25 septembre 2009
Une tombe accueillante
Michael Koryta, 2009 (2007)
Voici donc le deuxième « policier de l’été » envoyé par Chez les filles, devenu lui aussi un policier de rentrée, parce qu’il le vaut bien. Et qu’il vaut plus, en tous cas, que l’étiquette « policier de l’été », lecture facile de plage, détendant, mais vite lu vite oublié. Je ne dis pas qu’on s’en souviendra dans trente ans, mais l’intrigue se tient, le style est fluide et ne s’encombre pas de ces précisions qui m’horripilent – vous savez, ce genre de paragraphes où l’on apprend que le héros met son jean Diesel avec un t-shirt Gap blanc et voudraient bien mettre ses chaussures neuves achetées hier chez Abercrombie mais ne peut pas parce qu’elles jureraient avec sa montre Rolex et ça, ce n’est pas possible. Ici, priorité est donnée à l’action, à l’enquête. Sans oublier totalement les sentiments des personnages, qui ne sont pas analysés exhaustivement, mais qui sont bien là, avec le soupçon de contradiction ou d’inexpliqué qui fait qu’on y croit. Point, donc, d’analyse psychologique ici, ce n’est pas le propos. Mais pour autant les personnages sont pris dans leur histoire, leurs sentiments un peu bizarres parfois. Sans toujours tout poser à plat, certains problèmes émergent. La vie en somme ; même si ici un peu plus de solutions peut-être sont apportées à la fin.
Le héros, Lincoln Perry, est détective depuis qu’il s’est fait viré de la police pour avoir tabassé Alex Jefferson, qui venait de lui piquer sa fiancée. Une tombe accueillante est en fait la troisième enquête de Lincoln et je soupçonne que lire les deux premiers d’abord soit plus plaisant ; mais rien de bien méchant à commencer par la fin.
Donc, Lincoln est embêté, et pas qu’un peu : Karen, l’ancienne fiancée, l’appelle à l’aide et lui promet une somme énorme et tout à fait étonnante, pour retrouver le fils de son mari, qui vient d’être assassiné de façon vraiment pas propre. La police le suspecte d’avoir assassiné ledit mari, rapport à la petite embrouille cinq ans plus tôt : la vengeance est un plat qui se mange froid, non ? Au fil de sa mission, les cadavres se multiplient, et bientôt un type déterminé lui tombe sur le dos – au propre comme au figuré. Lincoln Perry est dans de sales draps, et pour ne rien arranger son partenaire est en convalescence après s’être pris une balle destinée à Perry ; et Lincoln lui-même hésite, face à Karen et surtout face à Amy, bonne copine, mais peut-être pas que.
C’est une histoire assez sale : moralement, dans la façon de tuer, dans les moyens d’enquête, dans les personnages côtoyés. Lincoln choisit parfois de faire fi de sa conscience, j’avoue avoir plusieurs fois eu du mal à le supporter, même à le trouver sympathique, mais j’ai aimé ça, cette volonté de l’auteur de rester, là aussi, réaliste. Rien de parfait, rien de doux, juste une sale histoire avec des types qui n’ont peur de rien, et les efforts de certains pour remettre les choses en ordre, ou à peu près. Un peu comme des ces policiers bien moches de Chase, par exemple, dont je me régalai fût un temps, sur la plage justement
Une lecture pas bien difficile, pas inoubliable peut-être, mais prenante, un de ces page-turner que vous voulez finir même si vos yeux se ferment tout seuls. Bien mieux, donc, que ce « policier de l’été », qui n’évoque guère pour moi que Mary Higgins Clark… On en est bien loin ici, et on a furieusement envie de lire les deux autres enquêtes.
Le billet de Keisha qui a aimé -et recense plein de billets, merci!-, celui de la moitié d'Armande qui est fort drôle - le billet, et la moitié aussi, visiblement -, celui de Michel, conquis aussi.
PS: En vrai je n'ai toujours pas le temps de faire un vrai billet. Mais je le fais quand même parce que sinon je vais exploser et que ça va faire des saletés plein l'ordinateur. Et cékiki nettoie après? C'est bibi. Merci bien.
07 septembre 2009
Let’s misbehave !
Trois enquêtes du Père Brown, G.K. Chesterton,
Un mordu, Raymond Chandler
Le caïd et autres nouvelles, William Faulkner
Au début, j’étais très fan de cette collection Folio 2 euros. Mais plus j’en lis, plus j’en vois les limites : le choix des nouvelles n’est jamais expliqué, le petit format reste très frustrant quand on a aimé, et finalement il faudrait mieux prendre un vrai grand recueil en bibli pour tester mieux sans rien débourser. Oui, mais, le libraire est habile, le libraire est commerçant, et il fait toujours un joli présentoir de folio, mosaïque de couverture, sur le trottoir, et avec plein d’auteurs que je veux découvrir ou même dont je n’ai jamais entendu parler. Le libraire connaît son métier, et Folio aussi.
Mais il n’est pas impossible qu’après ces trois-là, je m’arrête un temps de succomber. Je suis sûre que j’ai en moi cette force de ne pas augmenter la PAL, à défaut de la diminuer – les livre empruntés en bibli ne comptent pas, ils ne sont pas destinés à rester là en permanence.
Le premier recueil me promettait « trois enquêtes pleines d’humour et de fantaisie du détective du Bon Dieu ». Depuis
le temps, je devrais pourtant savoir qu’il faut se méfier des quatrièmes de couverture… En l’occurrence, il ne faut pas s’attendre à de la fantaisie débridée mais plutôt à des sourires parfois et à des personnages un peu décalés. Ces trois nouvelles sont plus à prendre comme des curiosités, comme des témoignages des débuts du roman policier (elles datent du début du XXe siècle) ; il s’agit en fait plus d’énigmes que l’on se raconterait le soir à la veillée que de romans policiers comme on les a maintenant. L’ambiance et les personnages sont marqués à grands traits (le bandit italien, l’île sur le fleuve, la vieille salle de garde) et la solution arrive un peu subitement, terme des réflexions du bon père qui ne partage pas grand-chose avec nous. Une lecture rapide, plaisante mais sans plus.
Les deux autres volumes nous emmènent dans les Etats-Unis des années 20. 
J’ai nettement préféré la nouvelle de Chandler, qui mêle jeune fille en fuite, bandits de tous acabits, trafiquants, vieilles dames inquiètes, privé nonchalant, et toutou agressif, ou pas, ça dépend un peu de vous. L’écriture, l’air de ne pas y toucher des mots comme du personnage principal, l’ambiance, les personnages, j’ai adoré. Et je me demande comment j’ai pu laisser passer tant de temps sans relire de ces hard-boiled qui firent les délices de mon adolescence ; hop, sur la liste bibliothèque !
