06 avril 2009
De nous deux, l’homme qui meurt à mes pieds n’est pas le moins vivant.
Dimitri Bogrov, Marion Festraëts et Benjamin Bachelier, 2009
Je suis du genre qui se noie dans un verre d’eau. Alors imaginez lorsque je dois faire face à un bol… Et j’approchais à peine du bord opposé, m’y agrippant, épuisée et haletante, que ma connexion internet me jouait des tours ! Damned. Surtout que je vois se profiler à l’horizon une bassine, pour le moins…
Pour me consoler, j’ai lu cette BD fort séduisante découverte chez Tamara et reçue grâce au merveilleux Bébé Books. L’album partait avec quelques avantages : l’histoire se passe en Russie, la couverture promet une histoire romantique et tourmentée, et le tout est édité dans une collection dirigée par Johann Sfar, dont j’aime plutôt les albums.
Et puis le format un peu différent, le beau papier, l’odeur de reliure, ça donnait envie. Le mieux, c’est que je ne fus pas déçue du tout.
L’histoire, d’abord, celle de Dimitri qui, rentrant à Kiev après la remise de son diplôme d’avocat à St-Petersburg. Il rencontre dans le train de nuit une belle inconnue qui lit des choses qu’elle ferait mieux de ne pas montrer en public, fume la pipe, et lui laisse en guise d’au-revoir son livre indiquant seulement son prénom et son nom patronymique : Loulia Aleksandrovna. Où la trouver dans la grande ville, comment la séduire quand on a abandonné plus ou moins ses rêves de réforme ?
On suit Dimitri entre les retrouvailles en famille, les sorties entre copains, les folies des uns et des autres pour l’aider, la cour maladroite mais obstinée qu’il fait à Loulia. Et au milieu de ce roman impertinent, c’est l’histoire avec sa grande H, qui s’invite, l’histoire du tsar de toutes les Russies et de son empire d’insatisfait, l’histoire de Raspoutine que l’on aime guère et dont on s’écarte avec un signe de croix, l’histoire des ministres réformateurs, l’histoire des nihilistes, des poseurs de bombes, des rêveurs, de ceux qui se demandent quel prix ils sont prêts à payer, quel prix il est moral et légitime de payer. Pour l’amour de Loulia, d’abord pour la séduire puis, peut-être, pour la sauver, Dimitri renoue avec d’anciens camarades, tente de garder l’équilibre entre un ami membre de la police secrète, la famille à préserver, la merveilleuse grand-mère, les cousins fabricants de bombes de Loulia. Il tente aussi de se trouver lui-même, apprend le piano, rêve d’émigration, et ce jeune bourgeois un peu dilettante, un peu velléitaire commence à agir.
Le tout raconté avec beaucoup de douceur, du point de vue de Dimitri, l’arrière-grand-oncle de l’auteur. Et soutenu par les illustrations magnifiques de Benjamin Bachelier, passant du rouge révolutionnaire au bleu glacé des nuits d’hiver, lorsqu’on raccompagne sa belle en traineau ou qu’on sort du café avec les amis. La douce lumière, bleue-jaune, des clairs après-midi enneigés à la datcha, entre le samovar et l’échiquier. Parfois les traits des personnages sont à peine esquissés, ce n’est que mouvements et sensations des couleurs. Parfois il n’y a pas de vignettes, pas de cadres, mais comme une miniature, d’un couple, d’un personnage, d’un paysage.
Et l’histoire se termine, dans le théâtre de Kiev, rouge et or, révolutionnaire. C’est une histoire très belle et très triste, et très positive. L’histoire d’un amour, l’histoire d’un sauvetage, l’histoire d’un futur qu’on voudrait meilleur, différent. Une histoire mélancolique, une histoire comme cette « âme russe » dont on dit qu’elle passe en un clin d’œil des larmes les plus douloureuses aux rires les plus sonores, toujours aussi sincère.
