09 juillet 2009
… un faucon aux ailes brisées, un fauve en captivité …
Le Cœur des enfants léopards, Wilfried N’sondé, 2007
Il y a d’abord eu ce titre. Et puis le sourire de l’auteur, et puis c’est Acte Sud. Et pourtant, d’abord, je ne l’ai pas acheté. Il m’aura fallu un an de plus, et surtout une lecture par Denis Lavant, magistrale. Comme quoi, finalement, je peux parfois aimer ça, les lectures. Quand le lecteur ne lit plus mais joue, vit, est. Et Denis Lavant, à ce jeu-là, il est vraiment très, très fort. A peine sortie du chapiteau, je me précipitais vers Wilfried N’sondé, qui a de plus le bon goût de vivre à Berlin (où il est musicien, travailleur social, et quelques autres choses encore), et je me procurai ce texte qui me semblait une petite bombe.
Il m’a fallu encore un an pour le lire, la magie est un peu retombée, ce n’est pas Denis Lavant qui me l’a lu rien que pour moi, mais ma petite voix intérieure, beaucoup moins douée. Légère déception donc, et pourtant. Ce long monologue remonte aux sources du narrateur et aux sources du monde, au peuple des léopards et à l’ancêtre fier et digne, aux jeux dans la cité, au joyeux mélange de l’école primaire, à la méfiance du collège, à la bêtise du lycée. Ensuite, les études, qui vous coupent définitivement ou presque de la cité. Les filles, la fille. La difficulté des amitiés, des différences. Le récit est à peu près chronologique, mais perdu parfois, embrumé, comme le cerveau de ce narrateur qui n’est déjà plus vraiment de ce monde ; qui y reviendra peut-être, demain, dégrisé, ou qui sans est allé à jamais, privé de son amour, sa seule raison de vivre, la seule justification au fait qu’il ait tourné le dos aux amis, à la cité, lui l’enfant léopard parti à la Sorbonne, voulant voyager, aimant lire et faire l’amour avec sa belle, sa si belle Mireille, si blanche, aux veines si visibles.
Ce roman m’a évoqué un texte d’Enzo Cormann, même situation où le flic et le prévenu s’affrontent dans la violence et la crasse, même langue violente et parfois lyrique, même récit d’une vie fragmentée et brisée trop tôt. Ils sont deux désormais sur cette terre immense mettait en scène l’affrontement ; Le Cœur des enfants léopards montre la détresse intérieur et le chemin qui mène le jeune homme à l’assassin. Ça ne veut rien dire, bien sûr, de ressembler à Enzo Cormann ; ça ne change rien ; et pourtant ça m’a rendu le texte encore plus présent peut-être, car je le voyais sur scène, je le voyais sur un fond noir et vide, scandé, dit. C’est un texte à écouter plus qu’à lire, peut-être, c’est un texte dans lequel il faut plonger sans résister et sans rien chercher que s’y perdre. J’ai trouvé parfois que le lyrisme était un peu outré, un peu excessif ; défauts peut-être d’un premier roman ? Et les moments – forts rares heureusement – où l’on délaisse la voix du léopard pour un narrateur omniscient sont ratés, vraiment en dessous du reste, pour intensité et pour la langue. Légère déception, donc, moins de magie. Mais j’ai très envie que Wilfried N’sondé écrive encore, j’ai envie de relire cette rage et ce rythme ; et j’ai envie d’écouter sa musique un jour.
08 juillet 2009
Les amants de la mer Rouge
Sulaiman Addonia, 2009
La vie en Arabie Saoudite est difficile. Surtout si vous êtes une fille, ou si vous êtes pauvre, ou si vous êtes immigré – je préfère ne jamais penser au destin de ceux qui réunissent les trois catégories.
Dans le roman de Sulaiman Addonia, inspiré par sa propre vie d’immigré érythréen à Djedda dans les années 80, il y a un immigré, Naser, et une fille riche. D’elle, on ne connaîtra que ses chaussures, car c’est la seule partie que Naser peut regarder sans risque, et c’est la seule partie qui la distingue des autres voiles noires flottant dans les rues, dans les centres commerciaux climatisés devant lesquels ont lieu les lapidations.
