25 novembre 2009
I am Hercule Poirot and I know
Death in the clouds, Agatha Christie, 1935 (1975)
Un avion entre Paris et Londres, rempli de gens élégants et absorbés dans leurs pensées. Ce jeune homme, en face d’elle. Les problèmes de datation de ces poteries syriennes. Son mari jaloux. Cette dévergondée à qui il faut pourtant sourire. Son estomac, si récalcitrant aux voyages qui ne soient pas terriens. Sa flûte aimée, seule véritable réconfort. Les problèmes d’alibi de son personnage. Deux stewards affairés. Et puis Madame Giselle qui ne se réveille pas après son café, qui ne verra plus jamais Londres, qui ne sortira pas debout de cet avion.
Heureusement, la flûte est la propriété d’un médecin apte à faire les premières constatations, et l’estomac celle d’Hercule Poirot. Parce qu’il est si près du meurtre, et parce que c’est son ami l’inspecteur Japp qui est en charge de l’affaire, Hercule Poirot se mêle naturellement de l’enquête, effrayant certains passagers, sympathisant avec d’autres au point de les associer à son enquêtes, rêvant aux mariages possibles, et résolvant l’énigme entre Paris et Londres au moyen de ses petites cellules grises, qui ont entre temps récupéré toute l’acuité que les maux d’estomac avaient pu leur ôter.
Comme toujours chez Agatha Christie, le plaisir est dans l’énigme, dans les descriptions d’une époque et d’une société révolue, dans l’ironie et dans les traits d’esprit des personnages, dans la petite romance aussi. Après tout, l’un des passagers est un archéologue, et les archéologues sont éminemment séduisants, c’est bien connu. Alors, un archéologue français, imaginez !
Un charmant moment de lecture, mi-badin mi-policier. De toute façon, je ne suis jamais déçue avec Agatha.
15 novembre 2009
L’affaire William Smith
Patricia Wentworth, 1996 (1950)
Parfois la nuit j’ai du mal à m’endormir. Et, après m’être tournée de tous côtés environ vingt-cinq mille fois, je finis par prendre un livre. Parfois le livre est judicieusement choisi et en quelques pages je dors déjà ; parfois, non. Parfois le livre m’entraîne jusqu’au bout de la nuit (de la nuiiit-hiiiiii-hiiiiiiiiiiii), et je me retrouve hébétée à quatre heures du matin, songeant que je vais enfin pouvoir dormir, ayant à la fois épuisé ma résistance et contenté mon envie de savoir la suite. Evidemment, le lendemain matin, je fais faux bond à ma copine de piscine, mais comme elle est gentille, elle ne m’en veut pas. Je crois. (Et je l’écris ici, comme ça elle ne peut plus démentir sous peine de ne pas être gentille, hinhinhin).
« Il aurait préféré qu’on lui dévissât la tête, pour la mettre au frais dans un placard. Pour le moment, elle ne lui était d’aucune utilité, et il s’en serait bien débarrassé. »
p.35
La coupable cette fois est une Anglaise – perfide Albion, c’était pas pour rien – mais je vous promets que le prochain billet ne sera pas anglais. Histoire de vous changer brièvement les idées avant les suivants.
Patricia Wentworth, donc, qui trousse encore une fois une enquête pleine de charme. William Smith est amnésique depuis 1942. Il ne sait rien de son passé, de sa famille, de ses liens. Il sculpte des animaux en bois pour un magasin de jouets, fait régulièrement ce rêve étrange et pénétrant d’un escalier aux pilastres sculptés, et n’ose envisager une future vie de famille de peur d’être bigame. Et puis arrive Katherine, jeune fille moderne qui cherche du travail et se fait embauchée dans le magasin de jouets. Les scrupules de William s’effacent devant l’évidence et la force de son amour pour elle : il n’a jamais pu aimer quelqu’un d’autre ainsi avant, il le sentirait.
Mais évidemment, tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, car c’est une histoire policière, et puis que deviendrait Miss Silver sans les criminels ? Le chômage et ses conséquences financières sont très difficiles à vivre pour une vieille dame. Sans compter que les clients sont un contact non négligeable avec le monde, quand on est une préceptrice à la retraite. William, donc, est victime d’agressions. Il n’est d’ailleurs pas le seul. Heureusement pour lui, il semble qu’il ait connu dans ce passé inconnu l’inspecteur Frank Abbott, qui lui conseille d’aller trouver Miss Silver. Ce qu’il s’empresse de ne pas faire, mais peu importe, l’essentiel est là : William sait désormais que Miss Silver existe et il a ses coordonnées. Ça pourra toujours lui servir dans la suite du roman.
Katherine, elle, est en butte à l’incurie financière de ses cousins, Brett et Cyril, qui se sont servi de son argent en fidéicommis pour remettre à flots leur usine. Or ils ont les plus grandes difficultés à la rembourser. Miss Jones, la secrétaire de Cyril, trouve une solution provisoire pour cacher les problèmes, mais il serait pourtant bon que Katherine acceptât enfin la demande en mariage de Brett. Sauf qu’il y a William, donc, et que le lecteur devine assez vite qu’il ne s’agit pas juste d’un coup de foudre, ou d’un amour né en quelques semaines.
« Quel qu’en soit l’usage, la pièce nommée « cabinet de travail » est en principe, depuis des temps immémoriaux, la pièce réservée du maître de maison, et les femmes y sont rarement tolérées. Quand, de surcroît, l’homme en question prend la précaution de s’entourer des journaux du dimanche, le sens du panneau « NE PAS DERANGER » prend alors toute sa valeur. »
p.247
Les manigances financières de la famille de Katherine et le danger qui semble entourer William sont évidemment liés. Le lecteur d’ailleurs n’a pas besoin de beaucoup de pages pour comprendre, du moins apercevoir, la vérité. Il ne faudra guère plus à Miss Silver. Mais ça ne concerne qu’une partie de l’intrigue, celle de l’identité de William. A qui profite le crime, qui a tué, où, avec quoi, c’est la deuxième partie de l’histoire. On suit avec autant de plaisir chacun des deux volets, grâce à la plume de Patricia Wentworth, légère, à l’humour pince-sans-rire délicieux, qui fait naître des personnages typés mais pas caricaturaux, drôles, terriblement british, et très ancrés aussi dans une certaine époque, l’immédiat après-guerre, où il est encore d’assez mauvais ton que les employées se fardent au travail, où le thé est une institution, où l’on s’offre entre amis de la gelée de pommes.
Je suis devenue complètement fan de Patricia Wentworth, je ne peux que vous recommander de la découvrir, même si les enquêtes de Miss Silver n’ont rien d’haletant.
« Un jour ou l’autre, il faut bien songer à se fixer, tout de même. Et s’il y pensait, pourquoi n’y pensait-elle pas, elle aussi ? Il s’obstinait à croire que ce refus n’était pas définitif. »
p.13
12 novembre 2009
Qu’est-ce que c’est « dégueulasse » ?
Où la Curieuse se met à fantasmer sur Birmingham, non mais vraiment
Jonathan Coe, Bienvenue au club, 2003 (2001) et Le cercle fermé, 2006 (2004)
Voilà qu’Eric Raoult veut imposer un devoir de réserve aux écrivains. Bientôt, Eric Besson (serait-ce l’influence néfaste d’un prénom ?) va concevoir un droit de réserve s’appliquant aux Français, car, c’est bien connu, quand on est fier de son identité on ne la ramène pas. Sous peu c’est pratique, on n’aura même plus besoin de prendre la peine d’aller voter, devoir de réserve oblige. Et ne venez pas me dire que j’exagère : s’il y a une presse libre dans ce pays, c’est quand même bien pour y exprimer des opinions. Et interdire les opinions, ça sent très très mauvais. Marie N’Diaye ne fait rien d’autre que dire ce qu’elle pense, Eric Raoult a bien le droit de ne pas être d’accord, mais il n’a pas encore celui de tout museler.
« Munir n’avait pas le poste – accusant la télévision britannique d’être corruptrice et décadente –, ce qui l’obligeait à venir souvent chez Benjamin pour la regarder des heures. »
(II, p. 393)
On pourra toujours s’exiler à Berlin, chic, ou à Birmingham, puisqu’il semblerait que les auteurs puissent encore y critiquer en vrac leur pays, leur génération, et même leurs hommes politiques bien réels. En tous cas, Jonathan Coe le prend, ce droit, et on lui a même donné un prix pour ça. The Bollinger Everyman Wodehouse Prize. Je ne sais absolument pas ce que c’est comme prix, par contre.
