18 novembre 2008
Les petits péchés
David Shahar, 1994 (traduction française)
Il y a plusieurs années que je voulais lire Shahar. Depuis que, par hasard, j’avais vu un bout de documentaire sur lui. La lumière de Jérusalem, le rythme du film, la voix de Shahar, je ne sais, mais j’avais été attirée par ces livres. Sans doute aussi le fait de ne pas connaître la littérature israélienne et d’en découvrir soudain l’un des faiseurs. Et puis Shahar s’est longtemps dérobé : nom oublié, livres introuvables, trop chers… Jusqu’à un coin de bibliothèque où il m’a accosté comme une vieille connaissance, comme une évidence. Et voilà, il était chez moi, dans mes mains, et j’ai tout de suite basculé dans les ruelles de Jérusalem d’avant Israël, avant la Shoah, ou juste après peut-être. Il y a les sionistes, il y a les Juifs qui arrivent du monde en permanence, et puis il y a ce narrateur qui vous dit « je » et que vous croyez pouvoir confondre avec Shahar lui-même. Il est mort en 1997, c’est sûr, il vous raconte ici ses souvenirs. Et puis ce narrateur prend un prénom dans l’une des nouvelles – oui, je ne l’ai pas dit, ce texte est un recueil de six nouvelles – et dans la suivant, patatras, c’est le petit frère de ce prénom qui parle, toujours « je », un « je » qui a six ans, quinze ans, vingt ans, trente-neuf dans la dernière, où il s’interroge sur ses motivations d’écrivain, sur ce qui l’a poussé à mettre le monde en mots plutôt qu’en images.
Qui est ce narrateur au fond, peu importe. Shahar a un talent merveilleux : celui du conteur. Dès les premières pages, j’étais conquise. J’ai pensé un peu à Naguib Mahfouz (dont je ne connais pour l’instant que les très beaux Récits de notre quartier), parce que ce sont des voisins, qu’ils vivent sous le même soleil, dans les mêmes maisons simples, dans les mêmes odeurs d’épices – tout entières ici laissées à l’imagination du lecteur. Mais aussi parce qu’ils ont la même simplicité évidente, la même douceur des mots, le même amour des gens.
Les petits péchés que raconte Shahar sont les péchés ordinaires des hommes, un peu médiocres parfois, un peu compromis, un peu faibles. Il y a les oncles du narrateur qui n’ont jamais su aller au bout de leur talent et qui ne sont pas devenu ce concertiste, ce peintre immense, cet écrivain majeur qu’on aurait pu croire. L’un est mort, l’autre, Lipa joue du violon dans un café, le troisième, Tsémah a arrêté de peindre pour ne pas échouer, c’est un avocat, qui trompe sa femme Rachel, même lorsqu’elle est mourante (Sur les rêves). Il y a le petit médecin de la rue des Abyssins, marié à la si jolie Nicole, qui s’ennuie loin de Paris. Le petit médecin est un ami de Lipa – le même ? – qui accueille avec joie, à l’improviste, le neveu de Lipa de retour de son service militaire – le même narrateur ? Et puis Nicole, œil de biche et formes sensuelles, trop jeune pour le petit médecin, trop frivole, trop pleine de désir. Dans Les petits péchés, c’est encore un adultère, encore une trahison : Zerah, encore un oncle du narrateur, se confie soudain à une jolie jeune fille, après qu’une femme a fait un scandale dans son honorable librairie. Il reste trop longtemps avec la jeune fille, trop tard, et sa femme soigne sa migraine avec un dérisoire turban humide. Mais ce n’est pas le seul péché : il y a aussi la suffisance de ses fils qui sont persuadés de savoir ; il y a le mépris envers le benjamin, Chaïque, simple d’esprit toujours gentil, toujours bousculé. Brouria est la nouvelle la plus courte : il y est encore question d’amour et d’abandon. C’est Brouria, dont on n’est même pas sûre que ce soit le prénom, qui est abandonnée, seule dans un hôpital psychiatrique. Le narrateur finance des études de psychologie en faisant un service de nuit à l’hôpital. Il révise son examen et discute parfois avec le vieux Kagan, sénile ou abusé, on ne sait. Et Brouria se lève la nuit et tremble de froid ou de solitude, et au matin l’infirmière Greti revient.
Puis c’est Le pharmacien et le salut du monde, drôle d’histoire qui débute par les boutons d’acné du frère du narrateur et continue par le sionisme, prétexte au portrait d’un engagé politique enflammé et de trois gamins perdus dans un conflit dont ils ne connaissent encore rien. Et le recueil se ferme sur la Première leçon, lorsque le narrateur, en France, se souvient de sa grand-mère si dure qui prétendait lui interdire de dessiner parce que c’était shabbat et que même les petits garçons de cinq ans doivent le respecter. Crise, colère, fuite, et là encore le souvenir presque anecdotique sert à faire surgir une Jérusalem disparue, celle d’avant la modernité, celle où on se lamente sur la disparition d’un poêle du temps des Ottomans qui chauffait si bien, celle où il y a déjà les Arabes et les Juifs qui s’ignore, mais encore les Anglais. Et le narrateur de se demander pourquoi il se souvient, pourquoi il écrit, pourquoi pas plutôt aller sur les bords de Marne draguer les jolies françaises aux longues jambes. C’est la nouvelle la plus étrange, dans laquelle le narrateur rêve à moitié et reprend ses rêves et fantasmagories d’enfants, le gaz du poêle se faisant château merveilleux et dragons, et les hublots de l’avion dans le ciel faisant d’un coup ressurgir le poêle, et la grand-mère. Et l’écriture, pour payer l’impôt de la nostalgie, la nostalgie de l’âme, avant de surmonter les obstacles du chemin.
