Vilain défaut

le blog curieux d'une rêveuse-voyageuse...

13 novembre 2009

Nous qui marchions fourbus, blessés, crottés, malades

Il neigeait, Patrick Rambaud, 2000

512DQFZ0W1LPar la faute d’un ordinateur récalcitrant, d’abord, et d’un séjour en Allemagne, ensuite, je n’ai pas pu parler aussitôt de ce roman lu en juin. Les petits frimas de novembre ont rappelé à ma mémoire ses aubes gelées, ses cadavres bleus, ses chevaux saignés à mort, la nuit, pour enrichir la soupe, mais aussi ses troupes de théâtre trouvant encore de quoi satisfaire l’empereur, ses petites modistes françaises, ses débrouillards, ses combinards ses incendies, sa fureur populaire et ses charrettes trop lourdes.

Ce bref roman, deuxième volet de la « trilogie napoléonienne » de Patrick Rambaud, raconte la catastrophique campagne de Russie, ou plus exactement sa deuxième partie : l’armée est bien parvenue à Moscou, mais pour n’y trouver qu’un vide désespérant, d’hommes, de nourriture, d’espoir. Le roman est ici le miroir français de ces quelques pages de Guerre et Paix où les Moscovites attendent, où certains se repentent amèrement de n’avoir pas tout abandonné. Et puis l’incendie, le terrible incendie, l’attente des négociations, l’idée que le Tsar va céder, et puis non, alors, la retraite, l’horrible retraite où le Général Hiver s’allie au vieux Koutouzov, où chacun finit par ne plus rien vouloir sauver que sa peau, sa précieuse peau, sans plus aucune bribe d’humanité dedans mais qu’importe, c’est toujours une peau et la seule qu’ils aient. Des soldats, oui, surtout sans-grades ; l’état-major ; des civils, beaucoup de civils, beaucoup trop quand il s’agit d’aller vite et le ventre vide. Des hommes d’écritures, les Français de Moscou devenus indésirables, les cantinières, toute cette masse qui suit l’armée en marche pour la nourrir et la distraire et qui devient d’un coup un poids qu’il faut trainer, sans assez de voitures, avec les chevaux qui tombent comme des mouches, et ces civils qui refusent de se séparer de leur vaisselier, des vaisseliers, a-t-on idée. Les soldats aussi sont chargés, chargés de tout ce qu’ils ont pillé à Moscou avant l’incendie, chargés de tout ce qu’il peuvent encore porter et qu’il ne faut pas abandonner, jamais, car c’est le viatique pour une vie meilleure une fois rentrés en France. Ce qu’on vendra, ce qu’on utilisera pour se hisser, un peu, de toutes les manières, ce qui justifiera cette marche sans fin, hypnotisante, entre les bouleaux et les cosaques, ce qui récompensera de s’être mangé les doigts, d’avoir grignoter des racines gelées, d’avoir abandonné les camarades, de les avoir rôtis, peut-être.

« Sébastien réalisa sa bêtise. Que venait-il faire ici ? Il avait déjà échappé à un incendie, au froid, à la faim, à la noyade, aux cosaques, et il retournait de son plein gré se mêler à des civils qui ne passeraient jamais la Bérésina indemnes. Il scrutait les visages des plus proches, espérant apercevoir une chevelure noire qu’il reconnaîtrait. »
(p.216)

C’est le roman de la folie humaine, la folie d’un homme, d’abord, qui se grise de conquêtes et refuse la réalité. La réalité, elle plie devant Napoléon. La folie de quelques généraux, ensuite, qui sont tous d’accord pour condamner l’empereur et sa stratégie délirante, mais dont pas un n’osera le dire. La folie enfin de cette masse saoulée de batailles, fanatisée, puis perdant l’esprit dans les tempêtes de neige et un peu plus après chaque pas. C’est le roman de toute la bassesse des hommes aussi, de l’avidité, de la misère, de l’égoïsme, de la lâcheté. De ceux qui ne se passeront pour rien au monde de l’une des dix pelisses qu’ils ont sur eux. De ceux qui serrent les dents et ferment les yeux en pensant à la situation future qui sera peut-être la leur, pour peu du moins qu’ils rentrent entiers, pourvus de quelques trophées. Le roman de la bêtise et de l’aveuglement. Le roman de ces absurdes grognards qui, après avoir tout donné et tout perdu pour l’Empereur, continuent de le vénérer, et celui de ceux qui savent si bien faire taire leurs scrupules. Les chefs, on les voit, bien sûr, mais ce n’est pas vraiment leur roman, pas vraiment le roman de ceux qui laissent glisser leur regard sur la masse souffrante, la plaignant à peine, et puis qu’y faire ? C’est le roman de ceux qui ne perdent jamais le Nord ni leur intérêt, et celui de ceux qui sont simplement entraîner par un mouvement qui les dépasse et les tue. Et, de façon presque biblique, certains seront punis par là où ils ont péché. Mais pas tous. Pas toujours.

« Mon capitaine, on pourrait pas alléger not’ bagage ?
- Sombre idiot ! Tu seras bien content de toucher ta part quand on arrivera en France.
Bonet réfléchit, il bomba le torse pour dégager le beau gilet de soie qu’il s’était taillé dans une robe chinoise, puis, comme s’il avait une idée, il proposa :
- Le thé de la première charrette ? On en a toute une cargaison…
- C’est mon thé, Bonet. Je le revendrai un bon prix, et ce n’est pas le plus lord. On ne va tout de même pas jeter nos provisions ! Ni décharger et recharger nos colis au moindre embarras !
- Les caisses de quinquina ?
- Elles nous seront utiles.
- Les tableaux ?
- Roulés, ils ne pèsent rien. Et ça vaut une fortune à Paris, ces choses-là ! Tu voudrais aussi qu’on jette les pièces d’or et la quincaillerie précieuse qu’on a prélevée dans les églises ?
- Les blessés… dit le domestique Paulin d’un air distrait, les yeux tournés vers son âne qui déchiquetait un buisson de feuilles sèches.
- Les blessés ?
- Nous en transportons un bon poids, c’est vrai, dit le maréchal des logis.
- Et nous ne serons plus contrôlés, Monsieur.
- Je n’estime pas les hommes à leur poids ! répondit le capitaine, tout rouge. Ils ont besoin de nous.
- On pourrait les charger dans d’autres voitures ?
- Elles sont bourrées jusqu’à la gueule et plus encore !
- On n’a qu’à contraindre les civils…
- Descendez les blessés ! ordonna le capitaine.
   Deux dragons grimpent pour s’emparer des fantassins gémissants, coincés entre les caisses de butin ; ils les prennent sous les bras, les passent à leurs camarades restés au sol, qui les installent en vue et  en tas. Tandis que les cavaliers essaient d’imposer cette surcharge à des civils, des hommes décrochent les planches fixées aux flancs de la charrette, les posent devant les roues prises dans l’ornière de sable ; quelques-uns poussent, quelques-uns tirent avec des filins, d’autres fouettent les mules avec le cuir de leur ceinturon. Non loin, des groupes de soldats et de marchands en redingotes opèrent de la même façon pour dégager les voitures ensablées. Un fourgon se renverse, une bibliothèque de livres dorés sur tranche s’éparpille, qu’un officier braillard protège des sabots et des roues. Quand la première charrette des dragons roule à nouveau au rythme exaspérant des mules, le capitaine s’inquiète pour les blessés.
- Vous avez réussi à la caser ?
- Bien sûr, mon capitaine.
- Tant mieux.
   C’était faux, d’Herbigny sans doutait mais feignait de croire ses hommes. Ils devaient avancer. Après, il n’y aurait plus de collines, moins de sable mou, mais une steppe caillouteuse, des gorges étroites où cette horde aurait du mal à s’écouler. »