J’ai été un peu déçue en revanche par les nouvelles de Faulkner. On retrouve cette même ambiance un peu poisseuse, les trafiquants d’alcool, les filous de tous niveaux, et une tristesse qui ne dit pas son nom mais qui se sent à chaque page. Les six nouvelles sont autant de portraits, il ne se passe pas grand-chose, et ça m’a fait penser un peu aux nouvelles de Truman Capote que j’ai lue. Mais chez Capote il y a plus de tendresse, plus d’humanité ; j’ai trouvé Faulkner un peu trop sec. Au final on a une bonne peinture d’un monde révolu, entre Première Guerre mondiale et Prohibition, mais je n’étais que dehors, le nez collé à la fenêtre, à regarder cette société s’agiter à la manière de pantins. Peut-être que Faulkner me conviendra mieux en roman…
27 août 2009
Danielle Steel : narrativité, spiritualité, modernité (une étude très sérieuse basée sur au moins un roman)
Ghost, Danielle Steel, 1997, Harlequinades 2009
« Mesdames et Messieurs, chers collègues, je suis très honorée de pouvoir présenter la conclusion de mes travaux sur la narrativité steelienne à l’occasion de ce nouveau colloque de la SHMES* (Société des Harlequinistes méritants de l’enseignement supérieur). Je tiens d’ailleurs à saluer les organisatrices pour le formidable travail qu’elles ont accompli. Je ne me permettrai qu’une critique : pourrait-on organiser le colloque de l’an prochain aux Seychelles ? Il me semble que nous avons désormais fait le tour des universités de banlieue et que les universités plus lointaines ne doivent pas être laissées à l’écart des avancées de la science ; même si l’accueil qui nous a été réservé ici est excellent, et j’en remercie les collègues. Mais passons aux choses sérieuses, et rassurez-vous je ne serai pas trop longue. La journée a été bien remplie et j’aperçois déjà nos hôtes qui apportent les pâtisseries de la pause café.
Je commencerai en rappelant brièvement l’intrigue. Charlie est très triste : sa femme le quitte pour son patron, qui a trente ans de plus, trois ex-femmes et tout du vieux beau. Charlie est vraiment très triste. Oh oui, il est très très triste. En plus, ça va mal dans son métier, on l’oblige à quitter Londres qu’il adore pour rentrer diriger, de façon soi-disant temporaire, le bureau new-yorkais de sa firme d’architecture. Oh la la, Charlie est vraiment au bord du gouffre. Il est tellement triste qu’il part un peu au hasard pour Noël, dans l’espoir de faire un peu de ski. Mais la neige tombe trop dur, il doit s’arrêter chez une charmante vieille dame et il l’aime tellement, il n’a tellement pas envie de rentrer à New York, qu’il décide de louer le château de la vieille dame. Et puis il va faire du ski, c’est quand même pour ça qu’il est venu, mais il va aussi à la bibliothèque pour se documenter sur la belle Sarah, femme libre et indomptable du XVIIIe siècle qui vécu avant lui dans ce château. Et, ô surprise, au ski ou à la bibliothèque il croise la même jolie mais revêche jeune femme. Et, autre surprise, il trouve chez lui le journal de Sarah. Et donc, suspens, va-t-il rentrer à New York ? Va-t-il rester inconsolable du départ de sa femme ? Va-t-il craquer pour la jolie mais revêche jeune femme (et la séduire) ? Insoutenable, n’est-il pas ?
Je voudrais par l’analyse suivante mettre en évidence la place primordiale de Steel, tant stylistique que dramatique, dans le paysage littéraire mondial.
I- Profusion et néant : le paradoxe steelien
1-L’accumulation sans fin
Il apparaît d’emblée que ce roman est construit selon une logique du plein. Danielle Steel nous donne à voir un monde parfait, achevé, accompli. De même les protagonistes ne souffrent-ils d’aucune faille. Richesse matérielle, délicatesse des objets, profusion de confort : rien ne nous sera épargné. Ce qui donne des phrases telles que : « They were particularly fond of Val d’Isère and Courchevel, although Charlie likes St-Moritz and had a great time in Cortina. » (p.139). De même, les méchants de l’histoire, bien que seulement évoqués, ont des yachts, la peau bronzée toute l’année, sont champions olympiques, et possèdent au minimum deux appartements cossus et une maison de vacances dans le coin le plus hype possible. Cette logique n’a que deux écueil : la lectrice risque plus l’écœurement que le rêve, et aura peut-être du mal à s’identifier aux protagonistes. Mais on peut supposer que le lecteur steelien, au fait de cette technique, saura comprendre la profondeur du texte mieux que le néophyte. Et je vous rappelle, c’est important, que Charlie est très très triste.
2- Ce que parler veut dire
Cette accumulation est soutenue par une rhétorique de la répétition. Nous n’osons soupçonner que Danielle Steel considère son lecteur soit si bête qu’il ait oublié en dix pages ce qu’on lui a dit à propos des héros ; plutôt, elle vise à créer une ambiance lancinante et triste, un ennui délicat, une proximité entre le malheur et la lassitude du héros et l’état du lecteur. Le style steelien se caractérise ainsi par une logorrhée formant une boucle sans fin, interrompue brièvement par quelques moments d’action destinés à relancer l’intrigue. On ne peut échapper au malheur de Charlie, ah oui quel grand malheur vraiment, ouh qu’il est triste, oh la la le divorce c’est trop dur, et se faire plaquer comme ça c’est terrible, Charlie est triste, Charlie est atrocement triste, Charlie veut mourir, Charlie veut sa femme, Charlie est triste.
3-Une métaphysique du vide
Mais l’écriture steelienne n’est pas que remplissage : c’est au contraire le jeu subtil de l’accumulation et du vide. Ainsi les personnages ne sont-ils que sommairement décrits, la répétition des thèmes n’est jamais le prétexte à l’introduction de détails ou de variantes. L’histoire se garde bien de ces tentations rebattues que sont la finesse psychologique et la complexité de l’intrigue. Dans ce roman, il ne se passe presque rien et on nous serine le peu qui arrive pendant plus de 400 pages : on peut admirer la maîtrise de l’auteur, même si Charlie est toujours au désespoir parce que sa femme l’a quitté.
II- Centre et périphérie : une dynamique spirituelle
1-Tension et interrogation
Charlie et Sarah, les deux héros du roman, sont bien malmenés par la vie : lui se fait plaquer, elle est battue par un mari sanglant qui veut juste un héritier. Il est tous deux au cœur de la tempête, au cœur de la tragédie, et tout le roman n’est que l’explication de leurs mouvements pour s’en sortir, pour aller vivre heureux dans le meilleur des mondes. Ce paradigme de l’inquiétude fait toute la force du roman et sa dynamique : de désespoir en optimisme, du coin sombre de la chambre en pistes de ski lumineuse, de Londres à New York. Mais pendant longtemps, Charlie est vraiment triste ; heureusement que le destin arrange bien les rencontres.
2-Le héros, au cœur du monde
Car le roman se déroule dans deux continents : l’Europe et l’Amérique. Sarah s’enfuit nuitamment pour braver Neptune et échapper au carcan d’une société anglaise si peu évoluée au XVIIIe siècle. Elle trouvera à Boston, puis dans la campagne proche, compréhension, amitié, bonheur. Charlie, lui, est forcé de quitter l’Europe, qu’il aime passionnément, pour retourner aux Etats-Unis, à New York puis dans la campagne : le héros steelien est au cœur des flux mondiaux. Le personnage de Francesca, lui, permet une analyse géopolitique en profondeur de la France : tous les hommes y sont des salauds, plus chaud lapin tu meurs, et méchants avec ça, les vilains misogynes. On s’y appelle Pierre et Monique (née en 2000, la gamine, Danielle Steel est d’une singularité rafraichissante et s’est visiblement beaucoup documentée), et les femmes les plus belles se ressemblent toutes : « He has a vision of a tiny, delicate, modern-day Edith Piaf. » (p. 145)
Le héros est aussi au cœur de la nature, trouvant sa voie et la vérité dans la forêt, la montagne, ou près des cascades. Car chacun le sait, la ville c’est sombre et mauvais, et la Vérité ne peut surgir que dans le dépouillement, même artificiel, de la nature sauvage et vierge de toute tentative de conquête humaine. Et puis l’Europe, c’est poussiéreux, on ne saurait y évoluer, alors que l’Amérique est pleine de force pour vous aider à vous relever. Spatial turn fondamental chez Steel. Mais Charlie se morfond toujours, pauvre chéri, il est teeeeeeeeeeellement triste.