A la fin de l’album, on trouve encore quelques dessins, et quelques explications toutes simples et bien utiles. Et on aimerait la suite, on en voudrait encore.
Ils ont aimé aussi: Tamara, Incoldblog, Nicolas, et Emmyne.
Et le blog du dessinateur: http://www.benjaminbachelier.com/.
12 mai 2008
Là où vont nos pères
Shaun Tan, 2007
Cet album a obtenu le Prix du meilleur album à Angoulême cette année, je m’attendais donc à une très bonne BD. Eh bien, cette BD n’est pas très bonne. Elle est tout simplement grandiose.
Sans un mot, en dessins sépia, Shaun Tan raconte l’histoire d’un émigrant. On le rencontre le matin du départ, laissant sa femme, sa fille et les objets familiers dans une ville sombre et inhospitalière. On le suit dans son voyage, qui n’est pas encore de ces périples clandestins et mortels, jusqu’à la Ville nouvelle, immense, dédale de rues tortueuses, crachant des hommes de partout et s’exprimant dans une langue étrange. Entre problèmes et rencontre, l’homme s’habitue.
La ville évoque évidemment New York : on y arrive par bateau, à l’embouchure d’un fleuve, la ville est verticale et grouille. Mais ce n’est pas New York. C’est une ville imaginaire où les nouveaux arrivants sont dotés d’un animal-guide. Une ville où l’on se déplace dans d’étranges véhicules, mi-oiseaux, mi-montgolfières. Une ville dont la langue, faite de lettres et de signes, semble celle qu’un écrivain aurait inventé pour un monde extraterrestre. Est-ce une ville imaginaire ? Est-ce ainsi qu’elle apparaît à l’immigré ? On sent bien en tous cas la détresse de l’homme et aussi sa persévérance, sa conviction qu’il peut – qu’il doit – réussir.
L’histoire est simple – universelle. Le dessin de Shaun Tan en magnifie chaque instant, et une fois l’album refermé on le rouvre aussitôt pour contempler plus longuement telle scène, pour découvrir une multitude de petits détails. C’est magnifique : beau, sobre, émouvant. Les pages de garde, portraits d’immigrants d’après les photos conservées à Ellis Island, sont superbes. Comment un simple crayon peut-il à ce point saisir la vie, l’émotion, la lassitude d’un regard dans un si jeune visage, la fierté ? Je n’en suis toujours pas revenue.
10 mai 2008
Aya de Yopougon, 1
Marguerite Abouet/Clément Oubrerie, 2005
Connaissez-vous Yopougon ? C’est un quartier d’Abidjan et c’est là que vit Aya, avec ses parents, son petit frère, et ses copines. Aya a dix-neuf ans. Aya est belle. Aya veut devenir médecin. Ce n’est pas du goût de son père, employé à la fabrique de bière : pourquoi diable une fille irait-elle faire des études ? Ce n’est pas non plus ce que veulent ses copines, qui veulent surtout rencontrer un beau genitos pour aller danser.
Entre les sorties en cachette des parents sévères, les remèdes traditionnels, les nouveaux riches, et les dragueurs, c’est la vie quotidienne à Yopougon que croquent Marguerite Abouet et Clément Oubrerie. Et c’est rythmé,réaliste, très réussi, tant pour le dessin, nerveux et frais, que pour l’histoire, qui ne vire jamais à la « couleur locale » forcée et caricaturale. Sans doute parce que Marguerite Abouet vient d’Abidjan et ne cherche pas à imiter mais simplement à raconter. J’ai aussi beaucoup apprécié que pour une fois, l’Afrique ne soit ni la douleur du monde, ni le règne des trafiquants, ni le soumis des Occidentaux. Juste un autre monde, à côté de nous, avec ses codes, ses joies, ses promesses, ses pleurs. Je n’ai lu encore que le premier tome, mais la série s’annonce belle ! On trouve en outre à la fin les petits trucs des personnages, notamment, Mesdames, comment obtenir un balancement parfait et hypnotique de vos fesses…

