17 juin 2008
Itinéraire d’enfance
Si je n’avais pas acheté ce livre bien avant de lire Terre des oublis, je ne l’aurais sans doute pas fait. Ni même lu.
Et pourtant l’histoire de Bê, écolière modèle d’un village vietnamien, est charmante. Bê, la fille de maîtresse Hanh, vit dans l’insouciance entre l’école qu’elle adore, les jeux près de la rivière et son amie Loan-Graine-de-Jaquier avec qui elle partage un trésor, bien cachée sur la petite île. Le chantier, la maladie du petit Ly, la disparition de Dung-le-Maigrichon, le prochain mariage de Luu, la mère de Loan, avec le chef Cau, voilà les événements du village.
Mais la cruauté d’un nouveau professeur et les avances qu’il fait à une élève lui sont insupportable, et elle joue donc un tour pendable à maître Gia. Elle se retrouve exclue de l’école, définitivement ; pire, personne ne croit ce qu’elle dit de maître Gia. La honte, pour elle et pour sa mère, et la colère la poussent à partir rejoindre son père, en garnison dans le Nord, avec Loan. Le voyage est plus long que prévu, entre mauvaises rencontres et belles amitiés nouvelles.
Cet Itinéraire d’enfance est autant l’itinéraire de Rêu à Khâu Phai, avec des haltes en ville ou dans les villages de montagne, que le cheminement de Bê vers l’âge adulte. Ces quelques mois construisent l’adulte qui parle à la fin du livre et évoque le destin des personnages rencontrés. Un roman d’apprentissage, donc, et aussi d’aventures, d’amitié. L’auteur avoue une grande part d’autobiographie dans ce récit, c’est peut-être pour cela qu’il sonne si clair et si naturel. J’ai trouvé que Duong Thu Huong évitait les deux écueils principaux : on a vraiment l’impression que c’est une enfant qui parle, ce n’est pas affecté, et pourtant ce n’est jamais cucul. Elle évoque avec sensibilité le Vietnam ordinaire, par la cuisine, les paysages, les menus travaux et les rapports de hiérarchie et de respect. Seules les dernières péripéties de Bê avant de retrouver son père sont un peu too much : le livre a dressé le portrait de cette écolière douée et généreuse, courageuse, il me semble inutile et surjoué d’en faire encore une infirmière dévouée et intrépide. A part ce petit bémol, me voilà réconciliée avec Duong Thu Huong. Sans pour autant peut-être me précipitée sur le prochain…
Un roman qu’on peut aussi faire lire à un ado et, pour autant que je puisse en juger, à un jeune lecteur motivé.
Les avis d'Amanda, de Florinette, qui ont aimé aussi, et de Laëtitia, un peu déçue.
29 avril 2008
Terre des oublis
Duong Thu Huong, 2005 (2006)
Miên vit dans un village vietnamien des montagnes. Un jour, elle rentre de la cueillette des herbes avec les autres femmes et découvre que son mari, Bôn, est revenu de la guerre, de la jungle, alors qu’on le croyait disparu depuis quatorze ans. Mais nul signe de réjouissance dans le village : Bôn est le premier mari de Miên. Elle a épousé, après la période de deuil, Hoan, un marchand actif et riche. Miên est prise entre son cœur acquis à Hoan et son devoir envers son premier mari et surtout envers un héros du peuple, celui qui a sacrifié sa jeunesse pour qu’elle soit libérée des Américains. Plus encore, Miên subit le regard des villageois qui attendent d’elles qu’elle fasse le « bon choix », le moins scandaleux, le plus conforme aux traditions et aux volontés du Parti. Alors Miên retourne vivre avec un homme épousé trop vite, trop jeune, un homme qu’elle n’aime plus, pire, elle ne sait plus comment ni pourquoi elle l’a jamais aimé. Tout le roman est bâti autour de ces trois personnages, Miên, Bôn, Hoan, de leur passé, de leurs sentiments.