3-Une cosmogonie complexe
Le roman steelien propose ainsi une vision du monde clairement articulée entre lieux-repoussoirs et lieux permettant la réalisation du héros, grâce à quelques adjuvants judicieusement placés là par le destin. Car le destin est là du début à la fin, Danielle Steel le rappelle environ toutes les 10 pages : c’est le destin des personnages. L’intrigue steelienne est le long déroulée d’une téléologie naturaliste et mondialisante. Le résultat et les péripéties ne peuvent être évités, car c’est ton destin. Ton destin. Prends-toi z-en main. D’ailleurs, ma rencontre avec ce livre s’est faite de façon totalement fortuite, il m’a en quelque sorte sauté dessus, je ne pouvais l’éviter, c’était mon destin. Mon destin. Tu as bien retiendu la leçon et comprendu Danielle ? C’est ton destin. Et le destin de Charlie, c’est d’abord d’être très triste, pendant très longtemps, avant que son destin ne prenne les choses en main.
III- Le post-harlequinisme
1-dépassement des conventions littéraires
Danielle Steel ne s’embarrasse pas de règles ; elle reprend à son profit toute l’histoire de la littérature mondiale en détournant les genres pour servir au mieux son intrigue. Roman gothique avec les souffrances de Sarah auprès de son pervers époux, tragédie antique avec l’omniprésence du destin, fantastique avec la venue d’un fantôme, Ghost est un melting-pot.
« He was the most graceful and powerful man she’d ever seen – terrifying – like the Prince of the unknown, a world she could only dream of. She was shaking violently. » On sent bien ici que l’intersectionnalité des genres littéraires doit permettre à l’œuvre d’acquérir une dimension mythique, que les personnages doivent quitter l’humanité pour devenir demi-dieux, par leurs exploits, leur beauté, leur sens du sacrifice (enfin, ça, c’est seulement pour certains). Pour d’autres, on est plutôt dans le drame, parce qu’ils sont tristes.
2-Modernité et renouveau harlequinien
Danielle Steel fait montre d’une grande originalité en reprenant une bonne part des topoï harlequiniens mais en les réorganisant de façon radicalement nouvelle. Les héros sont beaux et riches, ils vivent dans un cadre idyllique, ils sont bien malheureux et ne peuvent jamais reconnaître au premier coup d’œil celui/celle qui les attend depuis toujours – et quand ni lui ni elle ne se reconnaissent, on atteint à la radicalité steelienne.
Cependant, Danielle Steel a laissé de côté les principes éditoriaux pour le moins poussiéreux : pas de comparaisons fumeuses, pas de style neuneu, pas de ces formules qui sont comme autant de passages obligés dans un Harlequin. Chez Steel, on ne ricane pas. On s’ennuie juste à l’unisson du personnage – et on finit même par lire une page sur cinquante passée la première moitié, parce bon. Et Charlie est toujours triste, vous avez bien compris ça ? Non parce que c’est important quand même de bien voir qu’il est vraiment triste. Mais il a rencontré la vieille dame, grâce à son destin.
3-Harlequin, Cartland, Steel : du too much au what for
Harlequin, donc, c’est hilarant, c’est ridicule, c’est gnangnan, c’est idiot, c’est trop sucré, mais c’est pour ça qu’on l’aime. Parce que même si trop, c’est trop, le rose nous va si bien. Cartland, c’est un peu pareil. Mais Danielle Steel, c’est une autre catégorie. Ici des phrases simplement utilitaires, banales, aucun effort stylistico-harlequinien : le principal est ailleurs, dans la Weltanschauung délivrée par l’auteur, message qui peut effrayer le béotien. Et qui effraye aussi la spécialiste que je suis : à quoi bon un roman à l’eau de rose qui ne fait même pas sourire, qui n’en fait pas trois tonnes, et qui ne propose même pas de galipettes ? Danielle Steel est un objet d’étude aride. (On remarquera d’ailleurs la sobriété inquiétante de la couverture…) En plus, elle est méchante avec ses personnages, ils sont tristes…
Je terminerai sur ces mots, et vous propose de continuer la discussion autour du buffet – de préférence des questions rapides. J’ai faim, et je vois des choses bien appétissantes là-bas. »
*Aucun historien médiéviste n’a été malmené pour l’écriture de ce billet.
PS : Et on remercie bien fort l’université française qui m’a appris à faire des choses aussi importantes.
PSbis : Je crois que je fais une légère overdose de recherche effrénée du plan de la mort qui tue, et une surconsommation de bouquins chiants, pardon je voulais dire stimulants… Sorry !
11 juillet 2009
Promets-moi
Harlan Coben, 2006 (2007)
Le problème de lire beaucoup de choses vraiment très bien, c’est qu’on devient exigeant et qu’on ne sait plus se contenter du pas mal. C’est un peu ce qui arrive à ce pauvre Harlan Coben, qui est mieux que ce que j’imaginais, mais pas au point de me séduire vraiment. Je pensais lire le fils de Marc Lévy et de Mary Higgins Clark – que j’ai par ailleurs beaucoup lue sur la plage avant d’en avoir un peu assez de ces jeunes filles séduisantes et malmenées sauvées in extremis par le gars sur qui personne n’aurait parié un kopeck au départ.
Une fille a disparu et puis une deuxième. Et la deuxième, c’est la fille d’une amie très chère de Myron Bolitar. Myron a fait une promesse à la mère après avoir, tout à fait inconsidérément, promis à la fille d’être là pour elle en cas de pépin et sans rien dire aux parents. Myron Bolitar est un homme de parole, c’est aussi un ex-espoir du basket agent et détective à ses heures, avec son ami Win, costaud à moitié barré, et la grosse Cyndi, ancienne catcheuse qui n’a peur de rien. Il est entendu qu’il va retrouvé Aimee, mais quand, et dans quel état, et pour quel secret inavouable ?
Harlan Coben n’écrit pas avec les pieds, il trousse une intrigue cohérente et on ne trouve pas le coupable en trois pages (de toute façon je suis nulle à ça), mais ça n’a pas marché sur moi. Pas assez bien écrit, pas assez fin. D’abord, cette manie qu’ont certains auteurs de systématiquement donner les marques des vêtements et des objets de leurs personnages, et de vous décrire en long et en large des choses parfaitement inutiles. Et puis le côté un peu caricatural de certains personnages ; l’humour parfois un peu trop appuyé – vous savez, quand on sent trop que l’auteur a voulu être drôle – le manque d’originalité aussi, je crois, pas tant dans l’intrigue plutôt réussie que dans l’ambiance générale, qui n’est pas pour moi.
Bref, je suis loin des louanges de la quatrième de couverture (Lire trouve l’écriture et l’intrigue excellentes).
22 avril 2009
Le play-boy amoureux, Shirley Jump, 2007 suivi de Un choix douloureux, Carolyn Zane, 2002 (1999)
– Collection Horizon –
Grâce à Amanda, j’ai reçu lors du swap Sexy men mon premier Harlequin. Certes pas mon premier « à l’eau de rose » (j’ai été grande lectrice de Delly et très très fan des Fleurs captives, de Virginia C. Andrews à l’adolescence)(je me rappelle d’ailleurs sans soucis le nom de l’auteur, et aussi l’avoir classé dans mes livres préférés avec Autant en emporte le vent)(on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, soyez indulgents), mais enfin, c’est quelque chose tout de même.
