Vilain défaut

le blog curieux d'une rêveuse-voyageuse...

21 novembre 2008

Le charme des après-midi sans fin

Dany Laferrière, 1997

Haïti, ses pauvres, ses cyclones, ses révolutions.
Son café, aussi.

9782842611545
Et encore Vieux Os, qui vit avec sa grand-mère Da ; les copains, Frantz et Rico. Et puis les filles, intrigantes, malicieuses, ensorceleuses. Vava la jolie, Didi, Fifi, Edna, et toutes les autres.
Les promenades sur le port après l’école, les petites combines, la drague, le missionnaire fou, la vieille un peu sorcière, un peu diseuse, un peu seule, les chevaux magnifiques de Rodriguez. Le charmant petit notaire Loné et toute sa collection d’antiquailles, qu’il n’a jamais pu se résoudre à vendre dans son magasin. Les sorciers, le vaudou, le juju, les fantômes et leurs fêtes.

« Où sont Frantz et Rico ? Où est Vava ? L’intensité de Fifi me manque déjà. Où est cet imbécile d’Auguste (même lui m’est indispensable). Soudain, une marchande de rue passe en hurlant sa marchandise. Une voix criarde, aiguë, stridente, à vous briser les tympans. Une voix humaine. Je l’écoute, un moment, avec ravissement. Je recommence à respirer normalement. Elle continue son chemin en direction de la Croix du jubilé. Elle doit être à présent près de la maison des Rodriguez. Dans une minute, je ne l’entendrai plus. Cette voix qui semblait si puissante, il y a quelques instants, va s’éteindre. Da dit que c’est ainsi la vie. Un moment, vous êtes, là, on ne voit que vous, on n’entend que vous, on ne parle que de vous, et un autre moment, on ne se souvient même pas de votre visage. Moi, je veux me rappeler toujours des yeux de Vava. »
(p. 38)

Da qui raconte l’histoire de sa famille, le grand-père, les enfants, la demande en mariage. L’histoire des plantations de café, du commerce et de la faillite du grand-père. L’odeur du café, entêtante, qui vient des sacs abandonnés là et des tasses fumantes que da sirote tout le jour et offre à qui vient.

« Da reste assise sur sa chaise de Jacmel (sa préférée), près du feu. Elle a l'air endormie comme ça, mais je sais qu'elle réfléchit. De temps en temps, je l'entends marmonner quelque chose que je ne aprviens pas à déchiffre. Je voudrais avoir des dents dans mes oreilles pour pouvoir mastiquer calmement ce qu'elle dit
(p. 171)

Thérèse, qui va se marier et court les boutiques malgré le couvre-feu et les soldats ivres. Thérèse qui a peur de sa nuit de noces, car il ne fait pas bon être encore vierge à quarante ans. Thérèse qui parle et qui virevolte.

« Il a cette qualité qu'ont rarement les autres vivants, il est vivant. »
(p. 39)

Les fêtes après l’école, et l’enterrement du fils d’Izma. La crainte de la tuberculose, et les fièvres qui arrivent.

La fièvre, oui, qui saisit certains, la lutte entre gouverneur et préfet, les hommes arrêtés, les hommes battus à mort, les gens coursés, les marchés dévastés. Da, toujours solide, toujours debout, avec son café, Vieux Os jamais bien loin, et Marquis qui hurle à la mort.

Et puis le départ, vers Port-au-Prince et les études secondaires, l’arrachement, les larmes, le « non » de Vieux Os et le « si » de Da qui n’en peut plus de devoir le dire, de devoir le faire partir, partir loin de Petit-Goâve, loin des hommes un peu fous, loin du café qui a fait faillite, de la boue, de la tuberculose et des fantômes. Loin de Vava, et le livre se termine sur un baiser par la fenêtre, un baiser de douze ans, un baiser unique et éternel.