« Je serais le premier à sentir son haleine matinale, le premier à baigner dans sa sueur et le premier à voir ses cils soyeux se baisser à l’heure où la nuit tombe sur le monde : un monde triste où le rêve l’emporte sur la réalité et où la parole cède la place aux signes ; un monde où un amant doit se transformer en fugitif pour se blottir contre la peau d’une femme qu’il ne rencontrera peut-être jamais. »
(p. 106)
Certaines filles riches s’amusent à laisser tomber des messages aux pieds des garçons qu’elles ont tout loisir de voir entre les fibres du voile ; et puis elles se lassent, et parfois le garçon se fait prendre et malheur à lui. Mais cette fille-là n’est pas comme ça, c’est une fille honnête, une fille courageuse, une fille qui veut voir le monde sans filtre et sans barrière. Et le roman de Sulaiman Addonia est l’histoire de cet amour étrange entre deux jeunes gens qui ne se voient guère et ne peuvent se parler que par lettres, abandonnées au hasard des ruelles, dangereuses et grisantes. C’est aussi l’histoire des laissés-pour-compte de Djedda, de ceux qui doivent tout accepter pour manger et ne pas repartir dans l’enfer des guerres de la corne de l’Afrique. Ceux qui ont quitté leur famille pour de lointains parents qui doivent, sans cesse, se montrer meilleurs que les meilleurs pour conserver leur parrain qui seul garantit le visa. Se montrer meilleur musulman encore que les plus impitoyables des wahhabites.
Les intrigues amoureuses risquent de vite mourir si les amants n’y ajoutent pas mille stratagèmes, de plus en plus dangereux, de plus en plus près des puissants et des intégristes.
C’est cela surtout que j’ai aimé dans le roman, cette plongée dans un monde étouffant, soigneusement réglé, compartimenté, violent dans les mots, les actes, les lois, les mœurs qui séparent, coupent, régissent, assignent. Sulaiman Addonia montre très bien la situation d’un étranger, l’hypocrisie d’un monde qui achètent du Dior en tchador à deux pas des espaces dévolus aux Occidentaux, modernes concessions dans lesquelles on montre toute la peau qu’on veut à l’abri des barbelés. Malheureusement, le style est assez neutre, à part quelques jolis moments où les amants découvrent leur amour, ou bien quand les rues deviennent ce film violemment éclairé en noir et blanc, femmes et hommes prenant bien garde à ne pas se frôler. Cela dit, c'est bien mieux que ce que la couverture ne me faisait craindre. Et si l’histoire principale, l'histoire d'amour, ne m’a jamais vraiment entraînée, c'est au final une lecture pas déplaisante. Même si je regrette un peu le manque d'ambition littéraire !
Merci à Chez-les-filles pour l’envoi.
29 avril 2009
Das Menschenwild – Eine Erzählung aus dem Altaï
Galsan Tschinag, 2008 (L’être sauvage – une histoire de l’Altaï)
Hünej est une belle jeune fille, si belle, elle excite les convoitises, celle du veuf voisin, celle des jeunes gens. Celle de Dünej, qui l’enlève avec son accord et l’emmène vivre dans les montagnes.Heureuse vie !
Jusqu’au passage de Gishi Gijik, l’homme sauvage, qui enlève à son tour Hünej et l’emmène au loin, dans son glacier, loin des hommes et de tout secours. Hünej est une fille courageuse : elle envisage de tuer le Gijik, mais pour une raison mystérieuse à elle-même, renonce. Elle envisage de fuir : mais comme le faire discrètement quand la neige trahira ses pas ? Elle décide alors de vivre et s’adapte à la vie du Gijik : faire des provisions, aménager la caverne pour l’hiver. Elle apporte des améliorations à cet homme frustre. Ils commencent même à bien s’entendre, à apprécier d’avoir un compagnon. Il apprend quelques mots de son langage, elle se met à distinguer ses grognements. Premier drame : la rencontre avec une famille d’hommes sauvages, au moment même où Hünej est nue après s’être enfin lavée. Bagarre, blessures, fuites ; c’est son Gijik qui gagne. Et c’est bientôt un peu plus que de la confiance. Mais Hünej, toujours, veut rentrer chez elle. Malgré l’affection pour le Gijik. Malgré l’enfant à naître. Et elle sait que la famille sauvage, revenue chercher asile au cœur de l’hiver, ne l’acceptera pas, ne la verra jamais comme son Gijik la voit. Fuite, course, elle abandonne son enfant, elle retrouve un village d’homme, elle est exténuée.