Et je tiens, par ce billet, à prouver que la réputation de littérature facile, gnangnan et fadaisique de cette collection est totalement infondée. Harlequin, Messieurs et Mesdames, c’est de la littérature, la vraie, la grrrrande. (En tous cas, pour un effort moindre, c’est supérieur à Marc Lévy)(ouh comme elle est vilaine).
Donc, en quatre points :
Un roman Harlequin, c’est Jane Austen aujourd’hui : une jeune fille belle et un peu anticonformiste, du moins pas ordinaire, c’est simple, on la voit apparaître et on se dit : c’est elle l’héroïne, il va lui arriver des tas de choses, mais elle mérite le meilleur. Un jeune homme bien sous tous rapports ou presque : défaut caché ou non, air ombrageux, insupportable même au premier abord peut-être. Des péripéties liées à la naïveté de l’une, au caractère de l’autre, à la distance sociale qui sait. Des doutes, des tourments, des échanges avec la confidente. Et tout est bien qui finit bien, le défaut n’est pas si gros, la jeune fille ouvre les yeux et son cœur, mariage, rideau.
Un Harlequin, c’est le théâtre de Diderot aujourd’hui : coups de théâtre à peine croyables, mères disparues qui réapparaissent, coup de pouce du destin qui a des pouces de catcheur, pour le moins, bouderies, sanglots, fâcheries, ah, ma mère ! ah, mon père !, réconciliation, dénouements psychologiques pif paf pouf, larmes de bonheur, rideau.
Un Harlequin, c’est le théâtre romain d’aujourd’hui – vous pouvez faire la même chose avec la Commedia dell’arte, je pense, mais je trouve ça plus chic avec Plaute)(snobisme un jour, snobisme toujours) : quelques caractères bien trempés, toujours les mêmes, que le lecteur reconnaîtra sans peine grâce à quelques attributs judicieusement choisis : la-jeune-fille-belle-fonceuse-têtue-qui-refuse-de-voir-l’amour-en-face-d’elle, le-séducteur-qui-n’en-peut-plus- des-relations-sans-lendemain-mais-ne-sait-pas-comment-se-secouer, le-confident-gay-de-la-jeune-fille-qui-aime-le-rose-et-joue-les-entremetteurs (La jolie robe noire très moulante et très décolletée que tu as étrennée au casino il y a trois semaines te sied à ravir et je suis sûr que Carter te trouverait formidablement sexy si tu la portais ce soir), les-ingénieurs-dépassés-démotivés-qui-font-n’importe-quoi-mais-que-ça-va-s’arranger-grâce-aux-héros, la-pas-jolie-intellectuelle-grosses-lunettes-vierge-à-25-ans*, ses-parents-c’est-bien-connu-les-intellos-ça-sait-pas-s’habiller-ça-sait-pas-vivre-c’est-tout-coinços, la-famille-nombreuse-qu’on-dirait-celle-de-l’Oncle-Ben’s-c’est-toujours-un-succès-sauf-qu’ils-sont-pas-noirs-et-qu’ils-sont-riches, le-héros-au-grand-cœur, la-sœur-du-héros-au-grand-cœur-qui-sait-voir-la-beauté-de-l’intérieur, les-parents-merveilleux-compréhensifs, le-méchant-garçon-sans-cœur, bref, c’est pas compliqué de s’y repérer, rideau.
Un Harlequin c’est Harry Potter au pays des Bisounours (avec des méchants, mais pas trop quand même, ça fait peur) : des tensions, des combats, des malheurs, des oppositions, des chocs, des sacrifices, et surtout beaucoup beaucoup de magie : de l’amour qui apparaît d’un coup en trois jours alors qu’avant c’était la haine, du désir qu’on n’a pas compris d’où il sortait, de la résolution de conflits parents-enfants que dix ans de psy n’y aurait pas suffit, des résurrections, des entreprises en faillite mais sauvées, de graves séquelles d’accidents de la vie oups elles sont déjà envolées, des intellos qui se mettent à danser le jerk (timidement, tout de même, faut pas pousser, c’est Harlequin, pas Merlin l’enchanteur) du tout est bien qui finit bien qu’un expelliarmus à côté c’est de la gnognotte, rideau.
Et enfin – surtout – un Harlequin c’est un style inimitable. Morceaux choisis :
« Votre parc est magnifique, dit Daphné après avoir balayé d’un regard ébloui la jolie balançoire blanche qui oscillait doucement sous l’épaisse ramure d’un pommier et le somptueux brasier que composaient au fond du jardin des massifs de bougainvillées. »
« Durant de longues minutes, ils restèrent ainsi, bouche contre bouche, cœur contre cœur, puis, incapables de résister au subtil magnétisme qui les poussait l’un vers l’autre, ils s’abandonnèrent sans retenue à la magie de l’instant et s’enivrèrent du plaisir divin d’être deux. »
« […] Comme je sais qu’il adore les surprises…
-Des surprises, il en a déjà eu son content ce matin.
-Ah bon ? Que lui est-il arrivé ?
-Posez-lui la question et il vous répondra.
Sa curiosité en éveil, Daphné poussa la porte entrouverte du bureau de Carter et sentit son cœur tressauter dans sa poitrine. Vêtu d’un costume gris clair dont la veste cintrée mettait en valeur ses larges épaules et d’une chemise immaculée dont il avait déboutonné le col, il incarnait la séduction à l’état pur. »
Je n’en dis pas plus : un Harlequin, ça se vit, ça ne s’explique pas.
Merci Amanda pour ces grands moments de rigolade !! J’ai mis le billet sous « Etats-Unis » parce que c’est là-bas que ça se passe et parce que j’ai décidé que les auteurs avaient des noms américains, mais le genre mériterait une catégorie à lui seul… A voir…
*« Ses cheveux étaient relevés en une sorte de chignon duquel s’échappaient des mèches rebelles. Ses lunettes à grosse monture en écaille, qui ne cessaient de glisser sur son nez fin, lui donnaient l’allure d’une petite chouette. L’ensemble qu’elle portait était à peu près aussi seyant qu’un sac de pommes de terre. Quant à ses chaussures de marche, plates et sans doute très confortable, elles n’auraient pas déparé sur un homme.
En d’autres circonstances, il aurait été impressionné par cet accoutrement, qui était celui d’une personne studieuse, n’attachant guère d’importance aux apparences. D’une intellectuelle, en somme. »
Et pan dans les dents. Cela dit, le garçon, il n’est pas très malin : moi je vois ça, je ne suis pas impressionnée, j’ai surtout très très peur de la vieille fille névrosée maniaque psychopathe au secours !
29 janvier 2009
Viens dans mon corbillard
Le croque-mort a la vie dure, Tim Cockey, 2000 (2004)
J’étais persuadée que j’avais trouvé ce titre chez Amanda et Emeraude, mais impossible de retrouver leurs billets. Dommage, je ne sais pas qui remercier pour cette belle découverte : un croque-mort jeune, séduisant, courageux, et entouré d’un nombre anormalement élevé d’ennuis et de morts non naturelles.
« Le journal couvrait une visite du candidat l’après-midi même dans un foyer pour femmes des minorités sans-abri qui ont des enfants malades du SIDA et atteints de troubles de l’apprentissage dus à des fuites toxiques dans la plomberie de leur contre de méthadone dont la fermeture subséquente n’avait fait qu’augmenter le nombre de chômeurs… ou quelque chose comme ça. Comme je l’ai dit, le son était coupé, alors les points de détail restaient nébuleux. Mais en gros, le candidat Davis et son sourire gigawatt trouvaient qu’il y avait des choses à améliorer dans notre bon vieux monde. Et il avait probablement raison. L’utopie est toujours au coin de la rue, là où on ne l’attend pas. »
(p.130)
Hitchcock Sewell s’occupe de pompes funèbres avec sa tante. Service de qualité, compassion discrète, grand salon pour les huiles et petits salons pour les gens plus simples. Fleurs, couronnes, cornemuse.
