13 mars 2008
« Je n’aime pas les sous-missions. Je préfère les vraies missions. Et j’aime beaucoup les talons aiguilles, aussi. "
Le Ventre de l’Atlantique, Fatou Diome (2003)
J’avais déjà lu ce livre il y a quelques années. Et puis une amie me l’a offert, l’occasion d’une relecture. Je relis peu spontanément, mais hors de question de ranger un livre sans l’avoir fait vivre un peu, surtout un livre offert par une amie si chère !
J’ai aimé ce livre, de nouveau. L’histoire de Salie, qui a quitté son île sénégalaise pour la France, qui suit l’équipe de foot italienne pour transmettre les résultats à son frère, Madické, dépendant d’une vieille télé capricieuse. Salie sait à quel point la vie d’immigré est dure, mais comment le faire comprendre aux jeunes du village, qui rêvent d’une carrière de prodige du foot et ont devant les yeux l’exemple de « l’homme de Barbès » qui cache soigneusement la vie Sonacotra ?
Mais c’est plus que le récit des rapports entre celui qui espère encore en un départ vers l’Europe, et celle qui y est, qui ne reviendra pas, mais qui se sent amputé de son île, Niodior. C’est le portrait de cette petite société îlienne, avec ses rivalités, ses étrangers et ses querelles de famille, autour de quelques personnages : un vieux pécheur, l’instituteur envoyé du continent, puni par là de ses activités syndicales, et l’homme de Barbès, de retour au pays après avoir fait fortune à Paris, dans le ruisseau. Il y a aussi la grand-mère de Salie, une femme décidée et aimante qui autorise sa petite fille à aller à l’école, qui l’autorise à aller au collège, qui l’autorise à aller sur le continent, puis qui la laisse partir, qui la laisse vivre. C’est aussi l’histoire d’une immigration économique fantasmée qui ne se fera pas, et celle d’une immigration féministe, émancipatrice et douloureuse.
J’avais oublié la richesse, la couleur et la chaleur de la langue de Fatou Diome, la beauté des gens et des paysages de ce roman. Oublié aussi les mille détails de Niodior et les multiples personnages du roman, figures plus ou moins fugaces, qui dessinent la société provinciale sénégalaise entre marabouts et maillots au nom de footballeurs européens. L’humour aussi, à chaque page ou presque.
« Dès le surlendemain de mon arrivée, les fagots de bois s’étaient consumés, laissant la fumée accompagner les prières vers les ciel. Une armée de volatiles, engraissées pour d’autres circonstances, avait rendu l’âme sous la lame d’un couteau qui plaidera non coupable au jugement dernier. Les grandes marmites de cérémonie avaient rempli leur fonction, les femmes leur devoir, et les hommes leur panse. » (p. 166)
Je ne sais pas dans quelle mesure ce roman est autobiographique ; Fatou Diome est né à Niodior, est arrivée en France avec son mari, vit en Alsace, et a longtemps dû faire des ménages pour payer ses études. Je me souviens l’avoir entendu raconté comment certains employeurs lui parlaient petit nègre, alors qu’elle finançait ainsi des études de lettres modernes. On sent en tous cas en lisant ce texte, court, l’amour de l’auteur pour l’Afrique, sa souffrance face aux manques et aux espoirs des Africains, et sa situation impossible : elle ne peut plus rentrer, elle est partie, elle n’est plus de Niodior tout à fait. Mais elle n’est pas non plus vraiment arrivée, et n’est pas, ne sera jamais, de France tout à fait.
« Surtout, je l’avais encombré de messages affectueux, pour chaque membre de la famille tout en sachant qu’il ne les transmettrait pas. Il dirait sobrement :
-Elle vous salue, elle se porte bien.
C’est ainsi qu’on parle de ceux qui sont loin de chez eux, quand on a oublié leur plat, leur musique, leurs fleurs, leur couleur préférés, quand on ne sait plus s’ils prennent le café avec ou sans sucre ; toutes ces petites choses qui ne tiennent pas dans une valise mais font qu’en arrivant on se sent chez soi ou pas. » (p. 253)
Un roman sur la liberté, en somme, la liberté de sortir des liens familiaux et villageois, la liberté d’être soi, la liberté de ne pas dépendre des autres. A tout prix.
« Dans l’enclos, le souffle des cocotiers n’arrivait plus à sécher la sueur qui couvrait la jeune femme accroupie sur la cotonnade blanche. Ma grand-mère lui faisait boire, sans cesse, le bouillon de racines encore fumant. Un ciel borgne dardait l’Atlantique de son œil rouge et lui intimait de livrer au monde le mystère niché dans son ventre. Les premières ombres nocturnes épaississaient la chevelure des cocotiers et longeaient les palissades, lorsqu’un cri retentit. » (p. 73)
Un petit lien vers un entretien avec Fatou Diome : http://www.grioo.com/info1151.html

