Vilain défaut

le blog curieux d'une rêveuse-voyageuse...

14 janvier 2009

Le livre des merveilles du monde

Marco Polo, vers 1298
Traduction de Jean-François Kosta-Théfaine, 2005, Librio

Parfois, on ferait mieux de ne pas être trop économe sur les livres. Sur certains livres. Et Librio pour Marco Polo, ce n’était décidément pas une bonne idée.

51NZEDKZM7L__SL500_AA240_D’abord, ce ne sont que des extraits. Je me disais bien aussi, que c’était un peu fin… Mais là, c’est ma faute : je n’avais qu’à regardé plus attentivement. Seulement, je ne sais pas si Marco Polo procède ainsi ou si les extraits sont mal coupés, mais on a l’impression d’un empilement de chapitres sans trop de liens, comme si Marco était pressé de ne rien oublier. Ledit Marco est totalement absent : là encore, effet des extraits ? Bref, je suis bonne pour tout relire. Pas très grave : comme dans tout voyage médiéval, on croise quelques miracles et merveilles (montagne qui se déplace, montagne couverte de jade, arbres compris, le jardin-Paradis du Vieux…), mais finalement assez peu : où sont les monstres ? Les hommes à tête de chiens ?
De même, les extraits présentés insistent tous sur la fortune de Khoubilaï (ça ne vous fait pas rêver, un nom pareil : Khoubilaï Khan ? Les sonorités sont parfaites…), le luxe des Orientaux ; mais rien sur la vie quotidienne de la cour. Et les pâtes ? C’est vrai quoi, Marco Polo sans les pâtes…
Là encore, impossible de faire la part des choix et de l’original.

L’édition se veut semi-critique et pour 2 euros, ma foi, on se dit banco. Sauf que l’introduction, si elle est intéressante, n’est pas très bien écrite (pour tout dire, j’avais l’impression de relire une de mes vieilles dissert’ et ce n’était pas une impression très agréable ; mais je suis difficile, j’avoue), et les notes… parfois totalement inutiles.
Par exemple, page 40, Marco nous explique que les habitants du royaume de Mossoul sont « chrétiens jacobites et nestoriens ». La note vous informe : « Ces chrétiens appartiennent à deux Eglises orientales : les jacobites d’une part et les nestoriens d’autre part. »
Merci.
Mais je suis mauvaise langue : les autres notes sont correctes ; simplement j’aurais voulu une édition plus pointue et je me suis trompée d’éditeur…

Par contre, pour ce qui est des cartes, Librio aurait vraiment pu faire un effort : elles sont trop petites, trop peu précises, la moitié des lieux mentionnées n’y figure pas, et pour un récit de voyage, c’est quand même un peu embêtant, surtout quand on se pique d’une édition un peu améliorée.
Dernière critique, les documents présentés et les reproductions de miniatures ne sont absolument pas légendés : d’où ça vient ? Où est-ce conservé ? De quand ça date ? On n’en saura rien. Je ne suis pas certaine que ce soit très légal, vu le soin jaloux que les bibliothèques apportent en général aux droits de reproduction à payer ; et puis c’est frustrant.

Encore une fois, je me suis trompée d’édition et ça m’apprendra à être radine. Mais quand bien même on ne voudrait pas une édition d’historien, pourquoi faire les choses à moitié ? Pourquoi priver le lecteur d’informations utiles, de précisions, de rigueur ?

M’en vais acheter l’édition en « Lettres gothiques », tiens. Prix poche, qualité universitaire, que demande le peuple ?

19 juin 2008

L’air était plein de petites aiguilles de cristal

siberievignRécit d’un voyage à pied à travers la Russie et la Sibérie tartare, des frontières de la Chine à la mer Gelée et au Kamtchatka, John Dundas Cochrane (1824)

Du voyage, de l’ancien temps, une certaine dose d’excentricité, de l’exotisme (pour moi le Kamtchatka est une destination de rêve), et beaucoup de Russie : ce titre avait tout pour me plaire.