« p.139-140)

C’est un roman très beau, tant pour l’histoire que pour le style, et pour ce désabusement aussi, et je me demande comment j’avais pu attendre plus de dix ans pour retrouver Patrick Rambaud, dont j’avais aimé La Bataille. Inconséquente jeunesse… Car ce n’est pas la sèche description d’un événement historique, c’est bien un roman de chair et de sang. Patrick Rambaud s’est largement documenté – la bibliographie en fait foi – mais il ne se contente pas de l’événement historique. Il s’attache à quelques personnages, que l’on suit jusqu’à Moscou et retour. Il y a les soldats, notamment le capitaine d’Herbigny, son valet Paulin et son escouade qui va se réduisant. La troupe de comédiens français, plus ou moins inspirés, plus ou moins solides. La délicieuse Mademoiselle Ornella qui oublie sur scène qu’elle montre ses épaules et sa gorge à une salle plein d’hommes n’ayant pas vu de femmes  élégantes depuis des mois. Le faible Monsieur Vialatoux. Sébastien Roque, arrivé là par malchance après avoir échappé pourtant à la conscription, secrétaire de l’Etat-major et par là même un peu mieux loti, si peu – mais qui sait si bien faire fructifier ce peu. La famille du libraire Sautet, forcée de quitter Moscou après le passage de Napoléon. C’est court, donc dense, presque haletant, car si l’on connaît le devenir de la Grande Armée on ignore celui des individus que Patrick Rambaud fait vivre ici. Et un épilogue en forme de retrouvailles donne les destins encore inconnus et clôt le livre sur un dernier froid calcul. La guerre rend fous, elle abîme, elle flatte les pires côtés des hommes et se poursuit ainsi jusque dans la paix revenue.

« La réalité tourmentait Sébastien Roque. Personne ne l’avait préparé à  la cruauté. Il se répétait que les fourgons archibondés du secrétariat ne pouvaient pas recueillir le libraire et son épouse, et que, déjà, il avait outrepassé le règlement en embarquant leur fille dans le ramas des cartes et des documents administratifs (peut-être le lui reprocherait-on). Qu’allaient devenir les Sautet ? Aucune voiture ne s’arrêterait pour les sauver ; le libraire avait donné cet argument pour décharger la conscience du jeune homme, c’était élégant, c’était courageux, c’était faux. »
(p.184)

Ce n’est pas un beau tableau de l’humanité que Patrick Rambaud nous dresse ici, même si quelques traits de générosité éclairent le récit. Mais comment pourrait-il en être autrement sur les rives de la Bérézina ? Et de ce point de vue j’ai trouvé le texte autrement plus fort que d’autres qui sont clairement à vocation pacifiste – je pense surtout à A l’Ouest, rien de nouveau. Parce qu’il n’est pas qu’un message, que celui-ci, si tant est même qu’il soit là, n’est jamais que ce que le lecteur veut bien penser une fois le livre refermé, et non le propos premier du livre, parce que c’est un texte littéraire, parce que c’est un vrai roman tissé de mots, de vies et de menus événements.

« Il neigeait, il neigeait toujours ! la froide bise
Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,
On n’avait plus de pain et l’on allait pieds nus.
Ce n’était plus des cœurs vivants, des gens de guerre ;
C’était un rêve errant dans la brume, un mystère,
Une procession d’ombres sous le ciel noir.
La solitude vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse.
Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse
Pour cette immense armée un immense cercueil.
»

Quelques vers du début de « L’Expiation », de Victor Hugo (Les Châtiments) ; le titre du roman vient du leitmotiv du poème.

Le titre du billet est emprunté à la « tirade des sans-grades » dite par Flambeau dans L’Aiglon – ouvrage  par ailleurs particulièrement soporifique…

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10 octobre 2009

« Il y a le phare. Et il y a toutes les choses autour et qui sont la vie des hommes. Mais d’abord, il y a le phare. »

Les Déferlantes, Claudie Gallay, 2008

41JFQbPEg0LElle arrive dans ce tout petit village de bout du monde, entre la centrale, les zone de nidification, les courants contraires, et quelques maisons qui sont restées là, on ne sait pas vraiment pour quoi, pour qui. Lili, qui sert les cafés et les petits blancs ; Nan, qui cherche ses morts sur la grève ; La Petite, qui regarde le monde s’agiter ; Max, qui repeint son bateau et rêve de Morgane ; Morgane et Raphaël, sœur et frère un peu étranges, pas d’ici, elle qui n’est rien sans son frère et lui rien sans sa sculpture. Elle, donc, qui vient d’arriver pour compter les oiseaux, qui a trouvé une chambre chez Morgane et Raphaël, qui hésite à se laisser submerger par son désespoir ou à l’oublier.
Et puis Lambert, qui débarque un jour pour vendre la maison de ses parents, qui fait surgir chez Nan des souvenirs étranges, et qui trouble Théo, l’ancien gardien de phare, le père de Lili, celui qu’au village on regarde en baissant les yeux et en murmurant.