« J’ouvre la bouche, mais aucun son ne sort.
- Parle, Vieux Os. Laisse aller ton cœur…
J’ai la gorge complètement nouée.
- Sauvez-nous !
- Bravo, dit Da en applaudissant, je suis sûre qu’ils t’écouteront. Ton cœur est pur.
Je suis allé m’assoir dans un coin, près de la panetière. Les mains moites. Je viens de parler aux morts.
»
(p. 208)

Ce charme triste et lent des après-midi de Petit-Goâve.

C’est son histoire que raconte Dany Laferrière et c’est cela sans doute qui rend le récit si beau. Ce n’est pas qu’une succession de tableaux, de moments, qui finissent par former une histoire ; non, c’est une galerie de portraits pleine d’amour et de nostalgie, une galerie de ce qui n’est plus, ni le Petit-Goâve de Vieux Os, ni les copains, ni l’odeur du café de Da. Et puis passage brutal a l’âge adulte d’un gamin qui observe et qui rêve, et qui doit d’un coup devenir celui qui va chercher la poule de la vieille voisine malgré le couvre-feu, celui qui doit partir, celui qui est assis à l’arrière du camion et qui regarde les autres, l’autre, devenir de plus en plus petits, si petits, tout petits.

« La fenêtre se referme doucement, comme une carresse sur ma joue.
Je suis mort.
»
(p. 291)

Je n’aime pas le café, et pourtant j’aurais voulu en boire. C’est la seule chose, sans doute, qui sache accompagner ce récit. Qui s’accommode de sa légère amertume et de son velouté. Qui vous laisse étrangement réchauffé, apaisé, et pourtant un peu triste.

20 juin 2008

Rue des Pas-Perdus

trouillotLyonel Trouillot, 1996

« Vous savez, monsieur, même pour une vieille femme comme moi qui n’a ni désirs ni reproches, le plus difficile c’est le couteau, y a toujours une arme quelque part, dans une rue, sur une étagère, qui guette tes laisser-aller et qui te dit prends moi. »
(p. 97)

Ce livre-là fut acheté presque sans conviction, par politesse. Le premier auteur de la rangée, j’ai oublié lequel, ne m’intéressait pas, et de toute façon il était caché derrière ses lecteurs. Le second, un arrêt, un livre. Le troisième, un arrêt, un livre. Le cinquième, un arrêt prévu, un livre en vue. Passer devant le quatrième comme si de rien n’était ? Un pauvre sourire ? Impossible de me réfugier derrière les lecteurs :  il n'en a pas en ce moment. Il a l’air gentil. Il est tout seul. Il m’a forcément vue m’arrêter chez ses voisins, il me verra aussi à sa droite.

Alors je m’arrête. Je prends le livre le plus fin – le moins cher. Je lui demande quand même si c’est bien de commencer par celui-là ; il a l’air aussi intimidé que moi, plus même. De toute façon, il est publié par Acte Sud en France, gage de qualité, non ?

Oui.

« Un mur ça se construit, ça ne s’invente pas d’un battement de cil, j’ai eu peur, monsieur, parce qu’en fin d’inventaire, je ne savais plus qui j’étais, où j’étais, je savais seulement que dans mon mauvais rêve ou mon mauvais réveil j’avais été pendant longtemps aussi aveugle que la violence. »
(p. 29)

Le livre est fin, ça oui, il est vite lu, mais il n’a rien de facile, ni de léger. Trois personnages racontent, en alternance, les événements d’une nuit terrible, fantasmée peut-être, amplifiée, à la manière d’un conte qui aurait pris vie dans les ombres du mur derrière le griot. (Sont-ce des griots à Port-au-Prince ?)
Il y a la vieille maquerelle attentionnée avec ses filles, le chauffeur de taxi mi-affolé mi-résigné, et le jeune intellectuel distant. A vrai dire, on ne sait pas vraiment s’il est jeune, mais il a des activités de jeune intellectuel : séduire sa collègue un peu revêche, discuter la nuit avec ses amis, rêver le monde avant que de le changer. La vieille pute, elle, se fiche bien de changer le monde. Elle veut juste qu’on lui fiche la paix et qu’on la laisse mener sa maison tranquillement. Elle a vécu bien longtemps, elle veut maintenant un peu de calme, de la facilité, presque. Le chauffeur de taxi regrette sa Toyota, qui lui fut si fidèle et lui permit d’élever les Jumeaux, sillonnant les rues avec des clients tous pareils, tous différents.
Ils ne racontent pas vraiment leur vie, lâchent seulement quelques bribes au milieu de leur récit de La Nuit*. Pas exactement la même, et pourtant la même aube de destruction, de sang, d’espoirs et de vies brisés.