Malheureusement, le voyageur me séduisit beaucoup moins. Le capitaine Cochrane est l’un de ces Anglais du XIXe tels qu’on se les imagine : compassé, persuadé de venir de la plus grande nation du monde, flegmatique, gentleman jusqu’au bout des ongles, cherchant l’exploit sportif, en toute simplicité. Un croisement de Phineas Fogg et de Cecil Rhodes, qu’on s’attend toutes les trois pages à entendre s’écrier « Dr Livingstone, I presume ? ». Un homme capable de recréer Britannia pourvu qu’il possède une théière.

John Cochrane s’intéresse assez peu aux pays qu’il traverse entre 1820 et 1823. Pas vraiment de descriptions de paysages ou d’habitants, l’ethnographie ne l’intéresse pas. « Ce terme fait allusion à Yermak le conquérant mais je n’essaierai pas d’expliquer pourquoi. » (p. 99) Et pourquoi donc ? Serait-ce choquant ? N’a-t-il pas compris les explications ? Serait-ce inintéressant ? Mais maintenant je veux savoir !! Ce qu’il veut, lui, c’est arriver à pieds et sans trop de dommage au but qu’il s’est fixé. Il nous raconte brièvement ses ennuis d’auberge, ses soucis de cordonnerie, quelques rencontres assez fades, et on est déjà à Saint-Pétersbourg. Il a pourtant marché plusieurs semaines… A croire qu’il s’est contenté de garder les yeux fixés sur son objectif et de serrer les dents. Voyage palpitant !

On a aussi le compte-rendu de ses relations avec les Anglais du cru et les officiels qui l’invitent et s’inquiètent de son bien-être, on a sa gratitude envers tous ceux qui l’aident de quelque manière que ce soit. Mais de vie, de pittoresque, de curiosité, point. John Cochrane ne voyage pas, il fait du sport. Aujourd’hui, il chercherait à entrer au Guinness des records, mais en 1820 il se contente de voyager le plus sommairement possible et d’économiser son argent. Il assure d’ailleurs, à plusieurs reprises, dans des manières de petits sermons moraux, qu’il ne fut jamais si heureux que dans les conditions extrêmes de son voyage, fermement assuré du soutien de la Providence, le corps et l’esprit toujours en mouvement. Un esprit sain dans un corps sain, les bienfaits de l’hygiène, et toute cette sorte de choses.

« Lord Byron traversa à la nage l’Hellespont et John Cochrane l’Okhota. Des deux exploits, le mien fut sûrement le plus difficile. Monsieur le lord n’était ni fatigué, ni affamé, ni transi de froid, ni contraint de le faire. Alors que moi, j’ai du lutter contre toutes ces difficultés. »
(p. 181)

Cela devient un peu plus intéressant quand il entre en Sibérie. On a le froid, la neige, les plus grosses difficultés du voyage. On a surtout les vraies rencontres avec les Indigènes, Iakoutes, Tchouktches, cosaques, Kargaules, Chuanses, Toungouzes, Youkagirs… Cochrane se fait un peu plus disert sur les populations, leur mode de vie, leurs usages – souvent pour les blâmer et les critiquer, certes, mais enfin on a un aperçu de la vie en Sibérie. Peu à peu Cochrane change, il reconnaît certaines vertus aux Sibériens, on sent même qu’il s’est fait des amis, mais il n’en souffle mot. Par pudeur sans doute ; de la même manière qu’il évoque à peine sa femme kamtchadale.  Il se révèle ainsi dans les dernières pages tout différent, prêt à épouser une Sibérienne et à rentrer avec elle en Angleterre, à la défendre face au mépris.

Le Capitaine Cochrane n’est pas un voyageur comme je les aime : il voyage moins pour rencontrer les autres que pour l’exploit sportif ; il ne note pas grand choses hormis les conditions matérielles du voyage. Et je dois dire qu’on se lasse un peu de la comptabilité que tient Cochrane des maisons, des arpents de terres cultivées ou non, des charrettes dans les rues, des litres de vodka bus ici ou là ; de ses notations sur la température, la réserve de thé et l’incurie des guides. D’autant que les mesures sont tantôt données dans une unité, tantôt dans une autre, particulièrement les températures. Petit bémol ici pour l’éditeur, qui certes donne la conversion Réaumur-Fahrenheit-Celsius, mais n’a pas unifié le texte ni proposé de notes systématiques. Bref, on finit par savoir qu’il fait très froid sans plus vouloir calculer ce que représentent exactement 80 Réaumur sous 0… Pas de conversion non plus pour les autres unités de mesure.
Une déception donc, mais que j’ai lue jusqu’au bout, en trouvant par moment de jolies ébauches de descriptions, hélas toujours fort courtes.