« Il s’est marré. Il s’est tourné vers la maison. Depuis qu’on avait parlé des papillons, il les capturait. Il les enfermait dans une cage. Il voulait attendre que la cage soir pleine pour lâcher les papillons autour du visage de Morgane. »
(p.173)


Et Les déferlantes, c’est l’histoire entre deux tempêtes de ce coin isolé de Normandie, de ses hommes, de leurs secrets. Ce ne sont pas ces secrets qui vous troubleront longtemps, on finit par se douter de la résolution des nœuds et par l’apaisement de la tempête – même si l’on ne trouve pas tout.
Malgré mes doutes – littérature française contemporaine, j’ai toujours des a priori, et puis cette histoire me semblait trop ressembler à Ensemble c’est tout, dont je n’ai vu que le film et que je n’ai pas envie de lire – j’ai vite été prise par cette histoire, par ces gens, par le style aussi. C’est Elle qui parle, on suit ses pensées, peut-être note-t-elle sa vie au jour le jour dans un carnet semblable à celui dans lequel elle compte les cormorans ; peut-être sont-ce ses pensées, que nous suivons au moment même où elles surgissent. Peu importe : c’est son regard que l’on suit, ce regard de la nouvelle venue, de celle qui n’est pas d’ici et n’y restera pas très longtemps. Celle qui est hors des secrets, hors des passions. Celle qui a son propre secret, son malheur, qui la mine et la soutient peut-être aussi, un peu. Le style est un peu heurté, brisé, il retranscrit ses déferlements de pensées, ce vent, ces heurts, ce village fait de blocs qui sont les uns à côtés des autres plus qu’ensemble.
Et, même si l’histoire se passe en des contrées qui ne sont pas exactement les miennes, j’ai terriblement bien retrouvé l’atmosphère des petits villages, des côtes rudes, des paysans campés sur leurs fourches, en bleu et casquette, la face rougeaude et plissée, les yeux insondables, méfiants, peut-être, secrets, pour sûr.


« Les questions, les réponses, ce complexe tricotage de mensonges et de vérité. Les choses dites en décalé, celles dites seulement en parties et celles qui ne le seront jamais. Toutes les teintes du contre-jour. »
(p.187)


Et puis… Et puis au bout d’un moment je me suis un peu lassée. Ça tourne un peu en rond, cette histoire-là. Pas vraiment une chronique de village, pas vraiment non plus une enquête, rien de très prenant, de suffocant, de vraiment dur ou, tout simplement, tangible. (Oui, tout ça ne veut pas dire grand-chose, mais je me comprends ; ça vous avance beaucoup, oui, je sais.)
Ce village, ces gens, finissent par perdre consistance, par devenir un peu artificiels. Pour le dire crûment : on s’en fout, de leurs histoires, de leurs secrets, de leurs petites querelles, de leurs haines de village. C’est dommage : entre les personnages, l’atmosphère et le phare, Claudie Gallay avait vraiment de quoi faire autre chose ; comme si elle en avait eu peur, de cette fresque potentielle, de ces vagues, de ces déferlantes. Le style, même, que j’avais trouvé au début si adapté, pas du tout une facilité, ne m’a pas portée jusqu’au bout. Comme s’il avait fini par devenir le seul choix du roman, presqu’une ficelle ; et puis souvent, plus que la brisure et la vivacité de la pensée, on a de bien trop longues descriptions de tout ce qui arrive.  Les poésies, les jolis moments du style ou de l’histoire, semblent ne mener à rien, ne pas vraiment former un tout. J’ai lu jusqu’au bout, plus ou moins vite, en sautant plus ou moins de pages, plus ou moins dans l’ordre ; mais les 200 dernières pages (sur 525) n’ont pas été un plaisir. Pas vraiment une corvée, mais une chose un peu vaine, après un démarrage qui laissait espérer plus d’âpreté. Dommage, vraiment.


Les Déferlantes a obtenu le Prix des lectrices Elle; les avis du Biblioblog (qui a aimé mais qui met la Hague en Bretagne, non mais oh), de Carabel, de Liliba d'Emmyne. Du côté des avis plus mitigés, Keisha (qui a commencé à aimer là où moi je commçai à décrocher), et Bernard.
Il y en a plein d'autres encore, mais on va dire que ça suffit. Non?

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08 septembre 2009

Cadavre d’Etat

Claude Marker, 2009

51qNrDsjgXLA l’origine, Chez les filles m’avait fait parvenir ce livre pour un billet « polar de l’été ». Mais entre mes problèmes d’ordi et mon séjour en Allemagne… c’est devenu un polar de la rentrée. Il manque la plage, certes, mais pourquoi les plaisirs de lecture devrait être réservés à l’été ? A la rentrée plus encore on a besoin de soutien !
Mais c’est une bien mauvais excuse que je vous offre là, d’autant que ce polar, premier de l’auteur, publié dans une maison qui se consacre habituellement à l’édition d’essais et documents. Pour la dimension très réaliste et très bien informé du roman ? Car malgré l’avertissement rappelant le caractère fortuit d’éventuelles ressemblances, on retrouve bien des éléments d’une certaine affaire C. qui n’est toujours pas résolue. Je suis très mauvaise au jeu des romans à clés, je n’ai donc trouvé aucun écho de personnes réelles ; mais quelqu’un de plus informé ou de moins distrait que moi pourra sans doute s’y amuser.

Car on navigue dans les hautes sphères du pouvoir, dans ces endroits où n’entrent que quelques privilégiés, qui possèdent la clé de la porte de derrière, connaissent les huissiers par leurs noms et leurs faiblesses, et manœuvrent derrière les jolies tentures offertes au public lors des interventions du premier de l’an ou des journées du patrimoine. Et ce qu’on y trouve, vous vous en doutez, n’est pas joli-joli – sinon, point de polar. On y trouve un cadavre, d’abord, et c’est l’entrée en scène d’un commissaire dont on n’apprend pas immédiatement le nom, ni le sexe d’ailleurs. Ses acolytes, pittoresques juste ce qu’il faut pour n’être pas totalement absents. Son passé, qui se dévoile lentement, par bribes, qui reste flou, mais qu’on devine assez vite tragique. Ses talents, pour le close-combat, l’investigation financière ou le dîner sexy. Et sa ténacité, son instinct, sa fragilité aussi.
J’ai eu du mal avec le style : c’est le commissaire qui parle, avec un parler argotique un peu affecté, pour se donner un genre, pour compenser ses drames et ses émotions. Un genre de Léo Mallet à la moulinette XXe siècle (on est dans les années 90). Je ne sais si cette impression d’affectation est une maladresse de l’auteur ou au contraire sa volonté ,pour bien montrer que le commissaire se cache ; dans les deux cas ça m’a un peu rebutée, même si on finit par s’y faire et même par l’oublier un peu, tant l’intrigue est prenante. On n’échappe pas aux stéréotypes, aux situations de mise, mais ce n’est pas très grave : le roman avance bien et on se prend même à vouloir retrouver un jour ce commissaire dans une autre enquête.

Bref, des maladresses, peut-être parce que c’est un premier roman ; mais un premier roman qui a de la personnalité !

