22 mars 2008
Le petit livre des couleurs
Michel Pastoureau et Dominique Simonnet (2007)
Dans mon petit panthéon universitaire, il y a Michel Pastoureau. Impossible alors de passer à côté de ce petit livre, qui rassemble des chroniques estivales parues dans L’Express en 2004.
Sept chapitres, six couleurs franches et les demi-couleurs.
Le bleu, d’abord, l’ancien mal-aimé (à Rome, avoir les yeux bleus était le signe d’une vie débauchée chez ces dames, vous devriez peut-être éviter de venir ici…), la couleur absente ou associée aux barbares, couleur douce, sans trop de caractère, devenue couleur préférée des Européens, suprême Clairon plein des strideurs étranges, Silence traversé des Mondes et des Anges.
Le rouge, la couleur qui s’impose, la rouge du diable mais aussi le rouge de la richesse, couleur positive et maléfique, couleur des mariées médiévales et du sang des révoltés, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles Dans la colère ou les ivresses pénitentes. Le blanc, l’innocence, la pureté, la vie, la mort, couleur de la lumière divine et des frigos. Candeur des vapeurs et des tentes, Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles.
Le vert, longtemps dédaigné, médiocre ; non violent, paisible. La couleur la plus difficile à obtenir, à stabiliser surtout, devenue pour cela la couleur de ce qui change, du dollar et des tapis de jeux. cycles, vibrements divins des mers virides, Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux. Le jaune, couleur de la trahison, de Judas et des cocus, couleur depuis le XIXe siècle du soleil et de la victoire. La poste et les briseurs de grève.
Et puis le noir, corset velu des mouches éclatantes Qui bombinent autour des puanteurs cruelles, Golfes d’ombre. Le noir du deuil, le noir décent de la Réforme, le noir riche, les mille facettes du noir, mat, brillant, plus ou moins profond, rugueux ou soyeux. Le noir et blanc des photographes qui guide notre regard moderne.
Enfin, les demi-couleurs, rose, orangé, gris, toutes ces nuances de lilas à taupe que l’on invente et affine sans cesse, pour vendre un rouge à lèvres ou enrichir un poème. Et l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !
Michel Pastoureau revient ici sur les significations des couleurs, leur fabrication, dans une petite anthropologie colorée de l’Homme occidental. Il démonte les classifications modernes et "scientifiques" des couleurs, Newton et son arc-en-ciel et les physiciens qui cherchent à percer le secret des couleurs. Pastoureau part de la fabrication des couleurs au Moyen Age, quand le vert n’était pas un mélange mais une couleur pure élaborée à partir de matériaux végétaux. Il s'intéresse à la signification culturelle et sociale des couleurs.
Les questions faussement naïves de Dominique Simonnet structurent le dialogue, qui se lit vite et agréablement, comme une causerie près d’un massif d’hortensias, dans la fausse fraicheur d’un jardin l’été.
Merci à Arthur Rimbaud pour sa contribution à ce billet.
L'avis de Cathulu.
19 mars 2008
A quoi sert « l’identité nationale »
Gérard Noiriel (2008)
Gérard Noiriel est historien de l’immigration, des influences multiples qui traversent la société française. Il a fait partie de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration avant d’en démissionner en mai 2007 après la création du Ministère de l’immigration et de l’identité nationale.
Dans cet ouvrage, il s’interroge sur cette « identité nationale » qui a tant fait parler d’elle pendant la campagne et qui se trouve désormais dotée d’un ministère.
Les deux premiers chapitres sont consacrés à la genèse de cette idée d’une identité nationale, au XIXe siècle d’abord, siècle des nationalismes, puis au XXe siècle, en particulier le retour de cette notion, tabou 1945, dans les années 1980. Gérard Noiriel montre que l’identité nationale, associée d’abord au nationalisme et aux revendications territoriales, se différencie progressivement entre une version de droite, nationaliste, et une version de gauche, patriotique.
Il analyse ensuite l’entrée en jeu de ce thème lors de la campagne électorale, montrant qu’il s’est agit pour Nicolas Sarkozy, en fin stratège, de placer au centre des débats un thème porteur pour lui et difficile pour la gauche. Il insiste également sur l’amnésie des médias, leur manque de recul, et le jeu des sondages faciles.
Gérard Noiriel ne cache pas ses sentiments, mais prend garde de ne pas perdre son objectivité ni son honnêteté intellectuelle. Il fait ici travail d’historien, non de pamphlétiste.
Ce texte est à la fois bien charpenté, riche, fin – le premier chapitre est même un peu dense (ou avais-je la tête ailleurs ?) – mais aussi tout à fait accessible.
Un beau texte, enquête scientifique mais aussi vulgarisation.