Le Gijik hurle et la renie en tuant cet enfant hybride. Le village des hommes la renie en refusant de réintégrer celle qui a survécu au monde de l’autre côté de la montagne, celle qui ne s’est pas tuée, qui a accepté le Gijik, même si ce ne fut qu’un temps. Et la vie de Gijik n’est plus qu’une longue plainte, qu’une longue honte.
Cette petite fable nomade est très mignonne, mais elle a beaucoup souffert de mes lacunes en vocabulaire de Mongolie : que mange donc Hünej, par exemple ? Les détails m’ont souvent échappé durant des phrases entières, et si comprendre le sens n’était pas compliqué, j’ai tout de même manqué beaucoup de la saveur du récit. La morale de l’histoire est assez évidente, mais les atermoiements d’Hünej et l’évolution de ses sentiments sont décrits avec justesse et finesse, même si parfois c’est un peu trop décrit à mon goût. Galsan Tschinag, qui écrit en allemand – et vit je crois au moins en partie en Allemagne, y a étudié, il y a des liens étranges entre l’Allemagne et la Mongolie – a de l’humour, et le récit est coloré. Mais pourtant il m’a semblé être un peu trop figé – parce qu’il est au présent ? Comme si l’on déroulait devant moi les diapositives de la vie d’Hünej – Hünej au village, Hünej s’enfuit, Hünej heureuse, Hünej raptée, Hünej en montagne, … – en me racontant son histoire, mais en me laissant toujours en dehors de cette histoire.
Galsan Tschinag est traduit en français ; il n'est pas impossible que je réessaie ainsi avant de décider que je n'aime pas.
25 novembre 2008
« C’était difficile, voire illogique, d’attraper un chat noir dans une pièce obscure, surtout si celui-ci ne s’y trouvait pas. »
« Pour garder les yeux en face des trous, je vais vous citer un exemple concret : l’ordinateur. Est-il du genre masculin ou féminin ? C’est un cas d’école qui s’était déjà présenté à Byzance où on discutait du sexe des anges, alors que les armées de Saladin étaient aux portes de la ville… Ah ! voici enfin le plat de résistance… Résistance ? Ah bon !... Savez-vous, cher monsieur, qu’un groupe d’experts s’est réuni récemment aux Etats-Unis pour déterminer le sexe des ordinateurs ?... Mais non, je ne plaisante pas. Des économistes prestigieux et des informaticiens de haut niveau. Et tous de conclure que l’ordinateur est bel et bien du genre féminin, d’après les statistiques et pour quatre raisons. Primo : personne, sauf son créateur, ne comprend sa logique interne ; secundo : la moindre erreur est stockée en mémoire pour être resservie au moment le plus inopportun ; tertio : le langage qu’il utilise avec un autre ordinateur est incompréhensible ; quarto : dès que vous en acquérez un, vous découvrez que vous devez dépenser la moitié de votre salaire en accessoires… »
(p. 159)
L’homme qui venait du passé - Driss Chraïbi, 2004
Les bibliothèques sont des endroits merveilleux, où il suffit de flâner un peu pour dénicher des merveilles insoupçonnées ou se souvenir d’un coup d’un auteur aimé. Et repartir avec, sans rien payer.
C’est comme ça que Driss Chraïbi s’est rappelé à mon bon souvenir, lui que j’avais découvert, grâce à ma tante, il y a longtemps avec La Civilisation, ma mère !, petite merveille dans laquelle il conte sa mère et les déconvenues d’icelle face au monde moderne et à la Cûltûre. Et puis quelques temps après, j’avais lu, toujours grâce à ma tante, grande pourvoyeuse de mes lectures estivales, L’inspecteur Ali, qui n’a de roman policier que le titre. Livre dans le livre dans le livre, c’est bien plus une réflexion sur la création et les rapports entre Orient et Occident qu’une enquête – il me semble pourtant qu’un crime était élucidé à la fin.

C’est ce même inspecteur qui est à l’œuvre dans L’homme qui venait du passé. Catapulté inspecteur-chef et responsable ultra-confidentiel d’une affaire des plus embarrassantes juste à côté du nouveau palais « harounrashidesque » du roi, il doit quitter sa femme sur le point d’accoucher pour sauver le Maroc, les Marocains, et le sommeil du Ministre. Sauvetage expédié en deux temps trois mouvements, l’inspecteur Ali est un professionnel et il a un bon réseau. Il en profite pour bien manger (c’est toujours son plat préféré, même quand il n’en a jamais mangé), philosopher, et rigoler un peu, on n’est pas des chiens.