« Au début, c’était pas facile, je n’arrivais pas à localiser les rues. C’est une grande ville même si les avenues ne ressemblent en rien à celles qu’on voit au cinéma. Chaque rue c’est quelqu’un à part, c’est comme les enfants d’une même famille, ça se ressemble et ça se ressemble pas. Tu comprendras quand tu connaîtras mieux le boulot. Certaines sont d’une étroitesse qui fait pitié, y en a des malingres, des tordues toujours de mauvaise humeur même le jour des Rois ou le jour de la finale du championnat de football, d’autres auxquelles on fait une beauté les jours de parade ou de procession, de vieilles coquettes qui boivent en cachette et préparent autant de mauvais coups qu’elles en ont reçu. »
(p. 34-35)

L’écriture de Lyonel Trouillot est magnifique. Il trouve pour chaque personnage une voix propre qui rend inutile toute précision : de chapitre en chapitre, et au-delà de ce qui est raconté, on sait qui parle. Chacun prend corps par son Verbe, son rythme. La vieille maquerelle un peu obséquieuse et sans répit, le chauffeur de taxi qui oublie de respirer, et le jeune intellectuel aux phrases équilibrées et calmes. Lui se demande se que change La Nuit dans sa morale quand les deux autres la subissent physiquement et économiquement.
Le prologue est un peu inquiétant : le lyrisme de Trouillot, ses mots compliqués et emmêlés m’ont fait peur. Et puis ça se calme – un peu. Le lyrisme reste, le souffle emporte tout : le lecteur, ses craintes, le monde, les habitants de cette ville.

« Le chauffeur chantait avec la radio. Paresseusement l’opérateur de nuit laissait courir sur le plateau un vieux disque de Julio Iglesias. Au moment où nous descendions du taxi, la voix du matador castré qui, depuis des heures, des années, n’en finissait pas de ne pas changer, fut interrompue par le mot COMMUNIQUE. »
(p. 32)

Les mots changent les massacres en fantasmagorie. Les mots restent durs, et deux ou trois scènes m’ont fait hoqueter. Lyonel Trouillot ne cache pas les affrontements de son pays derrière de jolis mots pittoresques et vaguement cruels pour Occidentaux. Mais il les transforme toutefois en littérature. C’est un hommage magnifique aux victimes, au peuple, aux gens de cette ville où l’on trouve parfois, par hasard, une rue des Pas-Perdus, qui pourrait bien vous sauver.

« Mais les souvenirs se brouillent dans ma mémoire, et j’ignore des deux fins laquelle correspond à la réalité. J’attends la prochaine nuit pour trancher. Je veux dire la même. Qu’est-ce que vivre quand la mort met la vie en demeure ? Quand on n’a pas les moyens de ses désirs. Quand des voix extérieures qui ne sont pas des voix, rien que des ordres opposés, des tyrannies de fossoyeurs, choisissent nos rencontres, coordonnent nos parcours. André dirait que cela n’a point d’importance, que l’histoire n’a pas le temps de s’arrêter à ces détails. Mais nulle histoire humaine n’est une petite histoire. »
(p. 135)

*C’est moi qui mets les majuscules.

Posté par vilaindefaut à 23:15 - Haïti - Commentaires [7] - Permalien [#]
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