J’ai tout aimé dans ce roman : le personnage principal, un peu lunaire, un peu dilettante, mais terriblement présent et corporel ; l’héroïne tourmentée, brisée, chasseuse et proie tout à la fois ; les petites magouilles d’un petit cercle de province qui s’agite et vise la politique au niveau national ; la vie de Baltimore, avec son théâtre amateur foireux, ses bars hauts en couleur qui donnent envie de prendre illico un billet d’avion ; la vie sentimentale d’Hitchcock et sa merveilleuse ex-femme, Julia ; l’arrière-plan de campagne électorale un peu nauséeuse qui accompagne puis porte l’intrigue. Pas d’ambiance glauquissimes ici, pas de reconstitution historique, mais plus qu’une enquête : tout un univers banal et actuel – et pourtant plus que ça : la dénonciation d’un monde cynique et perdu. Je crois que c’est ça, que j’ai vraiment aimé : les vie normal des gens de Baltimore, regardé avec un œil amusé propre à saisir les moindres déglingueries, mêlée à la noirceur du monde, pas édulcorée pour deux sous. Et un croque-mort, quelle idée délicieuse.
« Dans mon imagination, c’était un plongeon tarzanesque parfait, puissant, droit et souple. Plus objectivement, je devais avoir l’air d’une grosse grenouille catapultée du haut de la falaise. Dans l’eau, ne trouvant aucun alligator avec qui lutter, je nageai jusqu’au milieu du bassin et retour. »
(p.140)
Tim Cockey a beaucoup d’humour, et comme c’est un croque-mort qui parle, c’est un humour assez noir. Ça me va très bien. Tim Cockey a aussi une plume fine et incisive, qui ne donne pas dans les dénonciations faciles mais cisèle de belles formules et place dans la bouche d’Hitchcock quelques comparaisons et expressions inattendues et justes. Et puis Tim Cockey sait construire son histoire : j’ai particulièrement aimé qu’on en apprenne peu sur Hitchcock, et puis un peu plus, encore un peu, quand un événement lui faisait repenser à son passé, quand l’intrigue demandait quelques éclaircissements. Le récit avance avec beaucoup de fluidité, et finalement on sait tout – du moins, tout ce dont on a besoin. Hitchcock a encore beaucoup de mystère et la fin, si elle résout l’intrigue policière, laisse le croque-mort en suspens et présage de bons développements psychologiques pour la suite. Pauvre Hitchcock !
***19h13: Grâce à Brize à la merveilleuse mémoire, je sais où j'ai trouvé ce titre: chez Lucile! Lorsqu'elle parlait du tome 2. Tome 1 ici!
13 janvier 2009
« Nul ne peut être autorisé à dire qu’il a connu les vicissitudes de l’existence...
... s’il n’a pas porté un chien de soixante livres dans un escalier victorien à V et demi du matin. »
Sans parler du chien ou comment nous retrouvâmes enfin la potiche de l’évêque, Connie Willis, 1997 (2003)
« Selon Verity, les détectives n’avaient nul besoin de se rendre sur les lieux du crime. Leur travail n’était pas fatigant, puisqu’ils n’avaient qu’à s’asseoir dans un fauteuil confortable (ou des oubliettes) et résoudre le mystère auquel ils étaient confrontés en utilisant leurs « petites cellules grises ». Et j’avais suffisamment d’énigmes à ma disposition pour me tenir occupé. Qui aurait pu convoiter ce vase ? Qui était monsieur C et pourquoi ne s’était-il pas manifesté ? Que mijotait Finch ? Que faisais-je en plein Moyen Age ? »
(p. 463)
Contrairement à certaines, aucun livre ne m’a jamais fait manquer ma station de métro. Quand j’aime un livre, je reste malgré tout à peu près consciente du trajet (parfois de justesse, mais c’est une autre question). En revanche, un livre peut me faire faire des folies nocturnes. Du genre, croire que j’ai encore douze ans et seulement cours d’anglais le lendemain matin, mais c’est pas grave parce que je pourrai me cacher derrière les grands pour dormir et de toute façon le prof est complètement ailleurs, lui aussi.
« Il n’était précisé nulle part dans aucun des poèmes écrits à leur gloire que les cygnes sifflaient, avaient horreur d’être pris pour des félins et mordaient. »
(p. 174)
Mais je n’ai plus douze ans, depuis longtemps des besoins de marmotte, et je vais à des séminaires très sérieux où le nombre restreint de participants empêche toute tentative de camouflage de bâillements et oblige à conserver un air passionné et intelligent – surtout intelligent.
Et pourtant, j’ai fait des folies nocturnes avec Connie Willis. Il m’est resté environ trois heures pour m’en remettre, mais peu importe. Lire Sans parler du chien est l’une des meilleures cures de bonne humeur que je connaisse ; la meilleure en tout cas quand on est au milieu de la nuit et qu’il n’y a plus de chocolat – même s’il reste du chocolat ; seulement c’est mieux avec.
« Nous avions lamentablement échoué mais, dès qu’ils auraient résolu le mystère des Waterloo et des autocorrections du continuum, T.J. et M. Dunworthy enverraient un agent m’intercepter à la gare d’Oxford pour m’empêcher de détruire la belle histoire d’amour de Terence, séparer Pedick et Overforce ou retenir Verity avant qu’elle n’aille patauger dans la Tamise. S’ils ne m’envoyaient pas me remettre des effets du déphasage à Verdun, pendant la Première Guerre Mondiale. »
(p. 433-434)
Et je remercie encore mille et mille fois Alwenn qui me l’a envoyé pour le swap Victorian Christmas, c’était un moment de lecture merveilleux !!
Que je vous parle un peu du livre : Ned Henry, terrorisé comme tout son labo par la richissime mécène Lady Schrapnell, vient d’échouer encore une fois à repérer la potiche de l’évêque. En plus il est méchamment déphasé. Et Lady Schrapnell n’est pas du genre à laisser tomber : Ned est donc expédié dans les années 1880 pour sa santé et sa sécurité, autant que pour corriger un malheureux incident causé par la charmante Verity Kindle, incident à base de chat sauvé des eaux puis rapporté dans le futur. Ned et Verity sont des historiens, sauf qu’à leur époque plus besoin de trainer dans les archives – enfin si, hélas, le miracle n’est pas de ce monde – on va directement sur place et on observe, mais on ne peut rien ramener et il est évidemment strictement interdit d’interférer dans les événements. Plus facile à dire qu’à faire, surtout quand on croise un malheureux chatounet balancé dans la Tamise par un majordome sans scrupule, ou bien des amoureux victoriens neuneux, ou encore des épouses en peine de fiancé pour leur nombreuse progéniture féminine. Et puis vraiment, Ned est épuisé, déphasé, d’ailleurs il manque son contact, fiche les événements en l’air et se retrouve à trois hommes dans un bateau, sans parler du chien, Cyril, un bouledogue baveux mais sympathique – tant qu’il reste bien loin de moi.