Ce prix a récompensé le premier volet d’un diptyque aussi emballant ou presque que Testament à l’anglaise, Bienvenue au club (le titre original, The Rotters’Club, aurait été bien mieux, parce qu’il vient d’une chanson, parce qu’il a un sens en lien avec les personnages, sens qu’on finit par découvrir, mais bon, c’est comme ça, le traducteur a voulu innover, et on se demande un peu de quel club il parle, mais ce n’est pas grave, on a vu bien pire en matière de traductions de titres.) Le deuxième volume, Le cercle fermé (youpi, un titre fidèlement traduit) poursuit l’histoire des mêmes personnages une vingtaine d’années plus tard. 1973 et puis 2003, quelques années avant, quelques années après.
« …ce n’était pas à proprement parler une femme de petite vertu, sa vertu était simplement invisible à l’œil nu »
(II, p.357)
L’histoire s’ouvre sur la famille Trotter, le père, la mère, la fille aînée Loïs qui épluche les petites annonces, Benjamin qui se rêve en écrivain, et le petit dernier, Paul, insupportable morveux arrogant et arriviste. Jonathan Coe centre le récit sur Benjamin, ses déboires de lycéens, ses amis, ses projets, mais tous ceux qui gravitent autour de lui sont bien présents dans le récit, qui alterne les points de vue et les voix. Le narrateur omniscient cède parfois la place à la plume d’un des personnages, écrivant une lettre, son journal, un article pour une publication de plus ou moins grande envergure, des poèmes, des nouvelles, des satires, des interventions politiques ou médiatiques. On a ainsi certains événements qui reviennent, peu à peu dévoilés, éclairés de tous côtés, les subjectivités prenant le relais de l’objectivité prétendue du narrateur omniscient. J’ai trouvé l’ouverture du premier volume un peu maladroite, mais elle prend tout son sens lorsqu’on a achevé la lecture du second. Ce n’est finalement pas cet artifice un peu vain que j’avais cru voir, mais un regard de plus, un regard que l’on retrouve ensuite, approfondi. Rien n’est là par hasard, la construction du roman est précise, et j’adore ça. On a envie de relire le premier tome à peine a-t-on achevé le second, pour y retrouver tous les détails qui font sens ensuite et qui nous ont d’abord échappé.
« Le même triomphalisme, la même excitation, non parce que quelque chose de neuf se créait, mais parce que quelque chose était détruit. Je repensai à Philip et à sa pathétique symphonie rock, et je jure quand j’en eus les larmes aux yeux. Sa risible ambition de contenir des millénaires d’histoire en une demi-heure de riffs minables et de changements d’accord ne me paraissait soudain guère plus utopique et donquichottesque que toutes ces choses pour lesquelles mon père et ses collègues avaient œuvré si longtemps. Une couverture médicale gratuite à l’échelle nationale offerte à quiconque en aurait besoin ? La redistribution des richesses par l’imposition. L’égalité des chances. De belles idées, papa, de nobles aspirations, de même qu’il y avait de la beauté en germe dans le salmigondis musical de Philip. Mais ça n’aboutirait jamais. Il y avait peut-être eu une époque où ça aurait pu aboutir, mais c’était trop tard. Le moment était passé. Adieu tout ça. »
(I, p. 250)
Tous les personnages sont narrateurs, car tous sont partie prenante de cette vie, de cette Angleterre qui évolue, qui glisse doucement mais sûrement vers l’abandon des rêves socialistes, vers le cynisme, l’à-quoi-bonisme et l’amertume. Des années Thatcher, il ne sera pas question ici. Jonathan Coe se consacre plutôt à la faillite travailliste, à ceux qui y ont cru et ont été abandonnés, à ceux qui tentent de tirer leur épingle du jeu sans trop compromettre leurs principes, à ceux qui n’ont jamais rêvé qu’à changer la marche des choses, à ceux qui ont moins des idéaux que des intérêts.
« Glyn était peut-être effrayant, mais c’était l’oncle de Cicely, qui visiblement l’aimait beaucoup, donc, du point de vue de Benjamin, cela le rangeait forcément dans le camp des anges. Et pourtant cet homme soutenait l’IRA ! Ces gens qui avaient tué Malcolm et causé à Lois tant d’horribles souffrances. Comment était-ce possible ? Le monde était-il donc encore plus compliqué qu’il ne l’avait imaginé, n’y avait-il aucune question dont la réponse s’impose d’emblée ? Comme diable les gens tels que Doug faisaient-ils pour s’accrocher à leurs certitudes, à leurs positions politiques clairement définies et fidèlement assumées, si le monde était ainsi ? »
(I, p.466)
Benjamin, donc. J’ai beaucoup aimé ce personnage, aussi parce qu’il m’a rappelé quelqu’un que je connais bien – moi. Ses hésitations, son refus permanent du conflit qui le conduit à attendre que les autres décident, sa capacité à dissimuler ses sentiments et ses émotions, ses velléités d’artiste et sa capacité à ne rien faire de peur d’échouer, de peur de ne pas faire un chef d’œuvre. La perfection ou rien, et surtout échapper toujours à la critique. Benjamin est un grand sensible, un angoissé, et semble scotché dans le passé, incapable d’avancer, d’évoluer, de grandir. Quand ses amis, dans le deuxième volume, sont devenus des adultes responsables et se sont confrontés à leurs rêves d’adolescence, il s’est réfugié dans une terne carrière d’expert-comptable et s’acharne à ne jamais réaliser ses envies. Le rêve, c’est moins risqué, moins douloureux. Mais Benjamin, c’est aussi celui qui a le plus d’ambition, le plus de sensibilité, le plus de scrupules aussi ; il n’est jamais sûr de rien, surtout pas de lui-même et de ses idées, et se tourmente perpétuellement avec sa conscience. Pendant ce temps, les autres, pour la plupart, composent avec le monde et ses changements. Doug surtout, fils d’ouvrier syndicaliste, socialiste convaincu, mais attiré par la gloire, la réussite financière, par ce qui brille. Claire, elle, se cherche entre des garçons qui semblent ne pas la voir pour ce qu’elle est, une jolie fille, et une sœur qui a disparue. C’est aussi un beau personnage, fragile, mais qui a décidé de jeter au feu cette fragilité et de vivre, avec les risques et les fêlures que ça comporte. Il y a encore Philip, Steve, Harding, Culpepper, qui peuplent le lycée, collaborent au journal ou s’affrontent sur la piste d’athlétisme. Même si leur rôle est parfois secondaire, ils sont toujours suffisamment caractérisés pour être plus que des ombres, un décor. Tous les personnages sont « vrais » et l’ensemble est un miroir de la société lycéenne et de la classe moyenne provinciale de l’Angleterre des années 70.
« Il ne se faisait pas faute de souligner que cela lui revenait à un peu moins de deux pence la pinte : un prix ridiculement bas pour un breuvage qui ne différait des grandes marques du commerce que par son aspect trouble et verdâtre, son faux-col qui occupait les deux tiers du verre et son arrière-goût d’acide chlorhydrique. »
(I, p.81)
Ce n’est pas qu’une histoire de lycée, un roman d’apprentissage. C’est aussi le portrait de familles de milieux différents, d’une ville, Birmingham, qu’on a soudain l’envie folle de découvrir, d’une époque. Jonathan Coe entrecroise les histoires et l’Histoire, les petits tracas et l’IRA, les adultères et les fermetures d’usine. Le premier volume est ainsi le portrait d’une époque de transition, entre les rêves de Grand soir et l’acceptation de la machine capitaliste.
Le second est le portrait d’une génération, qui fait des choix politiques sans idéaux, bas, une génération des paillettes et du pis-aller. Mais la grrrrande histoire n’occulte jamais les petites, qui en revanche ne peuvent jamais totalement se comprendre sans la grande. Et puis l’écriture est fluide, précise, drôle souvent. J’ai préféré Testament à l’anglaise parce que c’était plus loufoque, mais ce diptyque est extraordinaire. Fresque historique ne convient pas : pas assez sans doute de grandes tempêtes romanesques pour ce qualificatif, qui me fait plus penser à Docteur Jivago, ou Autant en emporte le vent. Bienvenue et club et Le cercle fermé sont des ouvrages plus posés, l’histoire des personnages est loin d’être facile, sans constituer pour autant des destins mythiques.
