11 janvier 2008
« Il y en avait de meilleurs, il y en avait de pires. C’est-à-dire, en y réfléchissant, il n’y en avait pas beaucoup de pire. »
Où une « social-démocratie modèle » dévoile ses dessous
La Scandinavie, c’est souvent à nos yeux la neige, les fjords, les meubles en kit, les femmes très grandes et très blondes aux yeux bleus glaciers, les geysers, l’aquavit, le Père Noël, les rollmops et le pétrole, le design, la petite sirène, et des gens heureux, riches et bien portants. Mais c’est aussi le coin d’Europe où le taux de suicide est le plus élevé*, là où les femmes sont les plus battues*, l’alcoolisme, le fromage sans goût, les prix dopés, et une effrayante monotonie culinaire : pommes de terre, salami, poissons marinés. Les pays où la lumière vous rend fou : en hiver, il n’y en a pas, ce qui est déprimant. En été, il y en a tout le temps, ce qui est enivrant.
En même temps, les pays d’Ikea, d’H&M et des rennes volants, on aurait bien du se douter que c'étaient les rois du marketing.
Et le grand plaisir que j’ai eu en lisant La Belle dormit cent ans, plus que l’intrigue, c’était ces ambiances étranges du Grand Nord. On est en effet bien loin de la Scandinavie d’Epinal, à suivre Varg Veum (dont le nom signifie « le loup dans l’enclos sacré », il y a quand même des parents extras) entre Copenhague et Bergen. Ancien agent de la protection de l’enfance devenu détective privé, il récupère à Copenhague Lisa, seize ans, dans un bordel de dernière catégorie, droguée, maigre, en colère. Il la ramène à ses parents et est alors sollicité par les voisins pour retrouver leur fils Peter, 21 ans, ancien petit ami de Lisa et drogué lui aussi. Entre entrepreneurs en bâtiments véreux et secrets de famille, Varg Veum trouve, dans une petite ville de province chaude et ennuyée, de quoi alimenter sa curiosité.
Bergen est la ville de Staalesen et on sent bien qu’il l’aime : il la décrit simplement et avec de petits détails qui permettent d’en sentir vraiment l’atmosphère, il passe des quartiers cossus aux petits appartements, des maisons de bois aux tours modernes (le roman date de 1980), les îles alentour où passer le week-end, le foot, les ferrys, les embouteillages et l’université. Les révélations se succèdent et pourtant le suspens n’est pas altéré avant la fin (en même temps je suis nulle pour trouver la clé d’un polar)(et de toute façon je lis presque toujours la fin à peine arrivée au milieu du polar en question)(mais je suis sûre que je n’aurais pas deviné). L’histoire, adolescents drogués et prostitués, adultère, trafic, est glauquissime, et en cela bien scandinave à mes yeux. Pour moi la Scandinavie a la couleur un peu verdâtre de la série danoise « Kommissar Beck », adaptation d’une série littéraire si je ne m’abuse. Varg Veum est un personnage très humain, solitaire, porté sur l’aquavit, divorcé, voyant peu son fils de huit ans qui lui suggère un jour de se trouver une fille ; pas un super détective, mais un rêveur et un obstiné.
Et, glaçage sur le roulé à la cannelle, c’est très bien écrit. Pour moi ce n’est pas juste le petit truc en plus, c’est la plus importante qualité de ce roman, tant on peut me faire lire n’importe quoi pourvu que ce soit bien écrit. Un roman qui me dit dès la première page que « ses yeux avaient la couleur marron terne d’un cocktail à base de vodka et de fange » me fait tourner la tête, et la langue vive et tranchante de Gunnar Staalesen a achevé de me la faire perdre.
En plus, pour l’avoir rencontré, je sais qu’il est très sympa, ça ajoute encore au plaisir de lecture !
Un grand merci à Etoile des Neiges qui a choisi à la perfection ! (livre reçu dans le cadre du Swap Scandinavie organisé par Flo et Kalistina)
A ma connaissance, six « Varg Veum » sont parus en France ; également de Gunnar Staalesen, Le roman de Bergen, en 10 volumes chez Gaïa, mélange de chronique familiale, chronique urbaine et intrigue policière.
*En tous cas, c’était ça il y a quelques années (en particulier pour la Finlande). J’avoue avoir eu la flemme de rechercher ce qu’il en était aujourd’hui…