« Et la rage tombe, d’un coup : on dirait qu’elle se barre parce qu’elle en a marre de ne servir à rien. Et, nom de Dieu ! on a sa dignité, on a le sens du ridicule. A quoi ça ressemble de pigner et de trépigner comme un gamin ? Les larmes se tarissent. Le désespoir, lui, demeure, excroissance de soi à l’intérieur de soi, tumeur monstrueuse et, par instants, terrifiante, mais aussi intime, perpétuellement, qu’un viscère, une sorte d’alien qu’on loge sous sa peau. Cependant, « avec le temps », peu à peu, on se fait même à cette présence ; on ne lui prête plus attention. On se dit : - Ç’aurait pu être un cancer défigurant, un bras en moins, la tétraplégie… A chacun son lot ici-bas, n’est-ce pas ?... on s’accepte tel qu’on est devenu. C’est à ce moment-là que, pour les autres, on est guéri, on est pareil qu’avant. Comment pourraient-ils comprendre ? On a renoncé à leur parler. Ils ne croiraient pas qu’on n’est plus qu’un pantin commandé par un moteur à survivre, une espèce de robot sous pilotage automatique, une mécanique sans autre sentiment que la souffrance, sans projet, sans joie, jamais. »
(p. 14)

Les avis de Katell (qui vous en dira plus sur l'intrigue et liste d'autres billets) et de Saxaoul.

13 juillet 2009

Les dormeurs du jour se repaissent de force que la nuit jamais ne dévore

Le café de l’Excelsior, Philippe Claudel, 1999

510q6fPPN_LAprès le choc des Âmes grises, il me fallait une nouvelle dose de Claudel et ce petit livre n’était pas cher du tout, et pas lourd non plus dans le sac. Seulement, il est beaucoup moins réussi. C’est l’histoire d’un grand-père un peu ivrogne, un peu crassos, bistrotier dans un faubourg de petite ville industrielle, en charge d’un gamin orphelin et un peu taiseux. Tous les deux ils vont parfois à la grande ville, ils se baladent le long du canal et inventent la vie des péniches, ils ronflent dans le café, ils font la sieste, ils lavent les verres.
C’est une petite chronique tranquille, l’amour perturbé par les conventions et les bien-pensants, la vie des petites gens, la poésie des pauvres.

"Grand-père ne prenait pas la peine de monter dans sa chambre et allait coucher sa fatigue dans le cellier: c'était une sorte de grotte aux parfums de graines sèches et de foins tellement antiques que le rongeur le plus affamé les eût dédaignés même par un temps de grande disette. A peine quelques loirs y dormaient-ils parfois quand ils n'avaient pas trouvé ailleurs de couches plus à même d'accueillir leur léthargie. Grand-père à la façon des chats se coulait entre trois cageots remplis de pelotes et de cordeaux, deux bottes de raphia, un boisseau d'outils aux manches culottés, trois vieilles couvertures damassées dans lesquelles s'entortillaient des griffes d'asperges et des oignons de tulipes."
(p. 42)

Si la langue est toujours belle et fine, enveloppante comme un serpent qui se coulerait sur vos épaules, comme un col de renard, comme la magie des flammes dans la cheminée, j’ai trouvé l’exercice un peu vain. Rien qui n’ait déjà été dit, rien de bien prenant dans l’histoire dont on devine qu’elle ne peut finir que mal. Des souvenirs d’enfance, la mélancolie, la mélodie des mots, ce n’est pas si mal, me direz-vous ? Non. Ce livre-là est un peu trop fade, un peu trop… facile.

Me reste l’envie de retrouver le Claudel des Âmes grises et le goût un peu amer des fonds de verre de Picon-bière.

Le billet de Tamara, aui a aimé plus que moi!

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03 juillet 2009

Veni, vidi, ordi

Un seul être vous manque et tout est dépeuplé

Alléluia mes frères, Hosanna mes sœurs, le dieu des curieux existe. Alors que je ressentais une empathie de plus en plus forte avec la baleine échouée sur une plage du Mexique et l’ours blanc voyant sa banquise fondre (on ne parle pas assez de la détresse morale et physique de l’ours blanc, si vous voulez mon avis), alors que j’envisageais une action coup de poing contre le réchauffement climatique (vous croyez qu’une grande manifestation d’éventails, ça lui ferait peur ?), alors que je ne voulais plus de glace, mais une place à vie dans les bacs congélateurs du Monoprix, alors que, tel le crabe vert dans un creux de rocher trop longtemps délaissé par la marée, je n’aspirais plus qu’à être attrapée par les côtés par un petit garçon, ou plutôt son papa dans son rôle préféré et favori de papa-qui-s’occupe-de-la-progéniture-au-lieu-de-buller-tranquillou (c’est affreux ces gosses, ça ne sait pas se surveiller tout seul à la plage, non mais vraiment c’est une honte, ça devrait être livré finis ces machins-là), et balancée sans trop d’égard dans un seau Ploum (maintenant, ça doit être Dora, je n’ai pas trop suivi l’évolution de la chose) pour y rejoindre une loche obèse et des mini crevettes déjà trop défraichies pour être mangées sans risque, avant d’être ramenée en haut de la plage, sous un parasol certes mais en haut de la plage, à tenter de survivre au gobis agressifs (moi je connais surtout le paganel et celui à grosse tête) et à la loche (vous coloriez celle de la photo en noir et vous obtenez un joli poisson, ainsi qu'un délicieux apéro breton pour chat) qui prend toute la place, avant d’être remise à l’eau dans cinq heures, avec de la chance, larguée au bas de l’eau, loin des cailloux, dans des vaguelettes de rien que je ne pourrai pourtant pas supportées en raison de ma faiblesse et de mon manque d’habitude (je suis un crabe vert, ne l’oubliez pas), bref, alors que je soupirais après cet ersatz de fraicheur, alors que je maudissais plus que jamais le chaud, le soleil et l’été en vrac, j’ai reçu le coup de fil salvateur, le coup de fil attendu, la voix du Messie pour ainsi dire, m’annonçant qu’Ordimini était prêt. Oui, prêt.

Et donc, je vous le dis, la chaleur c’est le mal, et le contrat de confiance c’est rien que des menteries. Je vous le déconseille vivement si vous tenez à adopter un ordi tenant plus de quatre jours et réparé en mois de trois semaines – car après quinze jours on s’avise de vous demander de rapporter l’emballage – heureusement que pour d’obscures raisons tenant à votre hérédité et vos nombreux séjours en Allemagne vous ne l’aviez pas jeté – sans quoi rien ne sera possible. C’est bien connu, pour réparé un ventilateur il faut un bout de carton.

Je n’étais pas contente du tout, d’une humeur de dogue – mais de dogue assommé, rapport à la chaleur – et pour la première fois de ma vie j’ai râlé très très fort sur quelqu’un au téléphone, qui n’en avais rien à cirer – d’ailleurs, le vendeur en électroménager n’en a globalement pas grand-chose à cirer de pas grand-chose – mais dieu que ça fait du bien ! Je note donc pour plus tard : à recommencer toutes les fois que l’envie/le besoin s’en fera sentir.

Mais maintenant que je suis redevenue d’excellente humeur – du vent, un ordi, un super concert hier soir et des amis avec qui partager du rosé, que demande le peuple – je peux revenir ici sans craindre de vous faire fuir définitivement. Et tenter de sortir ce cabinet de curiosités du coma profond dans lequel il s’est retrouvé plongé à l’insu de mon plein gré.