« 'Michael Usborne (...) était PDG de Pantechnicon jusqu'en début d'année. Il était responsable de la moitié du réseau ferré du Sud-Est. C'était son deuxième poste à la tête d'une compagnie de chemin de fer privatisée: sa grande spécialité, c'est de réduire la main-d'œuvre, d'économiser sur la sécurité et de foutre le camp avant que ça merde, ce qui ne prend généralement que quelques mois. Il a mis la compagnie sur la paille, et je crois qu'ils l'ont payé trois millions et demi de livres pour se débarrasser de lui. Avant ça, il était dans les télécommunications, et il a fait exactement la même chose. Et pareil avec une distillerie. Ce type, c'est un tueur en série d'entreprises.'»
(II, p.306)
Ce sont des histoires ordinaires, mais terriblement justes. C’est le constat déçu que la politique n’est plus qu’un sinistre jeu de pouvoir sans principes et sans rêves, mais le texte n’est jamais dénué d’espoir, jusque dans le personnage de Paul Trotter. Ce politicien insupportable, aux dents qui font plus que rayer le plancher, qui le transpercent pour émerger deux étages en dessous, cet homme incapable de relations simples et honnêtes avec ses semblables, cette figure-repoussoir emblème des jeunes néo-travaillistes. Et pourtant, vient un moment où on ne peut que le plaindre, un moment même où on retrouve un peu d’estime pour lui ; un moment où il retrouve du courage, celui de ses opinions et celui de ses sentiments. Mais cet espoir se teinte d’une affreuse couleur glauque, verdâtre. L’histoire ne finit pas bien pour Benjamin, incapable de renoncer à ses rêves et de déboulonner ses idoles d’adolescent. Mais pour d’autres, en revanche, la vie devient plus douce. La fin est à l’image du roman, à l’image de la vie, avec ses surprises, ses suspens percés si vite par le lecteur, ses petites réussites et ses grandes angoisses.
« Il était près de six heures du soir : mais il restait encore bien des heures de soleil, et le ciel était d’un extraordinaire bleu-gris translucide. C’était cette lumière, cette lumière douce et pourtant écrasante, qu’il se rappelait le plus nettement, bien plus que les dunes et les maisons basses couleur fauve et jaune citron. Il savait qu’elle était due en partie au reflet du soleil sur les eaux des deux mers qui se mêlaient à la pointe de la péninsule. Elle l’emplissait d’un mélange indescriptible d’exaltation et de sérénité, et elle lui faisait comprendre qu’à Londres il n’y avait pas de lumière digne de ce nom. Pas comme celle-ci. Il lui fallait venir ici pour comprendre ce qu’était vraiment la lumière. Il chérissait ce savoir, et se sentait le fier gardien d’un précieux secret. »
(II, p. 194)
Sur le premier volume, les avis très mitigés de Papillon et de Jules ; celui plus conquis de Katell. Jules a aimé la suite; Céline a aimé les deux.
02 novembre 2009
Yes, pretty well; but are they all horrid, are you sure they are all horrid?
Northanger Abbey, Jane Austen, 2003 (1818)
« No one who had ever seen Catherine Morland in her infancy, would have supposed her born to be an heroine. »
Voilà une première phrase qui n’est guère flatteuse pour l’héroïne et guère engageante pour le lecteur : comment ! Un roman sur une non-héroïne, un de ces filles ternes et insipides, tout juste jolies, et on veut nous faire croire que c’est à elle, à Catherine Morland, qu’il va arriver de palpitantes aventures ? Eh bien oui, et d’autant plus que Jane Austen a décidé de prendre ici le contrepied de certains romans et certains héroïnes – les romans gothiques et leurs héroïnes belles, aux grands yeux effarés, aux prétendants inquiétants, au destin affligeant. Catherine Morland, ou la revanche de toutes celles qui n’ont pas de tantes vivant dans de sombres châteaux, de beau-père libidineux ou de voisins experts en chaines et cachots. Oui, mes sœurs – car moi non plus, je n’ai pas de cachots sous la main – nous aussi nous pouvons explorer de médiévales bâtisses et y croiser quelques fantômes ! Catherine en est la vivante preuve – car oui, nous pouvons survivre, nous aussi.
« Charming as were all Mrs. Radcliffe’s works, and charming even as were the works of all her imitators, it was not in them perhaps that human nature, at least in the midland counties of England, was to be looked for. Of the Alps and Pyrenees, with their pine forests and their vices, they might give a faithful delineation; and Italy, Switzerland, and the South of France, might be as fruitful in horrors as they were represented. Catherine dared not doubt beyond her own country, and even of that, if hard pressed, would have yielded the northern and western extremities. But in the central part of England there was surely some security for the existence of a wife not beloved, in the laws of the land, and the manners of the age. »
(p. 188)
Catherine Morland, donc. Fille aînée d’un pasteur de campagne à la nombreuse progéniture, péniblement éduquée par sa mère à la lecture et à l’aiguille, favorite des Allen, les voisins plus fortunés et sans enfants. Ils décident donc de l’emmener avec eux lors d’un séjour hivernal à Bath où, entre deux emplettes de mousseline, Catherine et Mrs Allen font la connaissance des Thorpe, mère et fille. Mrs Thorpe est une ancienne camarade d’école de Mrs Allen, il est donc possible de discuter, de prendre le thé, de regarder ensemble, par en-dessous, quelques beaux. Catherine fait aussi la connaissance de l’espiègle Mr Tilney, charmeur et moqueur, fin connaisseur en tissus pour dames, et de sa sœur, raffinée demoiselle un peu seule.
« Miss Morland, no one can think more highly of the understanding of women than I do. In my opinion, nature has given them so much, that they never find it necessary to use more than half. »
(p. 109)
Arrivent enfin James, le frère aîné de Catherine, et l’un de ses amis d’Oxford, qui se trouve justement être le frère d’Isabella Thorpe, la nouvelle amie. Isabella et James semblent fort amis, John Thorpe veut à tout prix danser avec Catherine, Mr Tilney et sa sœur son bien intimidant, et Catherine se découvre d’un coup incapable de comprendre le monde autour d’elle, lorsqu’elle n’est plus dans sa chère et honnête famille. Le lecteur savoure, car, lui, il est bien moins naïf, et il a de plus le bonheur de profiter des observations incidentes de l’auteur.
« That he was perfectly agreeable and good-natured, and altogether a very charming man, did not admit of a doubt, for he was tall and handsome, ad Henry’s father. »
(p. 123)
Au terme du roman, Catherine sera devenue une véritable héroïne, dûment éprouvée par le sort, pensionnaire un temps d’une abbaye médiévale (n’y ayant dans son infortune trouvé aucun squelette pour récompenser sa peine et ses tourments à forcer la serrure d’armoires grippées), pourvue comme il se doit d’un fiancé, éclairée et plus prudente. Le lecteur aura tremblé – de rire. Les méchants seront châtiés.
« Could you shrink from so simple an adventure? No, no, you will proceed into this small vaulted room, and through this into several others, without perceiving any thing very remarkable in either. In on perhaps there may be a dagger, in another a few drops of blood, and in a third the remains of some instrument of torture; but there being nothing in this out of the common way, and your lamp being nearly exhausted, you will return towards your own apartment. »
(p. 151, Henry Tilney explique à Catherine le déroulement probable de sa troisième nuit à Northanger Abbey, la nuit, bien sûr, d’une grande tempête.)
J’ai retrouvé la plume délicieuse, à la fois légère et sophistiquée, de Jane Austen. Légère, car le style n’est jamais surchargé, alambiqué. Sophistiquée, car à la seule lecture on est indéniablement dans un salon où les invités rivalisent d’esprit, où les seuls bruits sont ceux de la soie et des cuillères à thé, et peut-être de quelques oiseaux, si les fenêtres sont ouvertes sur un printemps indulgent. Cette écriture s’apprécie peut-être plus encore dans ce roman que ceux que j’avais déjà lu. Car le principal plaisir de cette lecture, ce n’est pas l’histoire, mais l’ironie de Jane, ses petites piques, mine de rien, les mots et l’esprit qui les guide. Northanger Abbey est avant tout une parodie des romans gothiques si à la mode lorsque Jane Austen écrivit. Mais ce n’est pas un aride jeu littéraire, c’est au contraire très drôle et plein de sympathie pour les personnages, qui sont plus que les ombres destinées à peupler la parodie. La réflexion sur les pouvoirs et les merveilles des livres, sur les hiérarchies littéraires, mais aussi sur les dangers de l’imagination et d’un bovarysme avant l’heure, est menée de façon à la fois très drôle et des très incisive. On a plus qu’une envie, se jeter dans les oubliettes de quelque château latin pour y lire sans fin des romans à quatre sous remplis de suaires ensanglantés – j’ai d’ailleurs profité de mon séjour anglais pour acheter The mysteries of Udolpho, d’autant que deux livres achetés, un gratuit, c’est assez irrésistible.
