Grand soir et l’acceptation de la machine capitaliste.
Le second est le portrait d’une génération, qui fait des choix politiques sans idéaux, bas, une génération des paillettes et du pis-aller. Mais la grrrrande histoire n’occulte jamais les petites, qui en revanche ne peuvent jamais totalement se comprendre sans la grande. Et puis l’écriture est fluide, précise, drôle souvent. J’ai préféré Testament à l’anglaise parce que c’était plus loufoque, mais ce diptyque est extraordinaire. Fresque historique ne convient pas : pas assez sans doute de grandes tempêtes romanesques pour ce qualificatif, qui me fait plus penser à Docteur Jivago, ou Autant en emporte le vent. Bienvenue et club et Le cercle fermé sont des ouvrages plus posés, l’histoire des personnages est loin d’être facile, sans constituer pour autant des destins mythiques.

« 'Michael Usborne (...) était PDG de Pantechnicon jusqu'en début d'année. Il était responsable de la moitié du réseau ferré du Sud-Est. C'était son deuxième poste à la tête d'une compagnie de chemin de fer privatisée: sa grande spécialité, c'est de réduire la main-d'œuvre, d'économiser sur la sécurité et de foutre le camp avant que ça merde, ce qui ne prend généralement que quelques mois. Il a mis la compagnie sur la paille, et je crois qu'ils l'ont payé trois millions et demi de livres pour se débarrasser de lui. Avant ça, il était dans les télécommunications, et il a fait exactement la même chose. Et pareil avec une distillerie. Ce type, c'est un tueur en série d'entreprises.'»
(II, p.306)

Ce sont des histoires ordinaires, mais terriblement justes. C’est le constat déçu que la politique n’est plus qu’un sinistre jeu de pouvoir sans principes et sans rêves, mais le texte n’est jamais dénué d’espoir, jusque dans le personnage de Paul Trotter. Ce politicien insupportable, aux dents qui font plus que rayer le plancher, qui le transpercent pour émerger deux étages en dessous, cet homme incapable de relations simples et honnêtes avec ses semblables, cette figure-repoussoir emblème des jeunes néo-travaillistes. Et pourtant, vient un moment où on ne peut que le plaindre, un moment même où on retrouve un peu d’estime pour lui ; un moment où il retrouve du courage, celui de ses opinions et celui de ses sentiments. Mais cet espoir se teinte d’une affreuse couleur glauque, verdâtre. L’histoire ne finit pas bien pour Benjamin, incapable de renoncer à ses rêves et de déboulonner ses idoles d’adolescent. Mais pour d’autres, en revanche, la vie devient plus douce. La fin est à l’image du roman, à l’image de la vie, avec ses surprises, ses suspens percés si vite par le lecteur, ses petites réussites et ses grandes angoisses.

« Il était près de six heures du soir : mais il restait encore bien des heures de soleil, et le ciel était d’un extraordinaire bleu-gris translucide. C’était cette lumière, cette lumière douce et pourtant écrasante, qu’il se rappelait le plus nettement, bien plus que les dunes et les maisons basses couleur fauve et jaune citron. Il savait qu’elle était due en partie au reflet du soleil sur les eaux des deux mers qui se mêlaient à la pointe de la péninsule. Elle l’emplissait d’un mélange indescriptible d’exaltation et de sérénité, et elle lui faisait comprendre qu’à Londres il n’y avait pas de lumière digne de ce nom. Pas comme celle-ci. Il lui fallait venir ici pour comprendre ce qu’était vraiment la lumière. Il chérissait ce savoir, et se sentait le fier gardien d’un précieux secret. »
(II, p. 194)

Sur le premier volume, les avis très mitigés de Papillon et de Jules ;  celui plus conquis de Katell. Jules a aimé la suite; Céline a aimé les deux.

Posté par vilaindefaut à 14:46 - Angleterre - Commentaires [6] - Permalien [#]
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