12 mars 2008
Le dimanche de Bouvines
Georges Duby (1973)
Une grande partie de mes lectures est constituée de livres d’histoire, alors j’ai décidé d’en faire une catégorie ici, baptisée « la grande hache » en hommage à Pérec*. L’expression est noire, et pourtant j’aime bien cette vision de l’historien élaguant le passé, en retenant certains aspects, valorisant certains moments, et puis rejetant et coupant d’autres choses. Jeanne Hachette, c’est moi.
Peut-être que ça ne durera pas, on verra… En tous cas, vous risquez d’y trouvez du Moyen Age plus qu’à votre goût !
A commencer par ce Dimanche de Bouvines, un classique aujourd’hui, qui appartient à la collection des « Trente journées qui ont fait la France » (Gallimard). Duby revient par ce biais à l’événement, après avoir passé une bonne partie de sa carrière à combattre l’événement pour dégager de grandes tendances, de grandes évolutions.
Le dimanche 27 juillet 1214, Philippe Auguste, roi de France, affronte Otton IV, empereur, près de Bouvines en Flandre, et, contre toute attente, c’est Philippe qui emporte la victoire, faisant prisonnier un nombre conséquent de chevaliers. Au-delà de cette victoire éclatante pour le roi de France, Bouvines est l’une des premières occasions d’écrire le sentiment national français – ce qui est tout de même plus intéressant qu’une banale histoire de bataille.
L’événement occupe d’ailleurs bien peu de place dans le livre. Duby laisse la parole à Guillaume le Breton, témoin immédiat de Bouvines, pour dire la bataille en trente pages. Il mène, lui, une étude sur la guerre et son évolution, une petite sociologie militaire. Parce que le XIIe siècle et plus encore le XIIIe voient l’apparition de routiers, des mercenaires qui font la guerre sans l’honneur des chevaliers mais pour l’argent, des pillards qui se paient sur le pays et sur les femmes, redoutés, détestés, méprisés. Duby présente aussi les tournois, leur fonction sociale et de régulation pour les chevaliers, dans un monde où la guerre est condamnée par l’Eglise si elle ne se fait pas pour Dieu et où c’est un moyen de gagner prestige et argent. Duby rappelle aussi que la bataille est conçue comme un jugement divin qui clôt la guerre et que ce n’est pas un épisode sanglant et meurtrier, barbare – du moins pour les chevaliers, car la piétaille n’a aucune valeur. Il ne s’agit pas de tuer le plus d’hommes possible mais de capturer plus de chevaliers que les autres, chevaliers qui procureront une belle rançon.
Duby s’occupe aussi de la mémoire de la bataille, parce que ce qui est intéressant c’est moins ce qui c’est passé ce 27 juillet que ce qu’on en a fait. Une histoire héroïque d’abord, opposant les bons et les méchants, dont le dénouement montre avec éclat que l’élu de Dieu, c’est bien le roi de France.
Un mythe ensuite, celui de la naissance d’une identité française, du regroupement fervent de la nation autour du roi vainqueur, réactivé tout au long du Moyen Age, puis ensuite au XIXe siècle par les nationalismes exacerbés faisant de Bouvines le point de départ d’une opposition héréditaire entre la France et l’Allemagne (il n’est sans doute pas inutile de rappeler ici que notre ennemi héréditaire n’est l’Allemagne que depuis le XIXe siècle ; historiquement, nos ennemis, ce sont les Anglais, et l’Entente Cordiale de 1904 est encore une entente relativement fraiche…). La IIIe République et le tout début du XXe siècle en font ensuite un passage obligé des manuels d’histoire, un élément de la mémoire scolaire, au même titre que la poule au pot d’Henri IV ou Jeanne la Pucelle. Et puis Bouvines disparait, effacé par la Première Guerre mondiale qui se joue dans l’espace même de Bouvines et en efface les traces, dans le paysage d’abord (des paysans ramènent longtemps des morceaux d’armures en labourant), dans les mémoires surtout. La commémoration d’une chose si ancienne semblerait bien dérisoire…
Et puis, Bouvines c’est aussi l’occasion de montrer l’évolution de la monarchie française, une évolution qui s’amorce dès la fin du XIIIe siècle. La monarchie n’est plus seulement constituée d’un roi mortel, c’est aussi une réalité permanente et irréelle, indépendante des rois humains qui se succèdent sous le titre et sous la couronne.
Le dimanche de Bouvines est une belle enquête sur la paix et la guerre au XIIIe siècle et sur la manière dont un événement est écrit, fantasmé, déformé, au cours des siècles et selon le contexte. Cependant, ce n’est pas un livre si facile à lire que ça, car Duby se préoccupe du style et écrit bien. Ce qui est certes agréable mais pas toujours immédiatement compréhensible.
*« "Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps. » W ou le souvenir d'enfance (Chap. II).