« Il attira vers lui le téléphone, décrocha l’écouteur, forma un numéro à toute vitesse et dit :
-Le déjeuner est prêt ?... Je vais être un peu en retard… Un tajine au citron confit et au miel ? C’est le plat que je préfère, ma parole d’honneur !... A tout de suite !
Il raccrocha, la face réjouie. La vie avait un sens. Cette enquête aussi. Le tout était de prévenir les moindres détails, avec une légère avance sur le temps.
-Bon ! En attendant ce festin, revenons à nos moutons avec leurs quatre gigots, histoire de gagner ma croûte à la sueur de mon front. Toujours travailla, jamais reposa, même ici à Marrakech. De quoi a défunté le feu ?
-Quoi ?
-Le défunt de fraîche date. Le pauvre vieux qui est en bas dans sa glacière. De quoi est-il mort ?
-Rupture du cou, répondit Hajiba Mahjoub. (Elle avait repris son clame, son sourire peint.) Au niveau de la deuxième et de la troisième vertèbre cervicale.
- Il se l’est rompu tout seul ?
-Non, bien sûr que non. Vous plaisantez ?
-Tout à fait. Ma façon de plaisanter est de dire la vérité. Et je plaisante tout le temps. Cela me permet de m’instruire. Fractures ? »
(p. 38)
Sauf que. L’inspecteur Ali est un professionnel du genre méticuleux, et cet homme, retrouvé dans un puits, ça ne lui plaît pas. Ça lui rappelle des choses. Ça l’obsède. Alors il organise sa petite enquête clandestine, toujours avec son réseau discret, et damne le pion au passage aux services secrets de Sa Majesté et de Mister President – mais ceux-là n’ont jamais rien compris à rien, de toutes façons.
« Un poste de ministre de l’Intérieur, ça ne court pas les rues. Si ces foutus agents d’outre-Maroc n’était pas déjà sur la piste, m’est avis qu’on aurait balancé vite fait la viande froide dans une fosse commune, ni vu ni connu. C’est courant de nos jours, très courant, vous savez. On trouve même des nouveau-nés dans les poubelles. La liberté sexuelle, les contraintes de la religion, le relâchement des Russes et des Morses. »
(p. 28)
Surtout, ne faites pas comme moi, ne cherchez aucune informations sur le livre, l’intrigue, le mort, le réseau : ça vous gâcherait une partie non négligeable du plaisir.
Mais soyez prévenus : on ne rentre pas impunément dans un livre de Driss Chraïbi. D’abord on rit beaucoup, on jouit avec l’auteur et l’inspecteur du plaisir des mots et des papilles, on est en plein dans l’éloquence foisonnante et touffue de l’Orient, ou du moins dans l’idée que je m’en fais. Car l’inspecteur est un bavard, du genre intarissable, du genre qui vous endort ou vous abruti par des paroles choisies et surtout nombreuses. Bonne méthode, ça, les paroles nombreuses : au milieu d’une conversation invraisemblable vous lâchez deux trois mots, une innocente question, une remarque de rien du tout, et vous partez à la pêche aux informations. Evidemment, ça marche mieux avec un banquier suisse qu’avec un producteur de kif mélomane, mais enfin, au pire ça vous met sur la piste des vins de Loire et ce n’est pas rien.
« Etendu sur le dos entre deux massifs de fleurs, l’inspecteur Ali contemplait les étoiles – ces fleurs du ciel que l’homme essayait vainement de reproduire dans ses jardins. Elles étaient amicales et chaudes. Chacune d’elles était à la fois un point obscur et un point lumineux du cœur humain, sans commencement sans durée sans fin. De l’une à l’autre, le temps remontait vers le passé et revenait pour aller à la recherche de l’avenir. Elles étaient si lointaines, si proches. Ali n’avait que huit ans lorsque son père s’était rompu le cou en descendant dans le noir pour allumer le four public. L’escalier était vermoulu… Huit ans, l’inspecteur les avait encore à l’âge adulte. »
(p. 76)
Et puis on se perd pas mal aussi. D’abord parce que, comme la première apparition de l’inspecteur, ce livre-là est prétexte à une réflexion sur le monde, sur l’Est et l’Ouest, sur la pauvreté, les malheurs, le fanatisme, sur la bêtise et les œillères, et le déroulé de toute une petite philosophie de vie, qui ne vaut rien si l’on ne voit pas le beau sous toutes ses formes (féminines de préférence, mais enfin le beignet au miel est une option envisageable).