« En approchant de la capitale, tôt le matin, un brouillard épais planant sur l’Angara boucha la vue jusqu’à ce que j’atteigne le monastère près de la rivière. Je remarquai soudain, au-dessus du brouillard, les églises qui reflétaient joliment les rayons du soleil sur leurs revêtements d’étain ou de cuivre. Je pris le bac pour traverser, et à huit heures du matin, j’entrai dans l’accueillante demeure du chef de la marine à Irkoutsk. »
(p. 100-101)

Comme si Cochrane se retenait pudiquement et préférait faire œuvre « scientifique » et de recensement. Je trouve ça dommage, et je ne recommanderai pas ce livre – à moins que vous n’adoriez les récits d’épopée physique mâtinés de listes !

John Cochrane récidiva dès 1824 en laissant sa jeune épouse à Londres pour partir en Amérique de Sud et mourir à Valencia en 1825.

« Mais, malgré cela, je ressentais le désir d’y retourner et d’y finir mes jours.  Et ce désir est encore si fort que je n’hésiterais pas à dire adieu à la politique, à la guerre et à d’autres activités raffinées, pour jouir en Sibérie du confort qu’on peut y avoir, sans crainte d’être dérangé par un étranger ou un domestique. »
(p. 249)

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26 avril 2008

Salaam London

Tarquin Hall, 2005 (2007)

salaamTarquin* Hall est journaliste. Il rentre d’une dizaine d’années de reportage en Inde et en Asie et compte se réinstaller dans le quartier londonien de son enfance. Sauf qu’il est fauché, qu’il n’a pas de travail, et que les prix ont follement grimpé. A tel point qu’il peut tout juste s’offrir un studio minable dans Brick Lane, dans l’East End des cockneys et des immigrants. Après les Huguenots, les Irlandais, les Juifs d’Europe centrale, ce sont désormais les Pakistanais et les Bangladais qui occupent le quartier, qui se pare de boutiques de sari, de bijoux de mariages traditionnels et d’innombrables curry. Un Londres que Tarquin Hall, issu de la classe moyenne, ne connaît pas et dont il a même un peu peur. Salaam London est à la fois un reportage, un récit initiatique, un roman d’amour aussi, car on suit un peu des déboires conjugaux de Tarquin, qui a convaincu sa fiancée indo-américaine de le rejoindre à Londres.

J’ai beaucoup aimé la galerie de portraits, Sadie Cohen, la vieille voisine juive qui se souvient de l’East End des années 30 et du Blitz ; Mr Ali, propriétaire qui hausse les épaules face aux problèmes et a installé une sonnerie de pompier comme sonnette ; les jeunes Pakis, débrouillards, entre petits trafics, tradition et Occident, Mrs Suri, tante indienne qui entend veillé sur Anu, la fiancée ; les deux Sasha, immigrés kosovars ; Aktar, l’ethnologue indien qui cherche désespérément à comprendre ce que sont les Anglais et qui s’aperçoit que tous ont un ancêtre quelconque venu d’ailleurs. Tarquin Hall ajoute à cela des éléments de l’histoire du quartier, une réflexion sur l’identité et la fusion dans un nouveau pays, une description pétulante du quartier, et son regard de journaliste, de voyageur égaré à quelques rues de la City, d’humain.

Un voyage que je ne peux que vous recommander chaudement !

PS : J’ai beaucoup pensé en découvrant l’histoire du livre et au cours de ma lecture au Peuple de l’abîme, de Jack London, dont Tarquin Hall fait d’ailleurs mention. Jack London s’était constitué une base arrière chez un couple juif modeste, et passait des jours et des nuits dans la rue au milieu des mendiants. Les deux démarches ne sont pas comparables (Jack London choisit ce qu’il vit et peut en sortir à tout moment), mais montre le même misérable envers du décor et du rêve londonien.