« But Catherine did not know her own advantages – did not know that a good-looking girl, with an affectionate heart and a very ignorant mind, cannot fail of attracting a clever young man, unless circumstances are particularly untoward. »
(p. 106)
Jane Austen ne renonce pas à la comédie de mœurs, à la description acide de la bonne société anglaise aux eaux, à la description fine des sentiments et des envies. L’humour vient autant de l’ironie de Jane Austen que de la situation et des pensées de Catherine, si décalées, si égarées, quand le lecteur sait la vérité ou du moins sait que Catherine se fourvoie. Elle a beau repérer des incohérences dans son raisonnement, Catherine est incapable de sortir d’un mode de penser guidé exclusivement par la logique du roman gothique. La vie, c’est Udolpho.
« ‘She had no doubt in the world of its being a very fine day, if the clouds would only go off, and the sun keep out.’ »
(p. 79)
Je ne pensais vraiment pas qu'on pût tant rire à lire Jane Austen. Une petite merveille, mon préféré peut-être, pour le moment, parce que c’est si drôle, si frais, si différent des autres romans de Jane Austen. Enfin, mon préféré, avec les deux autres, évidemment.
« (…) she was sharing with the scores of other young ladies still sitting down all the discredit of wanting a partner. To be disgraced in the eyes of the world, to wear the appearance of infamy while her heart is all purity, her actions all innocence, and the misconduct of another the true source of her debasement, is one of those circumstances which peculiarly belong to the heroine’s life, and her fortitude under it what particularly dignifies her character. Catherine had fortitude too; she suffered, but no murmur passed her lips. »
(p. 52)
L’éditeur, outre un tas de notes qui permettent de mieux comprendre les allusions et l’ironie des personnages comme de l’auteur, a eu la géniale idée d’insérer un plan de Bath à l’époque du roman. Pourquoi, mais pourquoi, n’est-ce pas de règle ? J’aime les cartes et je ne connais pas – encore – Bath…
« Yes, novels;- for I will not adopt that ungenerous and impolitic custom so common with novel writers, of degrading by their contemptuous censure the very performances, to the number of which they are themselves adding – joining with their greatest enemies in bestowing the harshest epithets on such works, and scarcely ever permitting them to be read by their own heroine, who, if she accidentally take up a novel, is sure to turn over its insipid pages with disgust. Alas! if the heroine of one novel be not patronized by the heroine of another, from whom can she expect protection and regard? I cannot approve of it. Let us have it to the Reviewers to abuse such effusions of fancy at their leisure, and over every new novel to talk in threadbare strains of the trash with which the press now groans. Let us not desert one another; we are an injured body. Although our productions have afforded more extensive and unaffected pleasure than those of any other literary corporation in the world, no species of composition has been so much decried. (…) ‘And what are you reading, Miss - ?’ ‘Oh! it is only a novel’, replies the young lady (…) or, in short, only some work in which the greatest powers of the mind are displayed, in which the most thorough knowledge of human nature, the happiest delineation of its varieties, the liveliest effusions of wit and humour are conveyed to the world in the best chosen language. »
(p. 36-37)
Les billets de Lilly, d'Isil, de Yueyin.
29 octobre 2009
after some time of delicious silence
North and South, Elizabeth Gaskell, 1855 (édition Penguin Classics de 1985)
« Margaret had a strange choking at her heart, which made her unable to answer. ‘Oh!’ thought she, ‘I wish I were a man, that I could go and force him to express his disapprobation, and tell him honestly that I knew I deserved it. It seems hard to lose him as a friend just when I had begun to feel his value. How tender he was with dear mamma! If it were only for her sake, I wish he would come, and then at last I should know how much I was abased in his eyes’. »
(p. 385)
Là où les blogueuses victoriennes n’avaient pas totalement réussi à m’entraîner dans cette littérature – trop de Dickens ! – la BBC a su m’appâter, avec une très belle adaptation de North and South, d’Elizabeth Gaskell. Trouvant une édition Penguin d’occasion lors de ma virée oxfordienne, je ne pouvais plus que succomber…
Margaret Hale a été éduquée par sa tante londonienne en compagnie sa cousine Edith, charmante mais un peu linotte. Et quand Edith épouse son beau capitaine, Margaret retourne chez ses parents, dans la campagne du Sud de l’Angleterre où son père est pasteur. La description de la vie à Helstone, de la sérénité donnée par la nature, de l’immuabilité des choses, est très belle. On sent tout l’amour de Margaret pour cette terre, et tout son déchirement lorsqu’il faut la quitter, presque honteusement, quand son père renonce à sa charge et doit donc laisser le presbytère et surtout trouver une nouvelle source de revenus. C’est l’exil à Milton, au Nord, ville industrieuse baignée de brumes et de fils de cotons, de la fumée des manufactures et de la poussière du charbon. La solitude aussi, dans une ville où les Hale ne connaissent personne et peinent à se faire des relations, en raison de leur niveau de vie drastiquement diminué et de leurs manières qui détonnent et surprennent. North and South, avant d’être un roman d’amour, c’est la description de l’Angleterre et de ses contrastes, les mots d’amour de l’auteur pour son pays, puisque même Milton, que l’on voit d’abord avec les yeux effarés de Margaret, acquiert de la beauté, de la grandeur, grâce notamment à quelques-uns de ses habitants. C’est un roman social, aussi, sur les conditions misérables des ouvriers et les luttes avec les maîtres. Ce n’est pas Germinal, mais c’est réaliste, et c’est le reflet des interrogations de l’auteur. Margaret est ici son double, celle qui, par ignorance des faits et des conventions, par indignation et générosité aussi, pose les questions qui fâchent et tente de comprendre le problème des deux côtés ; ses conversations avec les Higgins, ses amis ouvriers, puis avec Mr Thornton, permettent à l’auteur d’affirmer ses convictions et surtout de montrer la complexité de la situation. Le personnage de Margaret doit beaucoup à Elizabeth Gaskell, qui comme elle découvrit brutalement le Nord et tenta d’adoucir la vie des ouvriers, avec son mari pasteur.
« Margaret had never spoken of Helstone since she left it, except just naming the place incidentally. She saw it in dreams more vivid than life, and as she fell away to slumber at nights her memory wandered in all its pleasant places. But her heart was opened to this girl: ‘Oh, Bessy, I loved the home we have left so dearly! I wish you could see it. I cannot tell you half its beauty. There are great trees standing all about it, with their branches stretching long and level, and making a deep shade of rest even at noonday. And yet, though every leaf may seem still, there is a continual rushing sound of movement all around – not close at hand Then sometimes the turf id as soft and fine as velvet; and sometimes quite lush with the perpetual moisture of a little, hidden, tinkling brook near at hand. And then in other parts there are billowy ferns – whole stretches of fern; some in the green shadow; some with long streaks of golden sunlight lying on them – just like the sea.’ »
(p.144)
North and South, c’est aussi le roman d’apprentissage de Margaret, qui laisse peu à peu ses illusions et ses rêves sur son cher Sud, qui se met au repassage, qui découvre une autre facette de l’Angleterre, qui se défait de préjugés. Le Sud si paisible du début devient un lieu tout aussi dur que le Nord lorsqu’il s’agit de décourager Nicholas Higgins de s’y installer. Celui de Mr Thornton qui, en même temps que les classiques, découvre une autre manière de penser et de faire.
Et puis, donc, c’est un grand et beau roman d’amour, entre Margaret et Mr Thornton, premier élève de Mr Hale reconverti précepteur. Mr Thornton possède une manufacture, ce n’est pas un de ces gentilshommes campagnards qui seuls peuvent avoir l’approbation d’une jeune fille comme Margaret. Il le sait, mais qu’y peut-il s’il l’aime ? Margaret, qui a suscité bien involontairement ces sentiments, ne fait que compliquer encore la situation à force de se considérer non comme une jeune fille à marier mais comme une personne libre d’agir et de discuter. L’évolution de son caractère, ou plus exactement de ses sentiments et de ses idées, est très bien rendue par l’auteur. Mr Thornton est plus en retrait : lui n’a pas eu besoin de temps pour aimer, lui n’a pas eu à se débarrasser de préjugés. C’est aussi le grand intérêt de ce roman, que de faire sentir aussi bien les différences sociales et leur importance dans l’Angleterre du XIXe siècle ; la hiérarchie immuable des professions et des origines.