« -Messieurs, dit-il, nous sommes réunis ici pour écouter l’inspecteur Ali, chef de la police criminelle marocaine. Si l’un d’entre vous est allergique au tabac, qu’il veuille bien sortir dans le couloir. Le genre de tabac dont notre ami fait un usage immodéré dégage une odeur de corde brûlée. Il en a besoin pour parler. C’est sa culture. Notre culture à nous nécessite un courant d’air. »
(p. 173)
Et aussi, parce que Driss Chraïbi n’a pas peur des intrigues un peu touffues, ni de sauter du coq à l’âne, ni des ellipses. Lecteurs qui ne supportez pas le vide, qui avez besoin de rambardes et de balises, passez votre chemin. Mais amateurs d’absurdes, de chaînons formés de choses sans lien et comme au hasard, d’intrigues à moitié expliquées, ce livre pourrait vous plaire. Je suis parfois restée perplexe devant le raisonnement de l’inspecteur Ali, devant les connexions qui se font dans sa tête, et qu’il n’explique pas toujours, et jamais tout de suite. Mais c’est aussi le charme du roman : l’inspecteur Ali est totalement improbable, et merveilleusement vivant. Et complètement politiquement incorrect : fumeur de kif, buveur, irrévérencieux, il a quelque chose d’un Arsène Lupin qui servirait la loi et l’Etat – mais jusqu’où…
« - Récapitulons, expliqua-t-il posément. Je suis entré dans votre bureau sans me faire annoncer vêtu comme un traîne-misère de la médina, pas rasé, pas coiffé non plus. Vous n’avez rien dit. Je me suis vautré dans le meilleur fauteuil et j’ai grillé un joint, du bon kif de Ketama, soit dit en passant. Je ne vous ai pas ciré les pompes, je me suis comporté comme un malotru, un bad guy dans le jargon du Texas. Vous auriez du me jeter dehors vite fait. Au lieu de cela, vous avez gardé votre calme, le self-control d’un gentleman formé à Oxford, une qualité rare, très rare, inconcevable chez les gens qui occupent de hautes fonctions comme vous. J’ai senti qu’il y avait anguille sous roche. Et, lorsque vous êtes venu vous asseoir en face de moi, d’égal à égal, dans un pays où l’on vient de voter pour la première fois dans la transparence, avec un taux de participation de 30%, mais librement tout de même, j’ai dressé l’oreille comme un renard du désert. D’autant que vous m’avez complimenté en termes choisis et m’avez annoncé ma promotion. Le ouistitisme, y a rien de tel pour déceler le dessous des cartes. De quoi s’agit-il, Excellence ? »
(p. 25)
Vivante aussi, la langue de Driss Chraïbi. Et j’ai compris peut-être pourquoi j’aime la littérature d’Afrique (attention, clichés) : la langue y est terriblement folle et foisonnante, à l’image de cette « langue des banlieues » pleine d’images inattendues et efficaces. On est très loin du Quai Conti, et c’est drôle, c’est frais, impertinent, irrésistible. Français martyrisé, français brisé, mais français libéré.