« Chaque fois qu’ils avaient dans leur poche un penny ou une fourchette à poisson, la porte refusait de s’ouvrir. Fort heureusement pour l’humanité elle rejetait également les microbes, les radiations et les balles perdues. »
(p. 131)
C’est hilarant. Je n’ai qu’une envie, lire le livre de Jerome K. Jerome qui donne son titre au roman et qui apparaît dans toute la première partie, un voyage sur la Tamise. J’ai envie aussi d’aller à Oxford et voir cette campagne, ces colleges, cette lumière, ce vert. La plume de Connie Willis est très évocatrice, tant pour les paysages que pour les intérieurs ou les personnages et leurs vêtements. Elle joue avec l’époque victorienne et la littérature anglaise (Jerome K. Jerome et Agatha Christie en tête) et même si l’on est assez novice on s’amuse beaucoup et on a envie de s’y plonger encore et encore. Pour ceux qui, comme moi, auraient quelques doutes face à la science-fiction, sachez que vous trouverez ici un roman de SF Canada dry : ça a l’argument d’un roman de SF, c’est paru dans une collection de SF, ça sent la SF à plein nez, mais ce n’est pas de la SF. Il y a quelques passages que je n’ai pas compris (peut-être parce que je lisais, donc, au milieu de la nuit), lorsque que les techniciens et historiens expliquent le fonctionnement de la machine ; mais ce n’est vraiment pas gênant. Connie Willis a l’intelligence d’apporter les explications par petites touches, juste quand elles deviennent nécessaires, et n’inflige donc jamais de longues descriptions techniques. Oui, on voyage dans le passé et pas qu’un peu, parce que parfois, hum, ça se dérègle un tantinet. Connie Willis maîtrise d’ailleurs parfaitement la construction du roman, c’est impressionnant et le dénouement est complètement inattendu. Et puis on s’en fiche : c’est surtout le prétexte pour Connie Willis de rendre hommage à la littérature anglaise et de s’amuser, et le lecteur avec.
« Je présumai que ce Dawson était son valet, mais il n’était pas à exclure que ce fût son raton-laveur. »
(p. 96)
Songez que le roman est truffé d’excentriques anglais qui pèchent en latin, d’amoureux contrariés, de linottes victoriennes persuadées que dans Henry VIII le numéro indique le nombre d’épouses, de chats, de brocantes destinées à collecter des fonds, d’essuie-plumes, de spirites et de respectables matrones. Songez que Ned arrive du futur et qu’il n’a bénéficié que d’une formation accélérée à l’époque victorienne (il est spécialiste du milieu du XXe siècle). Il sait certes se servir de sa fourchette à huîtres, mais ignore les règles élémentaires de bienséance face à une demoiselle, l’art d’attacher son col ou le bon usage du coupe-chou. Quand à l’actualité… S’il faut, en plus du reste, tenter de mettre la main sur le journal intime de la demoiselle de la maison, alors qu’on est passablement déconnecté !
« C’est à lui que nous devons la traduction de Non omnia possumus omnus par ‘Aucun opossum n’est admis dans l’omnibus.’ »
(p. 108)
Bref, c’est excellent : bien écrit, absurde et pince-sans-rire (et plus encore) et bien construit. En plus c’est un pavé. Je veux un chat !
« Je regrettais que Finch eût jugé utile de parfaire mes connaissances sur les majordomes et non sur les bouledogues. De nos jours, ils sont comparables à de gros Chamallow. La mascotte d’Oriel passe son temps couchée devant la loge du concierge, en espérant qu’un passant lui accordera une caresse.
Mais j’étais confronté à un de ses ancêtres, une bête obtenue par croisements pour se battre contre des taureaux. Je me réfère à un sport charmant où ces chiens dont on avait développé la ténacité et la férocité bondissant vers les artères vitales d’un bovidé enchaîné qui, irrité par un tel comportement, tentait de les éviscérer en les empalant sur ses cornes. Quand avait-on interdit de tels affrontements ? Avant 1888, très certainement. Mais toute cette ténacité et cette férocité n’avaient pu disparaître en seulement quelques années, non ? »
(p. 93-94)
Le billet de Fashion, et celui de Chimère, tout aussi conquises!
PS : En tant qu’historienne – et en tant que voyageuse et rêveuse et curieuse tout court, d’ailleurs ! – je suis évidemment très tentée par cette machine. Damned, je suis née trop tôt. Mais je suis aussi un peu dérangée par l’idée que cela sous-entend : le futur est écrit. En effet, quand les historiens du futur retournent dans le passé, les événements du passé ont déjà leurs conséquences et leur suite de prévue, puisqu’il faut que tout se déroule comme ça s’est déroulé une première fois dans le passé pour que le futur et les historiens n’aient pas de soucis… Suis-je bien clair ? C’est assez vertigineux… Et implique que tout est écrit, qu’il y a une forme de destin… Si je devais participer à ce genre de mission, peut-être préfèrerais-je utiliser une machine semblable à la Pensieve de Dumbledore, qui vous propulse dans le passé sans que vous y preniez part aucunement. Mais discuter avec les gens d’autrefois… Avoir le droit de toucher les vestiges qui ne seraient alors que des objets courants… Vertigineux aussi !
PSbis : j’aurais pu en citer encore plus… mon livre est abominablement corné.
09 janvier 2009
Tenu bon, mais ç’a été dur.
Extraits du journal d’Adam. Journal d’Eve, Mark Twain, 1893 et 1905
Les libraires sont des êtres pervers. Alors que je suis venue en toute innocence acheter quelques cadeaux de Noël pour d'autres, ils me mettent juste sous les nez deux petits trucs des plus alléchants: comment leur résister ? Et ne me dîtes pas que s’ils étaient vraiment pervers ils auraient habilement disposé plus d’appétissantes couvertures : ils l’avaient fait. Mais je suis forte. (Et mal payée.)(Et c’est les soldes.)
Par le plus grands des hasards, ces deux inattendus étaient américains, du XIXe siècle finissant. Je saisis l’occasion de découvrir celui-ci autrement que par Tom Sawyer (Tom Sawyer, c’est l’Amérique, pour tous ceux qui aiment la liberté)(Ne me remerciez pas) ; Tom que j’ai lu dans une version abrégée je pense, et c’était il y a plus de quinze ans (la fin de cette phrase est absolument horrible.) Et puis j’avais ouïe dire que l’auteur était drôle et plein de malice. Et le titre était plaisant, non ?
« Impossible de revenir à la maison ; c’était trop loin et il faisait froid ; mais j’ai trouvé un groupe de tigres et je me suis pelotonnée contre eux. C’était merveilleusement douillet, ils avaient l’haleine sucrée et tellement agréable – les tigres ne se nourrissent que de fraises ! Jamais encore je n’avais vu de tigres, mais je les ai immédiatement reconnus grâce aux rayures. Si je pouvais me trouver une de ces peaux, ça ferait vraiment une robe superbe. »
(p.47)
J’imaginais un moment savoureux plein d’anachronismes, plein d’erreurs de perception et d’incompréhensions amusantes pour le lecteur moderne. J’en ai trouvé. Mais pas si marquées que j’aurais pu le souhaiter – dans le genre, The Messiah ou les Monty Pythons sont beaucoup plus drôles, parce que plus absurdes et plus délirants. On sourit plus qu’on ne rit dans ce texte, assez court, dans lequel on rencontre Adam le lendemain de l’arrivée d’Eve. Quelques stéréotypes sur les hommes et les femmes mais pas vraiment caricaturaux et même plutôt à la gloire des femmes : Eve est une atroce bavarde, mais c’est elle qui achèvent l’œuvre de Dieu, qui s’est contenté de créer alors qu’Eve fait véritablement existé les choses en les nommant. Un peu arbitrairement, sans prendre en compte l’avis d’Adam, mais elle les sort enfin du magma confus de la Création.