« At that third call she turned her face, still covered with her small white hands, towards him, and laid it on his shoulder, hiding it even there ; and it was too delicious to feel her soft cheek against his, for him to wish to see either deep blushes or loving eyes. He clasped her close. But they both kept silence. »
(p.529)
C’est donc très ambitieux, très riche, et très réussi. Et en plus, North and South contient un authentique sexy héros, ténébreux et honnête à souhait, rude comme on les aime. Un très sérieux rival à Mr Darcy ; pour ma part, j’ai basculé du côté Thornton de la sexytude. Je sais déjà que je le relirai – tout comme je lirai d’autres romans de Mrs Gaskell.
Les billets de Karine, de Keisha, d'Ofelia et d'Isil, très complet. Sur l'adaptation, les billets d'Isil aussi, et de Lilly.
PS : Parfois j’aurais aimé avoir une édition française à côté de moi, mais dans l’ensemble ça allait – surtout à partir du moment où j’ai découvert le glossaire de dialecte, et je n’étais pas peu fière d’avoir deviné certains mots ! Les notes sont aussi très utiles ; je recommande ces petites éditions Penguin pour se lancer dans la lecture en VO, elles sont très bien faites ! Sans le savoir, j'avais donc anticipé (j'ai lu ce roman fin août, oui j'ai du retard dans mes billets, vous n'imaginez même pas) deux challenges: English Classics de Karine et Lire en VO de Bladelor!
Et l’adaptation ? Dans l’ensemble, très fidèle. Quelques petits changements ou ajouts pour faire comprendre au spectateur ce que le narrateur prend en charge dans le livre. J’ai juste regretté l’explication introduite pour le départ de Mr Hale, qui abaisse je trouve sa conduite. Mais peut-être que ça correspond tout simplement à ce qui est dit dans le livre et que je n’ai pas compris, faute de connaître les mouvements religieux britanniques de cette époque.
Et la description écrite des sentiments de Mr Thornton et de Margaret est indépassable. L’épisode du mensonge de Margaret, en particulier, est moins précis, moins bien rendu dans le film. Le roman est meilleur, donc, mais l’adaptation continue à me plaire après lecture – et dieu ! quel Mr Thornton !
25 octobre 2009
Quand la neige fondra, que viendra le dégel et le printemps…
Le général du Roi, Daphné du Maurier, 1995 (1945)
« Bientôt viendraient, pensai-je, l’orage, les mots violents, furieux, ou un torrent de larmes. Pendant dix-huit ans la tempête avait été retenue. C’était notre faute, me murmurai-je à moi-même, ce n’est pas la sienne. Richard eût été plus indulgent si j’avais été moins fière, si nos cœurs avaient été réellement remplis d’amour et non de haine, si nous nous étions mieux compris… Trop tard… Vingt ans trop tard, et l’innocent allait payer pour nous… »
(p.330-331)
Oh, le merveilleux roman que voilà ! Alléchée par le billet de Fashion et par mes excellents souvenirs de L’auberge de la Jamaïque, un de mes romans-doudous, me voici sombrant dans la guerre civile anglaise, dont mes souvenirs tenaient en quelques mots : puritanisme, Cromwell, Têtes rondes et Parlement croupion. Vous admettrez que c’est fort mince, pour une double révolution. Et guère engageant.
Ce roman pourtant m’a donné une furieuse envie de me replonger dans mes cours ; je n’y trouverai pas hélas de si étonnants et imposants personnages - que les ombres qu’a retenues l’histoire.
« Ceux qui croient que le rôle d’héroïne ne convient pas à une infirme n’ont qu’à clore ces pages. Car vous ne me verrez jamais épouser l’homme que j’aime, être la mère de ses enfants. Mais vous ne saurez pas que cet amour ne s’est jamais éteint, que malgré les plus étranges vicissitudes. Il n’a fait que grandir, en nous deux, qu’il s’est fait plus tendre et plus profond que si nous nous étions épousés. Vous apprendrez aussi comment, dans mon impuissance, j’ai ou prendre le principal rôle dans le drame qui a suivi, mon immobilité aiguisant mes sens, pendant que le sort me contraignait au rôle de juge et de témoin. L’action se poursuit ; Vous n’avez lu que le prologue. »
(p.63)
Imposant, d’abord, le général qui donne son titre au roman, absent presque toujours mais impossible à oublier. Impressionnante, Honor Harris, l’héroïne qui vit toujours dans l’ombre et dans l’attente de cet impatient général du Roi dans l’Ouest, prête à tout risquer et tout perdre, sa vie, sa réputation, ses amis, sa famille, pour le bonheur de lui être utile, de l’apaiser peut-être, de le voir s’éloigner plus résolu sur son cheval galopant. Honor rencontre Richard lors de sa première sortie dans le grand monde, il est déjà fort connu, comme soldat et comme séducteur. Elle n’est qu’une cadette de bonne famille, impertinente, pleine de caractère, mais fort peu habituée au cygne et au vin. Coup de foudre, évidemment ; un poirier, un prétendant éconduit et quelques remontrances plus loin, des noces sont prévues. Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ? Oh non, pas dans ce roman. Les noces sont annulées, à cause des calculs et de la haine d’une femme, à cause de la fierté blessée et de l’envie, du besoin, d’amour absolu et pur d’une autre. Et dix-huit s’écoulent avant la prochaine rencontre, fortuite, dans les débuts de la guerre civile, en 1643. Car ce qui intéresse Daphné du Maurier ce n’est pas le bonheur conjugal, ni même une vie domestique un peu animée. C’est la guerre, c’est l’éloignement, la jalousie, la fierté et l’honneur mêlés ; la Cornouailles saccagée et les femmes attendant, impuissantes à échapper à leur condition de Pénélope, sauf Honor qui tient tête à tous et tout, va de camps en camps, pas crédible pour deux sous dans ce XVIIe siècle et pourtant évidente, même aux plus récalcitrants des soldats.
« Il était assez facile, pour lui, de me tenir cinq minutes dans ses bras, de m’affoler, puis de partir au grand galop de son cheval, la tête pleine de ses affaires, mais pour moi, restée dans ma chaise, dépeignée et ma robe en désordre, sans pouvoir échapper à mes pensées, désemparée, la situation était tout autre. J’avais choisi mon chemin, je l’avais laissé revenir dans ma vie ; il me fallait m’accommoder de la fièvre qu’il allumait en moi et que rien ne viendrait rafraîchir. »
(p.130-131)
Daphné du Maurier a écrit ce roman dans la maison même où il se situe, Menabilly, et à partir d’une anecdote macabre mais bien réelle. Un cadavre dans une pièce secrète, en habit de cavalier du temps de la guère civile. Ce squelette n’apparaît guère dans le roman et il en est pourtant un ressort essentiel, la clé des rapports entre Honor et son général, la clé de leur avenir après les derniers combats de 1648. Daphné du Maurier a surtout écrit ce roman alors que la Seconde Guerre mondiale s’achevait, que la victoire des Justes semblait acquises – juste avant que cette victoire ne devienne terriblement amère et que les justes ne redeviennent des combattants ordinaires prêts à tout, sans principes, de purs militaires calculant sur la carte et peu avares de vies et de domaines.
« Dans le bruit monotone de la pluie, on entendait la rumeur sourde de troupes passant sur la route. De longues heures, leur pas lourd retentit, sans une halte, le clairon criant haut et clair dans la plainte du vent. Le jour vint et ils passaient toujours, sales, couverts de boue, en désordre, fuyant vers les grèves. »
(p. 183)
Vous l’avez compris, je recommande plus que vivement ce livre, qui réussit à être un roman historique sans presque d’histoire, un roman de guerre sans presque de bataille, un roman dont l’héroïne aurait du rester cloitrée, à peine encore capable de tenir son ouvrage, languissant près de la fenêtre, incapable de la moindre promenade. Le général du Roi est un roman passionnée, furieux, avec plus de dureté, de malheur et de cruauté de douceur et d’amour ; un roman dont toute l’ambition est de faire rêver avec pourtant le monde tel qui l’est et même pire – et qui y parvient. Les personnages ne sont jamais d’une pièce, jamais simples, à la fois merveilleusement romanesques, représentants d’une époque où l’on se plaît à imaginer l’honneur plus importants et les mortels plus grands, et pourtant terriblement humains, avec leurs faiblesses, leurs haines, leurs erreurs, leurs mesquineries.
