30 juillet 2009
Le coupeur de roseaux
Tanizaki Junichirô, 1932 (1997)
Depuis ma découverte éblouie de Yoko Ogawa, je sais que la littérature japonaise peut me plaire et plus encore. Face à ce court texte au prix riquiqui et à la si jolie couverture, comment résister à l’envie d’être à nouveau saisie ?
Hélas, si le saisissement était possible, il ne fut pas vraiment réalisé à la lecture de ce coupeur de roseau qui tarde à apparaître dans le roman. Certes, la manière de voir le monde et la nature, de les évoquer, de les peindre, est très délicate et évocatrice. On est d’emblée plongé dans ce Japon d’avant l’Occidentalisation, ce Japon du tournant de nos XIXe et XXe siècle, où les trains qui passent n’empêchent pas les vieilles célébrations et les codes d’honneur de se perpétuer.
C’est ainsi à l’occasion d’une fête de la Lune que le narrateur décide d’une promenade de quelques heures, solitaire, pourvu d’un flacon de saké et de sa connaissance approfondie des œuvres du passé. Il choisit l’ancien palais d’un ancien empereur raffiné, confiné avec sa cour puis exilé loin de toute beauté ; mais si l’on sent très bien la nostalgie de cette nuit d’automne, les citations que le narrateur associe à tout ce qu’il voit et ressent plombent le récit. Le problème est aussi sans doute qu’en français, si les vers sont évocateurs, ils ne sont pas spécialement jolis.
Il m’aura donc fallu une bonne moitié du récit pour parvenir au moment intéressant, la réécriture par Tanizaki d’un vieux conte ; là l’érudition s’arrête, le narrateur change. Le promeneur en a rencontré un autre, un aimable vieil homme qui lui parle des beautés du lieu et de ses souvenirs de petit garçon venant ici chaque année avec son près, comme en pèlerinage, à l’occasion de la fête de la Lune. Et, toujours, ils observent les réjouissances données en l’honneur de la lune dans une maison luxueuse, où les servantes chantent, où la maitresse de maison joue de la musique avec une rare maîtrise et une grâce indescriptible. C’est elle la véritable héroïne du récit, c’est la belle O-Yû, si belle que tous l’ont toujours chéri et cajolé, ses servantes comme ses frères et sœurs. Si belle et si précieuse qu’elle ne sait plus peut-être ce que sont les émotions, qu’elle sait seulement paraître, souveraine, sublime. Après s’être dûment mariée, O-Yû s’est retrouvée jeune veuve en charge d’un fils ; elle a rencontré le père du vieux conteur qui en est tombé éperdument amoureux. Mais les conventions, les règles de la vie familiale, les obligations qu’on a envers les ancêtres et les descendants font qu’ils ne peuvent se marier. Alors il épouse la jeune sœur d’O-Yû, O-Shizu, belle aussi mais sans cette étrangeté, cette magie qui rendent O-Yû incomparable. O-Shizu sait tout des sentiments de sa sœur et de son époux. Elle a d’ailleurs accepté le mariage pour complaire à sa sœur, et elle entend que son époux reste fidèle à O-Yû. Le mariage sera chaste.
Voilà donc la situation de départ, qui évolue au gré des caprices inconséquents, ou cruels, d’O-Yû, sans cesse excusée par tous, et des initiatives d’O-Shizu. Quelques années d’un ménage à trois non consommé, quelques années d’inaccessibilité. Et puis l’enfant meurt, O-Yû doit se remarier. Et le père du narrateur d’emmener ensuite, tous les ans, voir l’inaccessible femme jouer du kodo.
J’ai beaucoup aimé cette partie du récit, beaucoup moins érudite et plus sensible que la première. En peu de mots et sans appuyer, l’auteur crée un climat étrange, pas vraiment pervers, mais pas vraiment sain non plus, une attente qui ne comporte aucune espérance, une vie qui n’est que beauté délicate et parfaite, mais sans véritable accomplissement.
Dernier regret enfin : la quasi absence de note, qui ajoutée au parti-pris de ne pas traduire certains mots typiques, rend le texte parfois un peu obscur…
05 juin 2008
Parfum de glace
Yoko Ogawa, 2002 (1998)
« Réserve de livres hermétiquement fermée. Poussière dans la lumière.
Frasil sur un lac à l’aube.
Mèche de cheveu d’un défunt formant une légère boucle.
Vieux velours passé qui a gardé sa douceur. »
(p. 32)
Hiroyuki s’est suicidé et sa compagne, Ryoko, ne sait rien de lui. Hiroyuki s’est suicidé et sa mère ne sait plus rien de lui. Hiroyuki s’est suicidé et son jeune frère Akira ne sait rien de lui. Un parfumeur, un patineur, un calculeur, un jeune homme, un homme.
« Entre réel et imaginaire, symbolique et inconscient, Yoko Ogawa atteint ici le cœur des êtres, la source de leur mémoire, pour exprimer l’indicible douleur de vivre. »
J’ai repris ici le texte de la quatrième de couverture ; je n’ai pas envie de réfléchir à ce roman.
Je pourrais vous dire maintenant toutes sortes de choses sur l’univers de Yoko Ogawa, sur ses mots, ses personnages, son Art.