C’est toujours un homme fait qui raconte ces souvenirs, même si seule la dernière nouvelle précise l’âge de celui qui parle. Et se mêlent alors l’instant présent, le très lontain, le passé proche, l’hier et l’avant-hier. Parfois on ne sait plus à quel moment on est, et c’est très bien. Alors qu’il commence à conter un souvenir, le narrateur soudain raconte autre chose, fait un détour, un portrait, et revient au souvenir, et tout est à sa place pourtant.
Et le narrateur, toujours, d’observer les autres comme au théâtre, et de voir les faiblesses et les accommodements de tous (dans Sur les rêves, il surprend son si sérieux oncle Tsémah en flagrant délit de jeu, puis de mensonge). Ces petits péchés qui font l’humanité, et font grandir les petits garçons, parfois à retardement.
PS : J’avais l’impression que Shahar était un écrivain plutôt important. Or on trouve peu d’informations sur lui sur internet, et même pas d’image de ce livre. Alors je vous ai mis une photo de lui, et je pense que c’est pour son visage, son regard et son sourire que j’avais eu envie de le lire. Il a reçu le prix Médicis étranger en 1981.
30 juillet 2008
Soudain dans la forêt profonde
« Du matin au soir, un léger relent d’obscurité émanait du plus profond des forêts, du cœur des hautes futaies de conifères cernant le village de tous côtés. Et même en été la forêt exhalait une pénombre hivernale qui se répandait sur les maisons. Les flots tumultueux du torrent aux rives écumeuses serpentaient entre les jardins avant de se précipiter dans la vallée, comme s’ils avaient hâte de se sauver le plus loin possible, en prenant le temps de maudire le village au passage. »
(p. 39)
L’un des malheureux livres exilés avec moi était ce petit conte d’Amos Oz, dédié à ses petits-enfants avec lesquels il a sans doute élaboré l’histoire, le soir en les bordant, ou l’après-midi dans un jardin ensoleillé, quand tous sont un peu trop assommés de chaleur pour jouer et courir.
Dans un village sans nom, près de la forêt, les animaux ont disparu. Seule l’institutrice Emanuela entretient leur souvenir, moquée par les enfants et désapprouvée par les adultes.
« Excepté Almon le pêcheur – mais on ne lui prêtait guère attention, car tout le monde le méprisait –, personne au village n’aurait pu apprendre aux enfants que la réalité n’est pas forcément visible, audible ou tangible, mais souvent indiscernable, impalpable, ne se dévoilant parfois fugitivement qu’à celui qui la cherche avec les yeux de l’esprit, est capable de l’entendre avec les oreilles de l’âme ou de la toucher avec les doigts de la pensée. Mais qui écoutait Almon ? C’était un vieux bavard, presque aveugle, qui palabrait à l’infini avec son affreux épouvantail à moineaux. »
(p. 50-51)
On raconte en chuchotant que c’est Nehi, le démon de la forêt, qui a emmené un beau jour les animaux. Et puis un jour c’est Nimi qui part dans la forêt pour en revenir, longtemps après, hennissant et ruant. On tente de le soigner, mais rien n’y fait et le village tout entier, puis ses parents, se détournent de Nimi et de sa hennite. L’enfant-poulain mène alors une vie semi-sauvage et solitaire. Mais Matti et Maya les inséparables ne sont pas satisfaits de ce silence honteux. D’autant que Matti en est sûr : il a vu un poisson. Et Maya est persuadée que la nuit, là où le jour les arbres sont huit, un neuvième vient se planter qui disparait avec la dernière étoile. C’est décidé : ils partent voir ce qui se cache dans la forêt.
Ce court texte est bien écrit, poétique et beau. Mais cela ne m’a pas suffit. La quatrième de couverture parle d’un croisement entre « la tradition biblique, [le] folklore yiddish et [le] conte européen ». Je ne connais pas le folklore yiddish ; mais j’ai regretté le manque d’ambiguïté du texte. Certes Amos Oz crée une atmosphère étrange et onirique, mais on n’a pas vraiment peur, le côté sombre de l’humain est effleuré mais la morale est trop explicite, parfois même moralisatrice. Bref, je suis tentée de dire, en exagérant, que c’est gentillet. Mais je ne le dis pas, parce que « gentillet » ne peut pas s’appliquer, dans mon esprit, à quelque chose de bien écrit.
Je crois que ce texte est finalement plus adapté à des enfants qu’à des adultes.
« Tu sais, Matti, tu n’as rien à craindre de la pénombre, la nuit va tomber un peu plus tard pour nous laisser le temps de bavarder encore un peu. Oh, et vous n’avez aucune appréhension à avoir, elle se vexe quand on a peur : cette taupe est très très vieille, et sourde comme un pot. C’est en votre honneur qu’elle a pris la peine de sortir de sa tanière pour vous sentir. Je vous en prie, installez-vous là tranquillement et laissez-la faire. Ses oreilles et ses pattes sont merveilleusement fines et voyez comme son museau rose palpite, on dirait les battements d’un cœur en émoi. Votre odeur lui rappelle des souvenirs d’avant la naissance de ses parents. »
(p.93)