On va commencer par un petit roman sans prétention, et sans conséquence non plus, reçu dans le cadre de l’opération « Masse critique » de Babélio. C’était ma première participation ; l’organisation est fort réussie, le roman un peu moins.

51P6sKnJlyLNous sommes en Bretagne, côté sud, vers Quimper peut-être, ou Lorient ? Vincent Laffargue, commissaire de police et navigateur averti, part sur les traces de celui qui a sans doute agressé sa femme et s’est sauvé en volant un bateau. Sur les traces, ou plutôt dans son sillage puisque c’est une Traque en haute mer dans laquelle l’auteur, François Ferbos, nous entraine. Haute mer, haute mer… dans le dernier tiers du roman, quoi ; avant on reste beaucoup près des côtes. Je pinaille ? Oui, je pinaille.
Mais ce roman-là m’a agacée, que voulez-vous. D’abord, beaucoup trop de descriptions techniques sur les manœuvres nautiques. Certes un petit glossaire à la fin éclaire bien des choses, mais enfin, même moi qui aime la mer, je n’en pouvais plus de ces manœuvres inlassablement racontées en détails. A mort les détails techniques ! Vive la littérature qui exprime, qui fait rêver, qui fait sentir ! Et puis les passages à terre ne sont guère mieux écrits : c’est souvent maladroit, un peu lourd, les personnages n’ont pas beaucoup  d’épaisseur, ni de finesse (oui, c’est paradoxal, mais je suis sûre que vous comprenez – non ?) et on ne s’y attache pas. L’auteur s’est fait plaisir à raconter ce périple marin, mais le lecteur, lui, n’en ressent pas grand-chose ; l’éditeur indique « roman maritime » sur la couverture, mais il faut plus que la mer pour faire un roman maritime. Je repense à Conrad, à Coloane et son Dernier mousse, aux feuilletonistes du XIXe siècle, grandiloquents mais passionnants.
L’éditeur, d’ailleurs, n’a pas fait son travail. Je veux bien croire que Le Télégramme n’ait pas les moyens de Gallimard, mais enfin, on ne fait pas de relecture, dans les petites maisons ?
A la première page, je savais déjà que François Ferbos et moi, on n’allait pas être copains : « Les fins d’après-midi du début de l’automne en Bretagne était trop belles pour que le commissaire Laffargue dissimule son plaisir à retrouver le grand air et les longues lumières chaudes des soirées bretonnes. » Si vous n’avez pas compris qu’on est en Bretagne… L’ensemble est un peu à cette image : trop de détails inutiles, une langue hyper-descriptive et pas du tout évocatrice, des mots pour dire et pas pour faire rêver. Le sommet étant atteint à la page 182 : « La mer grise et moutonneuse était déserte, il avait l’impression de foncer dans le vide d’un grand désert et commençait à ronger son frein, à s’ennuyer de la monotonie de la marche du bateau. » Et dix lignes plus bas : « La mer était ce grand désert sidéral… ». Entre les deux ? « aucun écho » sur le radar, une « surface vide », une « radio muette », un navigateur  « isolé », « seul », sur une « immensité  océanique ».
Que l’auteur ne remarque pas tout ça à la relecture, pourquoi pas. Mais l’éditeur, il nous fait quoi, là ? Il croit que son rôle, c’est juste de trouver un imprimeur pas cher et une jolie photo libre de droits ?

Je vous déconseille donc de suivre cette traque, même sur la plage. Reprenez donc un peu de Fred Vargas, finesse des personnages, plaisir du style, vrai suspens. Ou bien découvrez la Bretagne avec le Château d’Argol, ou cette Côte sauvage dont je vous parlerai bientôt.
Moi, tout ça m’a donné des envies de Moby dick.

23 avril 2009

Les âmes grises

Philippe Claudel, 2003


51uhQfZbcfLAu départ, je m’étais dit que ce livre reçu de ma voisine poursuivrait son petit bonhomme de chemin de lecteur en lecteur.

Oui mais.

Entre temps, je l’ai lu, ce livre. Et je suis soufflée. Découverte 2009, c’est sûr, l’un des éblouissements de ce début d’année ; avec un autre dont je vous parle bientôt, mais c’était une relecture ; avec Yourcenar, mais Yourcenar ce n’est pas pareil, je l’aime depuis longtemps.

Donc je le garde, tant pis pour vous.

Dans un petit village de l’est, bien gris, bien sombre, bien pluvieux, tout près du front mais préservé par un coteau. Il y a les notables locaux : procureur, juge, maire – un peu moins, le maire : ce n’est jamais qu’un bouseux élu. Il y a les notables d’ailleurs, un colonel ancien dreyfusard qui lisse sa moustache et fume d’affreux cigares. Il y a les carabins. La petite institutrice. Les enfants qu’on ne sait plus comment occuper. La petite ville voisine, avec son café-restaurant, sa mercerie où les veuves vendent leurs ouvrages de dames, son tribunal. Il y a tout ça, et il y a un meurtre, celui d’une enfant de dix ans, la plus belle, la fille de l’aubergiste, Belle-de-jour, l’idole, la fleur de tout un pays.

Malgré une couverture très légende d’eau de source qué s’appellerions Quézac (cette manie de reprendre des images de film pour illustrer des bouquins qui leur préexistent), le livre est un joyau. Par l’histoire, la finesse des personnages, de leur évolution, par le dénouement qui surprend le lecteur et l’étreint encore un peu plus. Par le style : je ne sais si Claudel a voulu écrire comme son narrateur l’aurait fait en 1937, ou si c’est son style naturel. Dans les deux cas, c’est somptueux : on s’y croit, c’est élégant, fin, jamais désuet et pourtant délicatement suranné ; mélancolique. Par la construction : de flash-back en flash-forward (on utilise trop peu ce mot, réhabilitons-le), de maintenant (1937) en alors (1917) en passant par avant (1914), et toutes les années de l’après, le narrateur raconte non seulement l’Affaire mais encore tout un pays, tout un monde disparu de petits villages très isolés, de classes sociales très distinctes, humbles ou méprisantes ; un monde où l’on est prié de rester à sa place, un monde où certaines choses ne se font pas, ne se conçoivent pas. Les notables sont les notables. Les déserteurs, les déserteurs. A chacun sont dû. C’est parfois un peu déroutant, cette construction, on ne sait plus toujours quand on est. Mais on s’y retrouve très vite, et je pense que mes errements passagers étaient surtout dus à ma hâte de savoir, à ma lecture goinfrerie, encore, encore, encore. Les âmes grises est l’un de ces livres qui vous fait négliger le métro qui arrive car décidément il y a trop de monde, on est bien mieux ici assis à lire ; un de ces livres qu’on ne lâche qu’au tout dernier moment pour éviter de faire tomber mémé à la sortie des escalators ; un de ces livres pour lesquels on a envie d’annuler les sorties entre amis. Un livre bref (279 pages en poche), mais terriblement intense, à en pleurer (je ne pleure jamais devant un livre. Le cinéma, c’est autre chose) dans les dernières pages.