« Je sus alors que le mal l’emportait en lui, le possédait, corps et âme, et que rien de ce que je pourrais lui dire ne saurait l’aider dans l’avenir. Si nous avions été mari et femme, ou amants véritables, j’aurais pu, peut-être, dans cette intimité de tous els instants, lui permettre de se reprendre, l’adoucir. Mais le destin n’avait fait de moi guère qu’une ombre dans sa vie, un fantôme de ce qui aurait pu être. Il était venu cette nuit parce qu’il avait besoin de moi. Mais ni larmes, ni protestations, ni assurances d’amour et de tendresse éternelle ne l’empêcheraient de courir après son étoile, au malheur. »
(p.212)
Il y a des méchants déclarés, ceux du Parlement – Honor est définitivement dans le camp du Roi –, des méchants mais alliés, les ombres furtives de paysans ou soldats, des femmes soucieuses mais pas toujours solidaires, des hommes jamais tant heureux que lorsqu’ils sont à cheval, quelle que soient la cause et le lieu. De jeunes joueurs de luth devenus buveurs et séducteurs ; des hommes qui ne peuvent s’empêcher de briser la fragile joie d’une soirée d’hiver ; des hommes pacifistes mais pétris de principes, ceux qui représentent, sans doute, les combattants du nazisme contemporains de Daphné du Maurier, qui se battent pour l’honneur et pour la justice. Des hommes qui ne se défilent pas, qui aiment la vie et leurs aises mais pas au point de renoncer à l’héritage de leurs ancêtres ou de regarder dévaster leur pays et leurs compatriotes.
« En avant donc, dans les marais couverts de neige, désolés, balayés par le vent froid. De temps à autre, des ombres nous croisaient, allant vers l’Ouest, leur tenue proclamant au monde qu’autrefois hommes du Roi, ils étaient maintenant des déserteurs. Ils étaient bleus de froid et de faim avec cependant ce regard insolent qui prouvait que plus rien ne leur importait. ‘Au diable la guerre, criaient certains d’entre eux au passage, nous retournons chez nous.’ Et ils nous montraient le poing. »
(p. 260)
Mais ces hommes idéaux ne sont pas les héros du roman et c’est sans doute la plus grande force du roman d’être bâti autour d’une figure largement absente dans les faits et qui semblent sans honneur. Oui, ce général en trahira pas son Roi ; mais la fin justifiant les moyens et le mépris aidant, il ne fait montre que d’insensibilité, au mieux, et nuit à la cause qu’il prétend faire triompher. Ce général représente un monde déjà mort en 1648, celui des chevaliers des siècles féodaux qui pouvaient par la peur et le mépris obtenir tout des paysans et des bourgeois ; Richard Grenvile n’a pas compris que ce temps est révolu depuis longtemps et qu’il ne peut que se faire détester, malgré ses qualités, de ceux-là même qu’il veut servir et défendre. L’autre grande force du roman étant de faire du personnage principal une femme plus impuissante encore que les autres, et pourtant plus libre et plus forte, la narratrice bien informée qui ne peut pourtant sans assistance descendre de sa chambre ; celle qui n’aurait du qu’être trop heureuse qu’on lui donnât encore un toit et qui pourtant choisit. Choisit, paradoxalement, de renoncer, pour mieux conserver la perfection d’un amour jamais assouvi, jamais déçu, jamais entravé.
« Menabilly… une baie d’accès facile, un endroit discret, retiré, et par-dessus le marché, un vieil amour qui avait déjà partagé sa vie et qu’on pourrait, après un long silence, amener à sourire, un instant, après dîner. Et la plume entourait d’un cercle le nom de Menabilly. La défaite m’avait rendue cynique, la férule du Parlement m’avait donnée une leçon, mais, observant Dick et pendant qu’il ressemblait bien peu à son père, je savais que ma colère ne trompait personne, pas même moi, et que je ne désirais rien tant que de jouer à recevoir Richard à la chandelle et de revivre une vie de douleurs et de folies, d’angoisses et d’enchantements. »
(p. 296)
Que l’on ajoute encore une écriture magnifique, coloré, chaude, qui convient parfaitement à la narratrice, Honor, et parvient à faire connaître toute la part de son âme qu’elle ne livre pas, même à ses derniers cahiers – elle prend la plume en 1653, alors qu’elle sent que c’est son dernier automne. Les mots de Daphné du Maurier semblent simples et pourtant les phrases se développent avec un balancement parfait, avec un rythme qui restitue parfaitement les troubles du temps et l’amertume d’Honor face à la guerre – jamais face à son général, celui-ci, même si elle le condamne parfois et ne le comprend pas toujours, conserve à jamais son amour et reçoit son pardon.
« ‘Oui, pensai-je, c’est la fin. Beaucoup ont lutté et sont morts, tous en vain. Les ponts ne sauteront pas, on ne gardera pas les routes. On ne défendra pas les forts. Quand Fairfax donnera l’ordre de marche, il sera obéi et ses troupes franchiront la Tamar, définitivement. La fin de la liberté en Cornouailles, pour des mois, des années, des générations peut-être.’ Et Richard Grenvile, qui aurait pu sauver son pays, était à Launceston Castle, prisonnier. »
(p.265)
C’était mon troisième roman de Daphné du Maurier, et celui que je trouve le meilleur, so far.
Le billet de Fashion, (je m'aperçois d'ailleurs que nous avons choisi pour titre la même phrase du roman...) celui de Lilly, et celui des Chats de Bibliothèque.
Les citations sont tristes et amères, ne croyez pas que le roman le soit: les héros souffrent, mais sont maîtres de leur vie et trop fiers pour refuser d'être libres, quel qu'en soit le prix.
23 octobre 2009
La brassière rose de la petite Joséphine
La dague d’ivoire, Patricia Wentworth, 1997 (1953)
« Les gens ne claquemurent pas toutes les fenêtres et ne verrouillent pas toutes les portes s’ils n’ont rien à cacher. »
(p.173)
Une demoiselle en détresse – et qu’accessoirement on a envie de gifler furieusement toutes les cinq pages au bas mot, ce qui nuit beaucoup à l’héroïtude (oui oui, parfaitement), croyez-moi –, avec un beau potentiel harlequinesque : fine, fragile, élégante, « l’or pâle de ses yeux était la seule couleur qui accrochait l’œil jusqu’au moment où elle releva ses paupières aux cils blond, découvrant le bleu myosotis de ses yeux ». Vous comprenez bien qu’il ne peut lui arriver que des embêtements, à une fille pareille. Surtout entre une tante déterminée et intéressée, un fiancé éconduit de honteuse manière mais chevaleresque jusqu’au bout, une cousine qui semble être, avec Miss Silver, la seule personne dotée de bon sens, Miss Silver, donc, entre trois tricots, un intendant rêveur, un policier bavard, facétieux et tenace, le chef du policier, un peu en colère et tout aussi tenace, un mort, un colonel furibond dès qu’on a une plus jolie collection que lui, une secrétaire stricte mais volcanique, un cousin endetté, d’aimables et insignifiants voisins, et une affreuse statuette en ivoire en qui tous s’accordent à voir son portrait (à la jeune fille, donc, oui, les phrases trop longues finissent souvent par être un peu confuses) – 5000 ans avant elle, s’entend. Et puis le mort, c’est son futur époux, après tout, et finalement elle pourrait bien être contente de sa nouvelle situation.
« Elle se demandait encore plus intensément s’il lui serait possible de supporter l’enquête et l’enterrement. Mais, si c’était humainement possible, Lady Dryden ferait en sorte qu’elle les supporte et s’arrangerait pour que Lila se présente sous l’apparence qui convient à une fiancée en deuil. »
(p.111)
Je pensais trouver ici, moins qu’une enquête policière, une étude de mœurs, la comédie ironique de notables anglais qui discutent gravement en prenant le thé, tout sourires et stratagèmes. Un beau manoir, des domestiques plus ou moins sérieux, des affaires de cœur et d’argent. Je me trompai. Non point que je ne trouvai pas tout ces ingrédients, mais je trouvai aussi une vraie enquête, menée par Miss Silver avec flegme et efficacité, principalement depuis un confortable fauteuil mais sans dédaigner, au besoin, quelque petite excursion nocturne. Miss Silver est délicieuse, tout bonnement. Et le style de Patricia Wentworth aussi, plein d’humour, de moquerie douce, de petites phrases charmantes qui font de cette enquête un bonbon acidulé à déguster avec bonheur – sans même trouver le coupable avant la fin des tricots.