« Vous lancez une plume vers le ciel, elle vogue dans les airs et disparaît à votre vue ; ensuite, vous lancez une motte de erre, et alors rien du tout. A chaque fois, elle retombe. J’en ai fait des essais, encore et encore, toujours avec le même résultat. Je me demande bien pourquoi c’est comme ça. Bien sûr qu’elle ne retombe pas, mais pour quelle raison en ai-je, moi, l’impression ? Je suppose qu’il s’agit d’une illusion d’optique. Je veux dire, pour l’un comme pour l’autre des deux termes de l’expérience. Mais je ne sais pas lequel. Ça peut être la plume, ça peut être la motte. Mais je ne parviens pas à démontrer de manière absolue où se situe l’illusion, je ne peux démontrer qu’une chose : plume ou motte, l’une des deux est un imposteur, ensuite, je laisse à chacun le droit de choisir. »
(p. 70)
Eve a déjà tous ses défauts : coquette, sentimentale, curieuse. Mais c’est cela qui la rend émouvante, jolie, poétique. Sa contemplation des étoiles, sa volonté de posséder des lunes simplement parce que c’est beau, son explication de l’étang, ses insatiables « pourquoi » suivis d’expériences, émeuvent à la fin Adam et lui font prendre conscience que s’il est dépourvu d’une côte (ce dont d’ailleurs il doute fortement, mais il a fini par comprendre qu’il valait mieux ne pas argumenter quand ce n’est pas nécessaire), il pourrait bien avoir un cœur. Et ce sont les débuts émouvants d’une histoire d’amour, la première et la dernière, et tout simplement la création de l’amour, l’arrivée de nouvelles créatures intrigantes, baptisées par Eve Caïn, puis Abel, qu’Adam aimerait bien pouvoir disséquer – non mais c’est vrai quoi, d’abord ça s’apparente à des serpents, puis à des ours, ça ne parle comme rien de connu, c’est bizarre à la fin ! – et une gentille revisitation de la Création, et surtout de la Chute, où l’on apprend notamment qu’Eve a boulotté pas mal de pommes en cachette avant qu’Adam ne se décide à tenter puis aille fayoter, et où la découverte de la pomme cuite, consécutive à l’apparition de la poussière rose de feu, est un fort joli moment.
C’est finalement, surtout grâce au Journal d’Eve (le Journal d’Adam seul serait assez décevant), une célébration du rôle des femmes dans l’histoire et l’évolution, pas moins : survie de l’espèce, progrès de la science, améliorations des conditions de vie, sentiments – tous ce dont le frustre Adam se passerait bien, bougon, mais à quoi ça sert, oh ? Et puis finalement… « en quelque lieu qu’elle eût été, c’est là qu’était l’Eden ». (p.75)
Mais sans doute l’ouvrage est-il un peu trop dépendant de son époque. Il n’y a certes aujourd’hui aucun parfum de scandale à se moquer gentiment d’Adam et à en faire un homme comme les autres, un peu balourd sur les bords mais brave gars. Sans doute faudrait-il ne jamais avoir lu aussi de textes mettant en scène l’humanité ou des moments-clés avec un autre point de vue, innocent ou anachronique ; car ce texte-là paraît alors gentillet, mais pas bien révolutionnaire. Ce qu’il était sans doute beaucoup plus au tournant du XIXe et du XXe siècles ; mais peut-on exiger de la lectrice de 2009 qu’elle ressente ce que Twain provoqua chez la lectrice de 1899 – qui peut-être dut lire ces Journaux en cachette ?
« Je n’ai qu’un seul désir : que nous puissions quitter cette vie ensemble – et ce désir jamais ne périra de la surface de cette terre, il aura sa place dans le cœur de toute épouse aimante jusqu’à la fin des temps ; et portera mon nom.
Mais si l’un de nous doit partir avant l’autre, que ce soit moi, c’est aussi ma prière ; car lui est fort, et moi je suis faible, lui m’est indispensable, moi je le suis moins – sans lui, la vie ne serait pas une vie, comment pourrai-je la supporter ? Cette prière est aussi immortelle, elle ne cessera plus jamais d’être invoquée tant que ma race perdurera. C’est moi, la première épouse ; et la dernière épouse sera faite à mon image. »
(p.74)
Un agréable moment, mais pas inoubliable.
Ps : Le titre est la notation lapidaire qu’Adam fait figurer dans son journal les dimanches : pas touche aux pommes, Eve…
Publié aux éditions l'oeil d'or (vivent les petits éditeurs aux beaux noms!), avec des gravures de Sarah d'Haeyer.
07 janvier 2009
Le club des parenticides
Ambrose Pierce, 2007 (1886, 1890, 1893)
Pour m’accompagner dans mon dernier métro de 2008, j’avais choisi un tout petit livre propre à se glisser entre les voyageurs joyeux et élégants, entre les paquets, les bouquets, les plateaux appétissants* – propre aussi, je l’espérais, à tromper l’inévitable attente de métros inévitablement surchargés et tout aussi inévitablement en panne. Ô joies ineffables de la loi de Murphy !
Ambrose Bierce m’était totalement inconnu, mais le titre du recueil, et son prix riquiqui, me séduisirent alors que j’étais censée n’acheter que des cadeaux et rien que des cadeaux. Ben tiens.
L’auteur est un personnage fort intéressant et tout à fait épique : soldat, chercheur d’or, journaliste, aventurier, ivrogne, se faisant des ennemis partout où il passait, douanier, « plume la plus acérée de l’Ouest », disciple du diable, nouvelliste, et finalement combattant avec Pancho Villa au Mexique, où il meurt – ou pas.
Ici, trois nouvelles, très brèves (10, 11 et 13 pages mini-format), et très noires, mais noire comme si de rien n’était, ce qui est encore plus drôle. Le narrateur raconte des horreurs, mais comme si tout cela était parfaitement normal, et qu’est-ce qu’on rigole !
Dans la première nouvelle, A l’épreuve du feu, un jeune homme tue son père et se retrouve bien embêtée par la technologie moderne. Puis c’est Huile de chien, que les âmes sensibles feraient bien d’éviter : papa est en bas, qui fabrique de l’huile de chien, maman est en haut, qui fait disparaître les nourrissons indésirables, et fiston fait un jour une erreur aux conséquences fatales. Enfin L’hypnotiseur nous conte, depuis le pénitencier, son histoire et ses inquiétants pouvoirs.
« Voici donc le récit de quelques-uns des principales expériences que j’aie faites dans le domaine des forces et des principes mystérieux de ce que l’on appelle l’hypnose. Qu’un individu mal intentionné puisse ou non s’en servir à des fins répréhensibles, cela, je ne saurais le dire. »
(p. 41-42)
C’est totalement amoral et jouissif. Un seul regret : c’est vraiment trop court ! Mais ce recueil constitue un excellent appât pour la lectrice qui va désormais s’empresser de faire plus ample connaissance avec Mr. Bierce.
*Oui, il y a des fous qui, le soir du 31 décembre, se baladent dans le métro avec un plateau de petits gâteaux au chocolat sculptés…
26 octobre 2008
La Harpe d’herbes
Truman Capote, 1951
Quand j’ai découvert ce livre sur le blog d’Erzébeth, je l’ai inscrit avant même de lire la critique sur mon carnet. Je joue de la harpe – mal, mais il y a peu de chance que vous m’entendiez jamais jouer. Et quand j’ai lu cette chronique, je n’avais pas touché les cordes de ma harpe depuis plus de trois ans, à cause d’une grande instabilité résidentielle. J’en étais au point qu’à l’opéra, je passais très lentement le long de la fosse pour écouter la harpiste réaccorder à l’entracte. Et quand elle avait fini et rejoignait ses camarades en coulisses, je calculais le meilleur angle pour sauter ni vue ni connue et me mettre à jouer. Avant de me reprendre : une fois installée à la harpe, je ne saurais même plus quoi jouer.