Le personnage du narrateur, enfin, est une réussite totale : on ne sait que très tard qui il est, d’où il tient toutes ces informations. On ne lui fait pas vraiment confiance, ou peut-être si, ou bien encore serait-ce…
Le style, la richesse des personnages, l’intrigue et le petit monde qui l’accompagne, et enfin la construction parfait efont de ce roman quelque chose de précieux.

Je ne cite rien, il faudrait tout citer.

Le billet d'Agnès, et celui de Camille, qui vous donnera d'autres liens.

Entre cette lecture magique et tout le bien que j’entends de Jean-Philippe Blondel, je vais finir par me mettre à la littérature française contemporaine, dites donc. On aura tout vu.

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07 avril 2009

French Manucure

Géraldine Maillet, 2008

Voici un livre voyageur lancé par Amanda et que je retiens en otage depuis fort longtemps. La rançon ne venant toujours pas, je me décide à une libération sans condition.

Echec.

Je n’ai pas aimé ce livre, je n’ai d’ailleurs pas dépassé la page 50, si même je l’avais atteinte. J’ai oublié.
J’ai donné sa chance à ce livre, pourtant, tant le billet d’Amanda me donnait envie. Laissé de côté, un peu, attendant un moment plus propice, repris, relaissé, repris… Le bon moment ne vint jamais, sans doute n’existe-t-il pas pour ce livre et pour moi.

L’histoire se veut une sorte de Desperate Housewives à la parisienne - sauf que ces quatre copines, Clarisse, Jeanne Noé et Gab ne sont pas toutes femmes au foyer.
Il est indéniable que l’auteur à du punch et que les dialogues sont précis et travaillés. Mais ils ne m’ont pas du tout emballés à les lire. Autant j’imagine qu’on passerait, au théâtre, une excellente soirée à rire, autant la lecture m’a prodigieusement ennuyée. Jamais je n’ai réussi à m’intéresser à ces quatre filles, jamais le rythme, pourtant enlevé, du roman ne m’a emportée. Certes, je n’ai plus lu beaucoup. Mais j’ai réessayé souvent. Et au final, les discussions et les aventures de ces quatre copines, je m’en fiche. Elles peuvent se disputer ou se saouler, trouver l’amour ou se faire refaire les seins, ça m’est complètement égal.

Dommage.

Who’s next ?

Le billet de Fashion, pas emballée mais qui a lu jusqu'au bout...

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23 mars 2009

« J’aime que le temps nous porte, et non qu’il nous entraine »

Alexis ou le traité du vain combat, suivi de Le coup de grâce

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Marguerite Yourcenar est un auteur qui se déguste. Qui doit attendre les bonnes conditions, une certaine paix. Qui convient bien aux voyages en train, à l’attente, au travail buissonnier. Et qui vous éblouit, à chaque fois ; par ses histoires, ses personnages, mais surtout par son style. Sobre, fluide, évident – une simplicité qui n’est du qu’à un travail de polissage, de laquage, qui efface le labeur pour ne laisser que la beauté du résultat.

« Il est terrible que le silence puisse être une faute ; c’est la plus grave de mes fautes, mais enfin, je l’ai commise. Avant de la commettre envers vous je l’ai commise envers moi-même. Lorsque le silence s’est établi dans une maison, l’en faire sortir est difficile ; plu une chose est importante, plus il semble qu’on veuille la taire. On dirait qu’il s’agit d’une matière congelé, de plus en plus dure et massive : la vie continue sous elle ; seulement, on ne l’entend pas. Woroïno était plein d’un silence qui paraissait toujours plus grand, et tout silence n’est fait que de paroles qu’on n’a pas dites. C’est pour cela peut-être que je devins musicien. »
(p.29)

C’est du moins comme cela que je la considère depuis qu’il y a quelques années je la découvris avec Anna, soror. Je ne connaissais pas ces deux titres. Alexis est son premier roman ; Le coup de grâce fut écrit en 1939. Les deux ont en commun l’amour et le désir, l’échec, l’impossibilité. Mais si Sophie se brûle les ailes à vouloir s’approcher au plus près de l’amour absolu, Alexis commence par chercher la conformité et ce que la morale exige. Alexis combat ses penchants et ses pulsions, mais, comme l’annonce le titre, ce n’est qu’un vain combat, une illusion, une lâcheté peut-être. Il entraîne dans cette illusion une jeune femme, Monique, la trompe – et se trompe lui-même – en lui faisant miroiter une vie simple et normale. Et dans la longue lettre qu’il lui écrit, on lit son enfance dans les plaines hongroises, la fin de cette Europe centrale des aristocrates ; le collège à Presbourg (Bratislava) ; la vie modeste, puis médiocre, à Vienne ; la recherche coupable du plaisir et la lutte contre ; la fausse espérance enfin que la rédemption est possible grâce à une jeune femme, riche, belle et pure. C’est un texte sublime, plein de pudeur et pourtant très clair, où Alexis se livre sans chercher la pitié – et c’est en cela aussi qu’il est magnifique : il s’est accepté, il refuse la facilité d’une vie conventionnelle et refuse aussi de faire plus souffrir sa jeune épouse malgré la façade qu’elle lui procurerait face au monde. Vivre selon les règles des autres ou vivre selon son être ; il regrette cependant d’avoir fait souffrir avec lui cette innocente Monique, qui n’a ni édicté les règles de la société ni façonné son être.

« Je me souviens aussi d’une sensibilité particulière aux contacts, je parle des plus innocents, le chatouillement d’une fourrure qui semble une toison vivante, ou l’épiderme d’un fruit. »
(p.31)

C’est une passion toute différente dans Le coup de grâce, mais c’est le même monde en déliquescence, ces mêmes aristocrates désargentés, cette même fin de siècle des années 1918-20, ces mêmes plaines mornes et venteuses. On s’est juste un peu déplacé dans le Nord : non plus l’Austro-Hongrie, mais la Courlande. Non plus les luttes internes dans une société policée, mais les lutte sauvages entre les Rouges et les Blancs, et la société réduite à ces soldats dans un château isolé, autour d’une jeune fille à l’unique robe de bal, portée une unique fois. C’est l’un des soldats qui raconte son histoire : Eric von Lhomond. Prussien, français, balte. Fier, altier, séduisant, plein de principes et noble car il les suit, quoi qu’il lui en coûte. Plus de vingt ans après, il raconte Sophie, la sœur de son ami Conrad et la demoiselle du château, obligé de faire lessive et ménage, de servir ces hommes et de s’en faire, malgré tout, respecter. Se consumant d’amour pour Eric, s’offrant, avouant, refusée. Blessé. Il y a un peu d’Orgueil et préjugés dans cette histoire-là : l’amour offert désespérément et rejeté, l’amour qui se développe imperceptiblement peut-être, par vanité d’abord, par attention ensuite à cet être qui jamais, sans l’aveu, n’aurait eu le moindre intérêt. Mais c’est bien tout : le jeu trouble de celui qui veut bien être ami mais refuse d’être amant, les provocations de celle qui se croit ignoble et marquée, pour qui rien n’a plus, sans doute, d’importance.