« Quoi qu’il en soit, ils ont leurs propres poules et celui qui tient le manche de la poêle sait faire une omelette. Je me demande d’ailleurs pourquoi ce serait si difficile. Les Français nous sont très inférieurs en matière de gouvernement, d’élections et d’impôts sur le revenu, mais, question omelette, ils nous battent à plate couture. Il faut que je demande au patron si sa femme est française. Ils ont aussi du vrai fromage, pas cette affreuse mixture huileuse qu’il faut extirper de force d’un papier luisant et dont je soupçonne qu’elle est à base d’huile de baleine. »
(p.176)
09 octobre 2009
« Pourquoi faut-il que les chevaux et les valets de pieds des douairières soient toujours gros ? »
Le livre des snobs par l’un d’entre eux, William Makepeace Thackeray, 1848 (2009)
Je n’en ai pas parlé ici, mais j’ai découvert Thackeray il y a quelques temps en lisant son Ivanhoé, à la rescousse ! du meilleur goût. Je n’ai pas fait de billet pour d’obscures raisons (traduisez que j’ai eu un peu la flemme et qu’ensuite j’ai du rendre le livre à la bibli et que sans livre… le billet n’est jamais né). Vous trouverez toutes les infos utiles chez Fashion, à qui je dois la découverte de cette petite merveille. D’autant plus que l'auteur figure dans la Fashion’s Klassik List, défi que je suis censée avoir fini depuis neuf mois et dont on peut légitimement se demander si je le finirai un jour, puisqu’il me reste encore trois livres à lire.
« Chaque fois que je passe dans Saint James Street, ayant le privilège, comme tout un chacun, de regarder les fenêtres de chez Blight, de chez Foodle et chez Snooks, ou bien la grande fenêtre en baie du club de la Contemplation, j’observe avec une appréciation respectueuse les silhouettes à l’intérieur – les honnêtes vieilles badernes au visage rose, les vieux dandys décrépits, les ceinturons, les perruques brillantes et les cravates serrées de ces hommes respectables et vides entre tous. »
(Les snobs des clubs, p. 247)
Donc, au lieu de m’y atteler sérieusement, je musarde et je lis des auteurs dûment listés, mais pas les romans de la liste. Comme ce Livre des snobs auquel il était absolument impossible de résister, placé comme il était bien en vue chez le libraire, avec en couverture ces messieurs que l’on imagine jeunes et charmants, surtout celui de gauche, si élégamment désinvolte…
Et puis, ne me prétendis-je pas jadis authentique snob ?
Authentique, authentique… Pas selon la définition qu’en donne Thackeray : « Celui qui admire bassement les choses basses est un snob » (Le snob royal, p. 31) ; ou encore « Un snob, ma chère madame, est une grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf » (Une visite à quelques snobs de la campagne, p. 205). Pour moi, le snob était plus celui qui se rend ridicule à force de vouloir se distinguer, se raffiner. Celui qui veut à tout prix se distinguer du commun par ses extravagances ; le snob de Boris Vian, quoi. Il y a cette dimension chez Thackeray, mais c’est bien plus une critique sociale qu’une moquerie des extravagants. Le snob, c’est celui qui accepte la hiérarchie sociale en place et ne la bouleverserai pour rien au monde, sauf à s’y élever ; celui qui accepte d’être un inférieur et s’épuise à imiter les prétendus supérieurs ; celui qui ne jure que par le pouvoir de l’argent ; celui, plutôt, que j’aurai appelé un parvenu – mais pas tout à fait non plus.
« En tenue de soirée, Mme Ponto mesure plusieurs mètres de circonférence. Ciel, quelle dégaine dans ce matinal costume de squelette ! »
(De quelques snobs de la campagne, p. 174)
En 44 courts chapitres – reprise en fait des articles parus en 1846-1847 dans Punch - Thackeray établit une collection de snobs, collection prétendument scientifique où l’on trouve principalement deux spécimens : le snob de la campagne et le snob des clubs. Auparavant, on a croisé plus brièvement le snob universitaire, le snob respectable, le snob royal ou ecclésiastique, le snob irlandais ou du continent, le snob qui reçoit, le snob littéraire – « Mais le fait est qu’au sein de la profession littéraire IL N’Y A PAS DE SNOBS. » (p. 111). On peut ainsi en gourmant avaler tout d’un coup, ou se délecter par petits morceaux, de portrait en portrait. Chaque chapitre/article est composé d’anecdotes et de saynètes subtilement ironiques : on rit moins ici de la formule que de la peinture faite en quelques paragraphes. On rit jaune, souvent, tant le monde décrit par Thackeray est un monde ridicule, mais un monde cruel. Son idéal de foyer bourgeois est tout aussi immobile, codé, emprisonnant, que la société qu’il dénonce, mais du moins revendique-t-il le confort et l’affection pour tous, fut-ce au détriment d’une côtelette à chaque repas ou d’un attelage de huit.
« ‘Tu n’aimeras point à moins d’avoir une femme de chambre ; tu ne te marieras point sans attelage et chevaux, ; tu n’auras point d’épouse, compagne de cœur, ni d’enfants sur tes genoux sans un page affublé de boutons et une bonne française ; tu iras au diable à moins d’avoir un coupé de ville ; si tu épouses quelqu’un de pauvre, la société t’abandonnera, ceux de ta famille t’éviteront comme un criminel, tes oncles et tantes détourneront le regard et déploreront le fait affligeant, bien affligeant, le fait que Tom ou Harry a gâché sa chance.’ Toi, jeune femme, tu peux te vendre sans honte et épouser le vieux Crésus ; quant à toi, jeune homme, tu peux mentir à ton cœur et céder ta vie pour un douaire. Si vous êtes pauvres, malheur à vous ! »
(Les snobs et le mariage, p. 218-219)
Ce petit livre acide a « inventé » les snobs, personnage détestable qui méprise les plus petits, considère ses égaux d’un point de vue strictement utilitaire, et flagorne sans honte auprès des plus grands. Il reprend bien des situations que l'on trouve dans les romans de l'époque, les différences sociales insurmontables, les difficultés de qui n'a pas d'argent, notamment pour s'établir, mais il ne s'agit plus simplement de montrer l'étiquette et la convention dans ce qu'elles ont de figé, de dur, mais bien de les dénoncer en en soulignant les effets ridicules, pervers, immoraux. J'ai pensé parfois au Dictionnaire des idées reçues, de Flaubert, dans sa manière de rire des manies et des conventions de la société comme il faut – la très grande majorité des classes aisées semblant ici être parfaitement snob. Il y a quelque chose d’effrayant à retrouver aujourd’hui maints exemples de snobs et de snobisme ; et quelque chose de réjouissant à voir tirer ainsi le portrait de cette société victorienne de bals et de conversazione. Un peu moins de regrets de n’y être pas née ? A peine : quitte à vivre dans un monde de malotrus sans finesse ni grandeur, autant pouvoir le faire en de jolies robes, et avec un éventail d’ivoire.
« Au contraire, le snob britannique est en général silencieux, il ne fanfaronne pas mais affiche le calme de la conviction profonde. Nous valons mieux que le monde entier et nous ne remettons aucunement en cause cette opinion, qui a valeur d’axiome. Et lorsque que le Français beugle : « La France, Monsieur, la France est à la tête du monde civilisé », nous nous moquons avec bonhommie de la fougue du pauvre diable. C’est nous qui somme la crème du monde et nous savons cela si bien au secret de notre cœur que, si quelqu’un d’autre se prétend tel, cela nous paraît tout simplement ridicule. Mon cher frère lecteur, dîtes-moi, en homme d’honneur, n’êtes-vous pas de notre avis ? Considérez-vous le Français comme votre égal ? La réponse est non – galant snob britannique – ne mentez-pas. D’ailleurs, mon frère, peut-être que votre humble serviteur Snob pense de même.
Je suis enclin à considérer que c’est cette conviction, et l’attitude qui en découle de la part de l’Anglais envers l’étranger auquel il condescend à rendre visite, cette assurance de supériorité qui redresse le menton du propriétaire de n’importe quelle boîte à chapeau anglaise de la Sicile à Saint-Pétersbourg, c’est cela, dis-je, qui nous vaut la formidable haine qui nous est vouée à travers toute l’Europe ; cela –plus que toutes nos petites victoires, dont nombre de Français et d’Espagnols n’ont jamais entendu parler -, cette incroyable et indomptable fierté insulaire qui anime tout lord dans sa voiture de voyage aussi bien que John sur le siège pliant. »
(Le snobisme continental suite, p. 148-149)
15 février 2009
« … mais soit on est civilisé, soit on ne l’est pas. »
Les ennuis de Sally West, Patricia Wentworth, 1938 (2007)
Dans la pièce où je dors, il y a les DVD. Parmi les DVD, il y a les trois premières saisons de NCIS. Après expérimentation, je peux vous affirmer qu’enchaîner les trois premières saisons en VOST en une dizaine de jours, ça laisse quelques traces.