Bref, j’étais en manque, qui ne s’est pas résolu tout de suite à mon retour en France (toujours cette instabilité – appelez moi nomade).
Ce livre venait donc à point. D’autant plus qu’entre temps j’ai découvert Capote avec quelques nouvelles, ce fut un choc.
J’ai quand même attendu avant de lire ce roman, et j’ai bien fait, puisqu’il collait à merveille avec mes émotions du moment. Mais n’allez pas croire que j’ai succombé une nouvelle fois à la mélodie de Capote pour des raisons conjoncturelles (c’est le second effet crise-cool, je me mets à parler comme les économistes). Il y a dans les histoires de Capote, dans ses personnages, dans ses mots jamais de trop et pourtant si précis, si habiles à saisir le détail qui tue et le moment qui vibre, quelque chose qui me plaît. Une simplicité, une évidence qui font disparaître le travail de l’écrivain-artisan et ne laissent plus que la luminosité du roman.
Cette harpe d’herbe vous emporte quelque part dans l’Amérique rurale, dans les années trente ou quarante, cinquante peut-être, rien n’est dit, tout est suggéré, et devant vous se dresse ces images de villages un peu mort, de poussière, de soleil accablant, de racisme, de vie modeste. Quelque part entre les images Des raisins de la colère et celles d'Embrasse-moi idiot. Collin est orphelin, et se retrouve chez deux cousines vieilles filles et un peu toquées, Dolly surtout, qui vit dans une chambre intégralement rose et fabrique des élixirs antihydropiques selon une recette gitane en forme de comptine. Verena n’a pas l’air folle, et pourtant elle est obsédée, par l’argent, par l’apparence de dignité, par la respectabilité. Il y a aussi Catherine, la vieille servante noire qui soutient qu’elle est indienne, se farde trop les joues et bourre ses joues de coton pour remplacer ses dents perdues. Collin a onze ans quand il arrive, et il n’a jamais entendu son père que se moquer des deux dames.
« Aussi me fallut-il un certain temps avant de retrouver assez de calme pour remarquer Dolly Talbot.
Et quand je le fis je tombai amoureux. »
(p. 11)
Sa vie est bouleversée, celle de Dolly aussi, et la cuisine s’enrichit d’une nouvelle jeunesse, d’une nouvelle raison de faire des douceurs, d’une nouvelle vie faite d’histoires et de devoirs, entre Collin, Catherine et Dolly, alors que Verena n’y entre jamais que pour critiquer et corriger. Et puis un jour elle veut se saisir de la seule chose que Dolly possède vraiment, rien qu’à elle, la recette de son élixir. C’est trop. Dolly s’enfuit à l’aube, avec Catherine et Collin, qui entre temps a eu seize ans, et tous se réfugie en haut de l’azédarac, dans leur vieille cabane, au milieu du chant d’herbes indiennes, la harpe d’herbe dans laquelle joue les doigts du vent.
« Mais le vent, c’est nous. Il recueille et se rappelle toutes nos voix, puis il les reproduit, il les fait parler, raconter, à travers les feuilles et les champs. J’ai entendu papa aussi clair que le jour. »
(p. 41)
Scandale au village. Le révérend, les dames patronnesses, le shérif, les imbéciles qui se grisent de mots, de fusils et de principes – et craignent aussi un peu Verena – ceux-là veulent déloger les fuyards. Mais bientôt le juge Charlie Cool, qui une fois dans sa vie voudrait être du bon côté de la barricade, du même côté que son personnage caché, et le beau Riley Henderson, le jeune coq qui est sorti avec toutes les filles du comté ou presque dans son Alfa Romeo, les rejoignent dans la cabanes, apportant leurs provisions, leur sympathie et leurs propres doutes. Catherine a les pieds sur terre et a pris avec elle son gros bon sens ; Dolly a sa folie et ses rêves, le juge les mots pour réaliser les sentiments, Riley sa force et sa vie. Collin a ses doutes et ses inquiétudes. Dans l’azédarac, épaules contre épaules, main dans la main, il ne forme plus qu’un seul être qui, enfin, se déclare.
La nuit est propice aux confidences, celles du juge Cool qui a perdu sa femme et n’en peut plus de ses fils arrogants et de ses belles-filles tyrannique, qui a trouvé le plaisir de correspondre innocemment avec une petite fille d’Alaska et s’en voit privé par ses enfants bien-pensants. Celles de Riley Henderson qui voudrait bien trouver le courage de se servir de sa force et de sa jeunesse pour entreprendre des choses et cesser enfin la noce qu’il refuse à ses sœurs, celles de Sister Ida, la nomade aux quinze enfants qui se fait chasser du village et raconte sa quête d’amour, son premier enfant, ses entrailles volées. Et puis c’est l’orage, une demande en mariage, la fuite de certains et le retour des autres. Verena a regagné sa sœur en avouant sa faiblesse, Dolly est rentrée chez elle pleine d’une force qui l’épuise, le juge s’invente une nouvelle vie de liberté, à peine différente et pourtant renaissance, toujours sa fleur à la boutonnière. Riley Henderson devient un homme, et Collin aussi. Certains partent, d’autres restent ; la plupart des habitants du village, eux, n’ont pas bougé. L’arbre et la harpe ont fait sortir d’eux-mêmes les fuyards ; ils y rentrent à nouveau, mais rien n’est plus pareil et ils savent, enfin, ce qu’ils veulent. Trouver, peut-être, cette personne unique au monde à qui l’on peut tout dire.
J’en parle avec lourdeur, et pourtant tout n’est que légèreté, la voilette de Dolly, parce que c’est ce que portent les dames en voyage, les poissons rouges de Catherine sur le rebord de la fenêtre de sa cellule, les encoches dans la porte de l’office qui restent à jamais, témoins d’un monde mort, le bain des enfants de Sister Ida, le murmure dans la harpe de nos morts, de nos souvenirs et de nos rêves.
Le roman finit, je n’avais pas envie de lire autre chose. J’étais encore toute pleine des émotions de la harpe, de sa délicatesse et de sa douce tristesse. Je ne savais pas si je voulais pleurer me blottir dans la douceur du roman ; me réjouir peut-être tout simplement qu’il me reste encore tant à découvrir de Capote. Déguster lentement, savourer chaque mot et chaque image.
« Ah, quand on songe à l’énergie qu’on dépense pour se dissimuler, tellement nous avons peur qu’on nous identifie. Mais nous, cinq imbéciles, nous voilà perchés dans un arbre et bien identifiés. Une fameuse chance, à condition que nous sachions nous en servir : plus la peine de nous préoccuper du spectacle que nous offrons – libres de découvrir ce que nous sommes réellement. C’est l’incertitude où ils sont de ce qu’ils peuvent bien être qui pousse nos amis à conspirer pour nier les différences.
Bribes par bribes, autrefois, je me suis livré à des étrangers – à des gens qui ont disparu au bas de la passerelle, qui sont descendus à la gare suivante : réunis ensemble, ils auraient peut-être formé cet homme unique au monde – mais ils sont là, avec leur douzaine de visages divers, marchant dans une centaine de rues différentes. »
(p. 83-84)
Le billet d'Erzébeth qui a tout déclenché, celui de Praline, également conquise.