« Je ne l’aurais pourtant pas regardée deux fois, si elle n’avait pas eu pour moi les seuls yeux qui importent. »
(p. 180)

Et l’issue absolument tragique, atroce. Sophie qui n’est plus elle-même, déjà, mais qui a été jusqu’au bout d’elle-même. Eric qui a, lui aussi, atteint son sommet, mais se reproche, peut-être, ses hésitations. C’est, là encore, la question d’un choix, celui de la facilité et de la convention, mais du renoncement et du mensonge ; ou celui du doute, du questionnement, pour être sûr d’agir selon son âme et conscience.

« Je n’étais pas heureux, à Wand, avant votre arrivée. Ensuite vous êtes venue. Je ne fus pas non plus heureux à vos côtés : j’imaginai seulement l’existence du bonheur. Ce fut comme le rêve d’un après-midi d’été. »
(p.91)

Dans les deux récits, les personnages ont une exigence vis-à-vis d’eux-mêmes qui empêche toute résolution heureuse et pacifique de l’histoire. Le tout soutenu par la finesse des sentiments et des émotions, par l’exploration psychologique impitoyable menée par l’auteur, par le rythme de ses phrases et leur respiration (Marguerite Yourcenar fait un usage abondant du point-virgule, j’aime beaucoup), par un langage soigné, un peu désuet, jamais ampoulé ni forcé. Ce sont des histoires tristes, affreuses sans doute pour Le coup de grâce. Mais elles possèdent aussi une lumière violente qui n’est pas du seulement au style époustouflant de Marguerite Yourcenar. La lumière pure des êtres qui acceptent la souffrance plutôt que le mensonge, la lumière du choix juste, malgré tout. Une lumière fascinante qui laisse le lecteur un peu envieux de n’être pas tel, mais un peu soulagé aussi de n’avoir pas de ces exigences douloureuses.

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05 février 2009

L’œil du silence

Marc Lambron, 1993 (prix Femina)

31TGA0AYH0L__SL500_AA240_Est-ce que je suis trop exigeante avec les livres ? Est-ce que j’en attends trop ? Est-ce que je ne devrais pas me contenter d’un peu de plaisir plutôt que de vouloir toujours être transportée, oublieuse du monde et de moi-même, bouleversée ?

Il y avait pourtant beaucoup de choses, dans ce roman de Marc Lambron. Après mon billet sur Lee Miller, Cécile me l’avait suggéré. Ce n’est pas une biographie, mais Lee est le personnage principal. On la rencontre, par les yeux de David Schuman, le narrateur, en août 1944. Paris tout juste libéré, Hôtel Scribe base des transmissions américaines et des journalistes anglophones, Lee détonne avec sa blondeur et son élégance, à peine atténuée par la vareuse règlementaire. Seule femme au milieu de ces reporters avides de scoop, elle voit le monde par son Rolleiflex, elle a le visage impénétrable, un peu moqueur peut-être, elle est perdue. David lui propose de faire équipe. Lui écrit pour Life, elle photographie pour le Vogue anglais ; ensemble ils suivent la campagne d’Alsace, la prise de Munich, la découverte de Dachau, la fin de la guerre. Ils poursuivent jusqu’à Budapest où les fantômes du passé boivent du whisky américain dans les fauteuils poussiéreux du Park Club, en attendant la prise en main par les Soviétiques. Et puis Bucarest, et puis la campagne roumaine, jusqu’au bout de l’Europe, jusque là où plus rien n’est à raconter, à photographier. Et entre les étapes de cette traversée européenne, les fragments de la vie de Lee s’organisent, sa traversée du monde, des hommes, de la vie.

Le style de Lambron est extrêmement évocateur : on y est. Plus exactement, on voit le monde qu’il nous montre, les surréalistes, les studios, les séances de pose, les riches mondaines, les bals décadents. Mais je ne suis jamais rentrée dans l’histoire, je suis toujours restée spectatrice extérieure. Et à la longue, le roman devient poussif, on est engluée dans cette remontée du temps et de la guerre qui n’en finit pas. Peut-être que c’est voulu : après tout, David n’entre pas non plus dans la vie de Lee, elle reste maîtresse de ce qu’elle livre ou non. Et les deux reporters sont pris dans la guerre qui finit et que les laissent désorientés, hébétés, sans plus savoir que faire, sans raison de vivre. Mais ce n’est pas une raison pour infliger ça au lecteur, et le roman aurait gagné à perdre une petite centaine de pages – il en compte 470. Car c’est un roman bavard, et c’est aussi pour ça que je ne suis jamais vraiment rentrée dedans : David Schuman analyse, dissèque, repense à sa vie. Il est peut-être difficile de faire parler un homme de soixante-quinze ans qui se penche sur son passé quand on en a quarante de moins ; mais pourquoi se répéter autant ? Pourquoi trois ou quatre paragraphes, à plusieurs reprises, pour dire encore ce que le lecteur a bien compris, merci ?

J’ai eu finalement l’impression d’un exercice un peu vain. Marc Lambron enchaîne les phrases plus ou moins recherchées et s'écoute un peu écrire. Je n’ai pas compris non plus ce choix de prendre pour héroïne une femme qui a existé et de lui inventer une vie. Que Marc Lambron n’ait pas eu envie d’écrire une biographie, je le conçois fort bien. Mais dans ce cas, pourquoi s’infliger les contraintes d’un personnage réel ? Et peut-on même fantasmer ainsi sur une vraie personne ? On me répondra : Alexandre Dumas. C’est vrai. Mais chez Dumas les choses sont plus claires : ce sont des romans historiques qui prennent des libertés. L’œil du silence n’est pas un roman historique et il invente la psychologie de Lee ; difficile de démêler les choses. Marc Lambron joue avec les ombres, avec la littérature, et David Schuman est le double du vrai Dave Scherman qui accompagna Lee. J’ai cru d’abord que c’était le vrai Dave que Marc Lambron faisait parler, jusqu’à ce qu’internet ne m’affirme le contraire. C’est aussi le sens du dernier chapitre : David Schuman se demande si cela a bien existé, si peut-être cela n’existe que par le lecteur. Intéressant, mais ça vient trop tard, je trouve. Le reste du roman ne suit pas vraiment cette ligne et c’est dommage.