-Quand je croise mes coloc’, je veux les autopsier. Elles résistent, pour le moment, mais je visualise déjà parfaitement leurs entrailles.
-Avant, ma vie allemande était binaire : un peu de français, pas mal d’allemand. Maintenant, le français est en voie de disparition et je pense en deuglish. Parfois je ne m’en rends même pas compte – pas immédiatement.
-Je suis complètement en manque. Je veux la suite (::yeux rougis et bave aux lèvres::)
La vie erfurtoise est un calvaire. Et si vous n’avez pas d’autres nouvelles d’ici quelques jours, envoyez les secours : soit j’ai autopsié mes coloc’ sans leur consentement, soit je suis en train de mourir dans d’atroces souffrances, coincée sous une Archives-PAL écroulée.
Heureusement, avant tout ça, j’aurai eu le temps de découvrir Patricia Wentworth, grâce à Fashion, pourvoyeuse officielle de bonnes choses anglaises.
« A la connaissance de James, personne dans la famille Elliot n’avait jamais été assassiné – en tout cas, pas depuis le XIVe siècle -, et il paraissait improbable qu’un garçon paisible et équilibré comme lui inaugure ce destin. James envisagea cette possibilité avec un profond dégoût. L’idée de figurer dans les gros titres de la presse à sensation – « Vous voulez de meilleurs meurtres, nous allons vous en donner » - le révoltait. »
(p. 172)
Imaginez James Elliot. James est écossais et il respecte les lois. Il a un bon métier, qui lui laisse toujours les mains vaguement grasses, mais enfin, c’est un bon métier. Il a un petit héritage qu’il ne sait pas encore comment placer. Il aime les voitures, beaucoup, d’ailleurs c’est son métier. Ces voitures, parfois, il les livre à ceux qui voudraient les essayer. Et parfois, il y a du brouillard. Et même si l’essai s’est bien passé, si James sait qu’il va vendre la Rolls, la journée peut se terminer de façon catastrophique. Car dans le brouillard, on se perd, on découvre des choses étranges, et on rencontre des filles qui prétendent s’appeler Aspidistra. Aspidistra ! Non mais vraiment !
James a eu quatorze cousines, assez fantasques. L’un se fiance trois fois en une demi-heure, l’autre court le Caucase, ou bien est-ce l’Asie, enfin, c’est par là. Alors James, vous pensez, les filles, il connaît. Il ne les aime peut-être pas autant que les voitures, mais enfin, il sait comment elles fonctionnent. Mais cette Aspidistra, là, elle est vraiment déroutante. Elle est jolie. Elle est en détresse. Elle est quasiment fiancée. Quasiment ! Vous m’en direz tant !
« La crainte de se retrouver mêlée à une affaire de diffamation n’est pas vraiment dissuasive pour les femmes. Elles sont beaucoup plus courageuses que les hommes. »
(p. 115)
James a peut-être un étrange sens des priorités, mais il a du cran et sait se comporter en gentleman, et faire honneur à ses ancêtres qu’on imagine volontiers chevaliers. On peut lui reconnaître aussi beaucoup de persévérance, même si cette fille fait des mystères et voit des dangers partout : il l’épousera, et il serait temps qu’elle cesse de se tordre les mains, et qu’elle coopère un peu. Non mais. C’est qu’il risque d’égratigner la Rolls, James, et Aspidistra pourrait faire un effort.
« Comment allons-nous nous marier si je ne dois ni vous voir, ni vous écrire, ni vous téléphoner ? J’aimerais que vous restiez pragmatique. »
(p. 133)
C’est cousu de fil blanc, l’intrigue policière n’est qu’un prétexte pour faire courir deux amoureux et peindre l’Angleterre de l’entre-deux-guerres, où, si vous êtes bien née, vous naviguez en cape doublée de fourrure blanche de cocktails en dancing. On grille des saucisses la nuit dans la cheminée en se racontant des histoires de fantômes, on hésite à acheter de coûteuses voitures, on cultive des rocailles, et on cherche des trésors cachés par de vieilles tantes et révélés par des lettres perdues. C’est ça le plus important dans ce roman : l’ambiance, et le style, absolument délicieux, de Patricia Wentworth, qui manie l’humour pince-sans-rire avec grâce et efficacité. Le reste n’est qu’accessoire, sauf, évidemment, la question du mariage de James.
« Il alla tirer le verrou, laissant entrer une rafale de vent glacé en même temps que Sally. Elle était tête nue et enveloppée dans sa cape de velours noir. Quand il la serra dans ses bras, elle lui parut aussi froide et raide qu’un bout de bois. James l’embrassa. Elle s’écarta de lui en frissonnant et se dirigea vers l’escalier qu’elle monta à pas lents, comme si chaque marche exigeait d’elle un effort. En haut, il referma la trappe. Ils restèrent plantés là face à face, en se dévisageant sans rien dire. Quelle chose curieuse et primitive que l’amour ! James avait essayé de la prendre dans ses bras, mais elle ne voulait pas. Son étreinte avait dit tout ce que les lettres jetées au feu auraient pu dire à sa place, mais elle ne voulait ni de lui ni de son amour. Elle se tenait sous le plafonnier, très froide et très pâle, serrant sa cape et le fixant de ses yeux qui brillaient de reproches. »
(p. 132)
A lire absolument pour (re)voir la vie en rose !
Un seul reproche : la traduction du titre. Je trouve un peu dommage que la brièveté anglaise (Run !), qui exprime si bien la folie et la cavalcade du roman, n’ait pas été conservée.
Chimère l'a lu aussi, mais l'a trouvé par trop invraisemblable.
13 février 2009
« Allons donc ! répliqua-t-elle. Les archéologues font d’excellents époux. »
Rendez-vous à Bagdad, Agatha Christie, 1951.
Hier, j’ai appris à dire « chambre à air » (« der Schlauch »), et que « pneu » (« der Reifen ») était masculin, comme en français. Cela dit, je préfère ça à la fois où j’ai du apprendre « mes toilettes sont bouchées » (« Meine Toilette sind verstopft ») et « ventouse » (« der Gummisauger ») avant de découvrir qu’on était samedi après l’heure de fermeture des magasins et que l’achat d’une ventouse s’apparente, en Allemagne, à la quête du Graal.
Bref, la vie erfurtoise dans toute sa banalité. Heureusement, il neige bien, et j’adore ça. Ça tient dans les jardins et les champs près de la bibliothèque, mais pas du tout ailleurs, et ça a tendance à faire de pervers petits glaçages sur les pistes cyclables. Tja, man kann auch nicht alles kriegen !
Et puis, ça ne m’empêche pas de lire – je ne fais même que ça, sauf que ce que je lis n’intéresse vraiment que moi, et encore. C’est trèèèèèèèèèèèèès loin d’être toujours aussi distrayant que ce petit voyage à Bagdad gracieusement offert par Agatha Christie et découvert grâce à Fashion et Amanda. Cette adorable fantaisie vous donne illico envie d’être anglaise, de faire des choses idiotes, et de vous retrouver au beau milieu d’une expédition archéologique.
Le tout n’est d’ailleurs pas sans rappeler les aventures d’Amelia Peabody, sauf que la jolie Victoria Jones est sensiblement plus jeune et nettement moins sensée. Ce qui, heureusement pour elle, ne l’empêche pas de croiser de ténébreux archéologues – peut-être un peu moins charismatiques qu’Emerson, mais non moins séduisants – et, heureusement pour nous, de tomber pile dans une opération ultra-secrète pour y semer, un tout petit peu, le trouble. Victoria manque un peu de bon sens, mais elle est loin d’être bête et c’est une menteuse hors paire, délicieuse, ce qui lui vaut quelques déboires mais provoque chez le lecteur un état proche de l’euphorie.
Alors certes, ça finit un peu vite et c’est légèrement difficile à croire totalement. Mais ça n’a aucune importance : les personnages sont attachants, et le plus important n’est pas cette histoire d’espions dont on résout une partie bien avant Victoria. Ce sont les lieux, les situations, les personnages secondaires tous plus pétillants et vivants les uns que les autres, et le rythme fou des aventures de Victoria, dans la poussière babylonienne et les illusions du désert. A déguster comme une fine et exotique pâtisserie du five o'clock tea !