Mais je ne vous dirai rien : je suis encore trop émue par ce livre et cette écriture, un chef-d’œuvre sans doute mais qui fait aussi résonner en moi quelque chose que je ne connais pas bien mais qui est, véritablement, moi.
Je vous dirai seulement que son écriture est splendide, mieux, splendide mine de rien. Et que ses histoires et ses personnages sont d’une finesse et d’une force à pleurer.
Ce roman-là est tout d’odeurs, de touchers, de sons.
Je ne sais pas si Yoko Ogawa est mon auteur préféré ; je n’aime pas trop cette manière d’exclure tous les autres. Mais ses livres sont le portrait de moi le plus juste que je pourrai jamais trouver.
PS : la couverture est magnifiquement choisie, pour le dessin, pour les couleurs et pour l’ambiance.
La traductrice est, je pense, extrêmement douée, sans elle comment toute cette magie pourrait-elle passer du japonais au français ? Elle s’appelle Rose-Marie Makino-Fayolle.
« L’ombre formée par le rocher de la grotte était dense au point de heurter le regard, et envahissait tout jusqu’au moindre espace, peut-être pour enfermer les paons ou ne pas laisser partir l’odeur. »
(p. 250)
05 mai 2008
L’Annulaire
Yoko Ogawa, 1994 (1999)
Je poursuis ma découverte de Yoko Ogawa avec ce récit étrange dans lequel la narratrice, une jeune fille, se retrouve secrétaire d’un « laboratoire de spécimens » après avoir perdu un petit morceau de son annulaire dans un accident à son précédent travail, dans une usine de limonade. Tout peut devenir spécimen, dans ce laboratoire sis dans un ancien foyer de jeunes filles encore habité par deux vieilles dames. On vient, on dépose son spécimen, le laboratoire le naturalise, on revient voir le résultat, et on s’en va en paix en laissant le spécimen entreposé dans l’un des tiroirs des meubles spéciaux, dans les anciennes chambres de jeunes filles, dans l’ancien foyer, entre le directeur, la jeune secrétaire, et les deux vieilles dames.
Je n’ai pas envie d’en dire plus sur ce texte, car c’est l’un de ses charmes que l’avancée incertaine dans cet univers bizarre. Le récit est postérieur à La petite pièce hexagonale, et je l’ai trouvé meilleur, plus dense. Je ne sais pas à quoi ça tient, sûrement parce que l’histoire est moins évidemment métaphorique, moins transparente, mais aussi à autre chose que je ne sais identifier. Yoko Ogawa parvient à créer une atmosphère dérangeante avec une économie de moyens stupéfiante : le style est très simple, mais toujours extrêmement précis et juste. Justesse est d’ailleurs le mot qui caractérise le mieux ce que j’ai lu de Yoko Ogawa pour le moment. Ce n’est pas oppressant, pas inquiétant, mais fascinant : impossible de décrocher. Vertigineux.
PS : Un film a été tiré du livre en 2004, réalisé par Diane Bertrand, mais je ne l'ai pas vu et n'ai trouvé que des critiques (très) mauvaises.
22 avril 2008
La petite pièce hexagonale
Yoko Ogawa, 1991 (2004)
Pas mal de blogs ont parlé de Yoko Ogawa, et je n’étais pas tenté. Je ne suis pas attirée plus que ça par le Japon, qui me semble être un endroit peuplé de gens fort bizarres et totalement incompréhensibles. Il faut dire aussi qu’une première expérience malheureuse avec Murakami (Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil) ne m’incitait guère à y revenir !
Et puis une amie m’a collé d’autorité trois volumes de ladite Dame Yoko, et elle a bien fait.
J’ai commencé par cette petite pièce hexagonale, métaphore aux allures de conte pour parler de la psychanalyse, du dit de soi, du besoin parfois bien caché de raconter, de se chercher par la parole.
En très peu de mots, très simples, Yoko Ogawa parvient à créer une atmosphère et à faire émerger des personnages. Comme dans la première scène, dans les vestiaires d’une piscine, qu’on imagine un peu embués, et d’où émerge d’un coup une femme, Midori. Elle n’était pas là, et d’un coup elle est là, bien nette devant vos yeux, et devant ceux de la narratrice. Je ne sais pas comment fait l’auteur, mais elle est forte, très forte, elle vous prend dans ses filets et vous embarque à la recherche de cette petite pièce hexagonale. On y arrive par un chemin difficile et labyrinthique. Ses gardiens sont silencieux mais bienveillants. On y est seul, isolé du monde. Et on se raconte. Et entre deux racontages, la vie prend un tour nouveau, des questions surgissent, d’autres se résolvent. Et puis à force de se raconter, on remonte jusqu’à certains événements et on en comprend plus. Et la petite pièce repart, vers une autre ville, où elle s’installera en silence et où elle attirera mystérieusement les raconteurs. C’est un peu étrange, et très apaisant. Et puis cette séquence de mot « la petite pièce », avec l’allitération en « p », me plaît infiniment.
Les critiques de Tamara, du Biblioblog, de Lily, de Fashion Victim.
PS: ceci était mon n°100!