J’ai lu jusqu’au bout, donc, mais avec peine, parfois en diagonal, avec lassitude aussi à la fin. Je ne crois pas que je retenterai Marc Lambron.

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28 janvier 2009

Oh, mais alors le monde n’est pas tout rose ?

Le pays sans adultes, Ondine Khayat, 2008.

J’ai longtemps hésité à faire un billet sur ce bouquin. Et puis, on me l’a envoyé, c’est un livre envoyé par Chez les filles, alors l’accepter c’était aussi accepter implicitement d’en parler.

Et après tout, si les livres sont mauvais, il faut le dire aussi.

41tiQLxqwgL__SL500_AA240_En lisant la présentation de l’éditeur, je m’étais pourtant dit que ça ne sentait pas bon. Mais que voulez-vous, un auteur qui s’appelle Ondine Khayat, comment y résister ? Oui, je sais, c’est très bête, mais c’est souvent comme ça que je me laisse tenter par un bouquin : la beauté du titre, ou l’exotisme du nom de l’auteur.
Evidemment, ça ne suffit pas à faire un bon roman. En l’occurrence, c’est un mauvais roman, mais c’est aussi un roman terroriste, et j’ai horreur de ça.

Slimane vit avec sa mère et son frère et son père les bat. Il est alcoolique, chômeur chronique, stupide, et violent. Un jour, le frère se suicide. Slimane veut l’imiter, il se retrouve à l’hôpital avec plein d’enfants qui ont des problèmes : il y a la petite anorexique, celui qui s’automutile, les petits cancéreux qui vont mourir. Et puis un peu plus loin il y a la vieille dame acariâtre-mais-qui-va-retrouver-le-sourire-au-contact-des-enfants-innocents. Il y a la naïveté artificielle de Slimane et ses questions étudiées à l’imam. C’est insupportable de mièvrerie et de clichés ; c’est pire qu’un mauvais téléfilm de service public.

D’abord, c’est mal écrit. Le narrateur, c’est Slimane, onze ans, mais on sent toujours la main de l’auteur derrière, la confection d’une pseudo innocence qui devrait nous rendre Slimane crédible. Il y a longtemps que je n’ai pas relu de livres jeunesse et je ne les ai pas sous la main ; mais je suis bien convaincue que jamais je n’en ai lu d’aussi faux. Sans compter que le petit Slimane, il n’est jamais sorti de sa cité, mais il sait drôlement bien décrire ce qu’il ne connait pas. Il n’a jamais vu la mer, ni les algues, ni les embruns, mais il voit tout de suite que les algues, ça sent « comme un marécage avec de l’oxygène »… (p.65)
Et puis ça dégouline de bons sentiments, de simplicité, de prémâché. Oh, le petit Slimane qui veut devenir prophète pour aider les gens ! Comme il est mignon ! Comme il est courageux !
Oh, la petite Valentine qui ne mange plus ! Comme elle est triste ! Et puis bien sûr, ils s’entraident, ces enfants, ils s’aiment, se soutiennent, et vont se guérir l’un l’autre. Ben voyons. Une guérison psychique en deux coups de cuillère à pot, c’est tellement crédible !
Simplicité aussi dans la famille de Slimane : forcément, ils sont pauvres, banlieusards, avec pour seul horizon Bel-Est où on joue à voyager sur les escalators. Forcément la mère trime comme femme de ménage dans un hôtel qu’on imagine être un Formule 1 et le père est un infâme alcoolo sans éducation qui reproduit le schéma familial. Forcément la famille est très isolée, les voisins ne disent rien. Mais pourquoi ne disent-ils rien ? L’auteur s’en moque ; elle reste sur son petit noyau misérabiliste et ouh lala mon dieu que c’est triste, snif snif.

C’est pour ça que j’ai qualifié ce roman de terroriste. Je ne l’ai pas fini, avant la moitié je n’en pouvais plus de ce monde binaire et mal écrit. Mais j’ai survolé le reste, et j’ai beaucoup pleuré; n’allez pas croire que j’ai un cœur de pierre. Simplement je considère que les bons sentiments gnangnan ne suffisent certainement pas à faire un bon roman, et surtout je déteste qu’on m’oblige à éprouver quelque chose. Un peu de finesse, que diable ! Pas ces énormes panneaux qui me disent que là, ce serait bien de pleurer, et là, un peu d’indignation s’il te plaît, voilà, c’est bien, tu es une gentille fille.
Il ne s’agit pas du tout de contester la souffrance des familles battues, ni la sincérité de l’auteur. Simplement le résultat est mauvais, et ce n’est pas parce que le thème est important qu’il faudrait dire le contraire.

En plus de ça, je trouve que l’auteur choisit l’outrance et la caricature au détriment de l’efficacité. Je le disais plus haut, la famille cumule à peu près tout dans le genre sordide. Comme si la violence du père venait forcément de son enfance battue, comme si seuls les pauvres étaient dans cette situation, comme si l’argent et la culture prévenaient de ces maux. C’est peut-être un beau rêve, mais c’est faux. Et la démonstration de l’auteur n’a aucune force – d’ailleurs, ce n’est pas une démonstration, c’est juste un tire-larmes – parce qu’elle refuse la complexité du monde réel. Dans le monde de Slimane, les pauvres sont malheureux, les docteurs sont gentils, les enfants sauvent le monde et tout finit par s’arranger : le père part, la mère est aidée, Slimane rentre à la maison, dans une nouvelle vie.

41s1Nt3uPML__SL500_AA240_Si vous voulez lire un bon roman sur ce thème, lisez plutôt L’hibiscus pourpre, de Chimananda Ngozie Adichie. Là aussi, une famille battue, un père violent. Mais la famille est riche, en vue, il y a la subtile différence entre la vie privée et la vie publique, il y a tout un contexte : la révolution au Nigéria, l’opposition modernité/tradition, la religion extrême. Et puis c’est bien écrit ; et c’est la vie, ni toute noire ni toute blanche, avec ses échecs et ses malheurs, ses problèmes non résolus aussi. L’hibiscus pourpre ne vous tirera peut-être pas autant de gros sanglots que Le pays sans Adultes, car il ne contient pas d’effets faciles. Mais là où Ondine Khayat se contente de vous conforter dans votre bonne conscience et votre charmante indignation, Chimananda Ngozi Adichie vous bouleversera bien plus sûrement et durablement. Un vrai malaise, pas un ersatz de colère. Et c’était son premier roman.

A peu près tout le monde a aimé (liste des billets chez Maijo, moi j’ai la flemme de tous les lister !) ; sauf Magda qui fait les mêmes critiques que moi. Et aussi Leiloona, c'est merveilleux, nous sommes trois!

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