« Les derniers mots, les ultimes notes de la symphonie andalouse tombèrent comme autant de pétales de paix. »
(p. 103)
PS : c’est le dernier roman de Driss Chraïbi, mort en 2007. Le savoir me l’a rendu encore plus émouvant, surtout la postface…
22 septembre 2008
De Niro’s game
Rawi Hage, 2006 (2008)
Les éditions Denoël et Chez les filles ont eu l’idée de m’envoyer ce livre et c’est une très bonne chose : mon ego en a été flatté au-delà du descriptible et cela m’a permis de lire un roman que je n’aurais probablement jamais remarqué sinon. Je suis en effet très peu sensible à l’actualité littéraire, et ai accessoirement une pile bien trop haute à lire à la maison. Certes, à côté de LCA bien entraînées, je fais figure de chochotte à m’alarmer pour même pas une demi-centaine de titres en attente, mais ça m’oppresse un peu tout de même…
Nous sommes au Liban, c’est la guerre entre les chrétiens et les musulmans, et plus de dix mille bombes sont déjà tombées sur Beyrouth. Bassam travaille au port, quand il y a du travail. Il vit avec sa mère mais rêve de Rome, et parfois aussi de la jolie Rana. Son meilleur ami, Georges, travaille dans un casino de la milice, et on ne sait pas trop à quoi il rêve, sauf peut-être à ces jolies filles riches rencontrées un soir de fête avec Georges. Entre combines, sorties en moto et cigarettes, ils font comme si la guerre n’était pas là, comme si les bombes ne tombaient pas, comme si la mère, la tante, la voisine ne devenaient pas hystériques à la moindre sirène, à la moindre panne d’eau. Mais la guerre en toujours là, qui engloutit les amis et les proches, sous les dix mille bombes ou dans les phalanges. Georges est de ceux-là : il s’engage un beau jour et remplace son revolver habituel par un fusil, par les tours de garde, les camps d’entraînements. Bassam, lui, regarde tout cela d’un œil sceptique et détaché ; mais peut-on encore se permettre impunément d’être détaché, quand on a un oncle communiste de l’autre côté et un meilleur ami de plus en plus impliqué dans les discours et les actes phalangistes ? Peut-on encore faire comprendre, malgré la guerre et les rancunes, qu’on n’est ni pour ni contre ? Et garder l’amitié d’un homme dont on ne partage plus les choix et la vie ?
La guerre n’est pas absente, bien sûr : nous sommes à Beyrouth et dix mille bombes sont déjà tombées sur la ville. Mais ce n’est pas un livre de guerre. C’est à peine si on a quelques descriptions d’attaques, c’est toujours après coup, ce n’est pas un combattant qui parle mais un soldat survivant, épuisé, choqué. La géopolitique s’invite un peu, mais Rawi Hage n’est pas dans la dénonciation ni dans la condamnation, du moins pas celles des nations. Il se contente de montrer ce que la guerre fait des hommes, c’est bien assez. Il reste autour de Bassam et de son regard sur le monde, de son envie de vivre, de son énergie bridée par la guerre et les traditions, par les discours des uns et des autres sur ce qu’il convient de faire, par l’identité qu’on lui colle. Le livre suit d’ailleurs, dans les titres des parties comme dans le rythme de l’écriture, l’évolution de Bassam : le rock endiablé et désespéré de la première partie, « Rome » - Georges et Bassam sur une moto lancée à toute allure sur les routes de campagnes, les revolver qui claquent pour dégager la route, les cigarettes et les rêves, entre A bout de souffle et La fureur de vivre. Puis c’est « Beyrouth » et la guerre qui revient, qui refuse de se laisser oublier, qui veut prélever sa part de vies et d’espoirs, sa part d’êtres brisés, qui ne saurait renoncer aux trahisons, aux délations, mesquineries, aux tortures. Et enfin, c’est « Paris », et la langue se fait moins trépidante, moins haletante, pour coller aux rêves de Bassam qui n’a peut-être pas échappé aux désastres de la guerre comme il le croit, qui espérait être passé à travers elle, l’avoir laissée derrière lui, mais qui la porte peut-être en lui à tout jamais. Les personnages évoluent finement, presque sans qu’on s’en aperçoive, et d’un coup on se dit, mais comment ? L’écriture est absolument superbe, lyrique et enveloppante sans efforts ni sans dégoulinade, juste comme j’aime, le rythme est changeant et toujours parfait ; et c’est un premier roman !
Il y a dans la dernière partie quelques passages qui m’ont moins convaincue. On est certes loin des clichés du film d’espion, mais il y avait je-ne-sais-quoi d’artificiel dans certains développements, quelque chose de trop peut-être, ou d’inutile plutôt. Sans pour autant que cela amoindrisse le plaisir de la lecture, le désir de savoir, le souffle court. Sur le coup d’ailleurs ça ne m’a pas frappée, c’est plutôt maintenant, en repensant au livre, que je me dis ça.
Mais dès la première ligne, Rawi Hage agrippe son lecteur et ne le lâche plus. Il pose ses tripes et son cœur sur le papier et vous lance cette histoire comme on crache à la gueule du monde ; mais, Dieu ! que ces crachats sont beaux.
Les avis emballés de Magda, Fashion, Caro[line], Karine, Erzébeth, Levraoueg, Cathulu.