Malheureusement, j’ai été déçu. A vrai dire, la déception est surtout due aux étoiles qui brillaient dans les yeux de l’amie qui me l’a offert, et qui, je le sais, ne se sont pas allumées dans les miens. Car ce n’est pas un mauvais roman ; simplement je ne lui décernerais pas les éloges de la quatrième de couverture ou des lectrices de Elle qui lui décerné leur Grand Prix en 2007.
J’ai deux reproches principaux à faire : le premier c’est que Duong Thu Huong alourdit souvent son propos de façon excessive. Pas dans la description des personnages, qui sont au contraire fins et complexes. Mais dans les descriptions parfois fort longues de paysages et dans le foisonnement d’épisodes parallèles. Terre des oublis n’est pas seulement un roman d’amour et le double roman d’apprentissage de Miên (qui apprend à écouter ses sentiments et à ne plus se plier toujours aux règles non écrites du village), et de Hoan (qui apprend à ne plus se laisser manipuler au profit des autres, mais à choisir et décider), c’est aussi l’insatisfaction et la folie, c’est aussi le roman de la guerre du Vietnam, le roman du retour du guerrier traumatisé, et le roman d’une société vietnamienne de l’après-guerre, société à la fois en mouvement vers l’avenir radieux et la modernité promise par les communistes, et figée dans les traditions, l’appareil du Parti et la doctrine, une société pauvre et extrêmement active, une société de profiteurs et d’hommes dignes, une société de désespérés ; c’est enfin un roman sur l’honneur et la conscience, sur ce qui fait des hommes des êtres humains véritables. Bref, cela fait beaucoup de choses, et peut-être un peu trop sans doute. Je pense que le roman aurait été beaucoup plus fort, beaucoup plus percutant, s’il avait été plus resserré, plus condensé autour de l’histoire d’amour et de soumission. Il y a tout de même 700 pages dans l’édition de poche ! Pas que ça se lise vraiment mal, mais parfois je me suis surprise en « lecture automatique », mécanique, vidée, sans comprendre vraiment ce que j’avais lu et sans avoir envie de relire. Un roman plus austère, moins foisonnant, aurait je crois mieux convenu à l’histoire de Miên, de Bôn, et de Hoan.
D’autant que, et c’est mon deuxième reproche, l’auteur utilise beaucoup le flash-back pour nous faire découvrir le passé de Bôn et de Hoan, et plusieurs choses m’ont gênée dans la construction. Les épisodes de flash-back sont souvent trop longs. Il y aurait sans doute eu plus de tension en ne nous dévoilant que quelques éléments, en nous laissant imaginer, chercher, nous perdre, plutôt qu’en proposant de longs retours en arrière explicatifs. Et puis, ce n’est pas toujours très clair. Dans le cas de Bôn, je me demandais parfois à quelle époque on était. C’était sans doute voulu, car Bôn lui-même le sait de moins en moins, mais pas assez net, pas assez flou et inquiétant. Ou alors pas voulu, et là c’était trop flou.
Bref, des imperfections pour ce livre et c’est dommage, parce que j’ai l’impression d’être passée à côté d’un très très grand roman – que Duong Thu Huong elle-même est passée à côté. Mais rien de rebutant, et la fin (chapitres XX-XXVII) est vraiment intense, ce qui augmente encore mes regrets pour le reste !
PS : J’aurais bien aimé aussi connaître la signification des prénoms vietnamiens, je suis sûre que l’auteur les a choisis avec une idée bien précise en tête. Pour ma part, j’ai trouvé « Miên » particulièrement bien adapté en français, j’ai entendu pendant toute ma lecture « mienne », et c’est exactement ça : deux hommes se la disputent avant que finalement elle ne décide de choisir elle-même et pour elle-même.
D'autres déçues: Le Biblioblog, Fashion Victim
Gambadou, charmé par l'ambiance
Flo, définitivement réfractaire
et Amanda, qui a adoré!