*Mon Dieu ! Il n’y a que les Anglais pour nommer leur fils « Tarquin » ! C’est d’ailleurs l’un des charmes des romans d’Anne Perry, les prénoms des aristocrates…

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15 avril 2008

« Quand le coton va bien, c’est que le monde est calme et digne »

Voyage aux pays du coton. Petit précis de mondialisation
Erik Orsenna, 2006

Aujourd’hui, c’était le baptême du feu pour certaines chaussurettes. Résultat, je suis morte des pieds. Ce qui, heureusement, ne m’empêche pas de tenir un livre et de lire, ni d’en parler ici. En l’occurrence, il s’agit d’un petit ouvrage d’Erik Orsenna, qui cumule bien trop de qualités pour être honnête, si vous voulez mon avis.

cotonD’abord, c’est très intéressant. Un beau matin, Erik Orsenna se dit que nombre de ses vêtements sont en coton, que l’industrie textile est tout de même une grosse force économique, et qu’il serait bon d’en savoir un peu plus. C’est en outre l’occasion d’un beau tour du monde, alors il se met en route. Mali, Etats-Unis, Brésil, Egypte, Ouzbékistan, Chine, et France. On découvre avec lui quelques uns de ceux qui produisent le coton, le vendent, le filent, le tissent, l’exportent, l’aiment. Point de données techniques ou chiffrées dans ce voyage. Ce n’est pas une enquête journalistique ni une étude géographique : c’est un récit de voyage.

« Il garde des souvenirs, mais il ne veut pas me les confier. Il m’affirme que les souvenirs, surtout les souvenirs heureux, sont mauvais pour la vue. »
(p. 229)

C’est aussi ce qui fait tout le charme de l’ouvrage : au-delà du monde cotonnier, on visite des régions très différentes, on en apprend un peu sur certains hommes, comme un coin de voile qui se soulève au rythme du voyageur. Et quel voyageur ! La langue est belle, fluide, précise, et poétique. Le voyage est aussi celui des mots.
Erik Orsenna n’a pas de réponse toute faite, ne donne pas de leçons, ne moralise pas. Il se contente d’ouvrir les yeux et les oreilles, de frapper inlassablement aux bonnes portes, et d’écouter. Il écoute les petits producteurs maliens et le lobby texan. Les négociants alexandrins et le directeur du musée du coton du Caire, si vide. Les pionniers brésiliens et les industrieux chinois, mêmement tournés vers le futur à marche forcé. « Qu’est-ce que le futur ? Un pays dans lequel les arbres sont déjà grands. » (p.245) Les grands producteurs ouzbeks et leur mer disparue. Les industriels français des vallées vosgiennes, tournés vers la qualité pour contrer les effarantes quantités de tissus venus d’usines sises dans des ruelles chinoises, et dont les ouvrières se demandent « à quoi sert de rêver, puisque le rêve est un autre pays que la réalité[...]. La réalité, c’est qu’au village, dans le Sé-tchouan, il n’y a pas de travail. » (p. 259) Au terme de ce voyage, on ne sait pas ce qu’il conviendrait de faire pour atténuer les effets de la mondialisation et les errances de la science. Mais on en sait un peu plus sur les gens du coton, et on a surtout compris que le coton est un dieu puissant qui façonne les paysages et dispose les hommes à sa guise dans des villes nouvelles ou des hangars de fronts pionniers.
Il  y a longtemps que je tournais autour de M. Orsenna. Maintenant que je l’ai découvert par la bande, j’ai encore plus envie de me plonger dans un de ses romans. Car ce voyage, c’est aussi la compagnie d’un petit monsieur qui se révèle vif, malicieux, curieux, en un mot charmant.

« Que celui qui ne supporte pas d’attendre n’entreprenne jamais aucun voyage. Tout voyage explore les pays du temps aussi bien que ceux de l’espace.
Une typologie exhaustive de l’attente du voyageur mériterait d’être tentée. Pour apporter ma pierre au grand œuvre, je suggère une première distinction entre :
1. L’attente silencieuse. Le train prévu, ou le car, ou la voiture, ou le bateau, n’est pas là. Et personne n’est capable, ou désireux, de vous apporter la moindre information. On vous regarde du coin de l’œil. On sourit, sans doute de vous. Et le temps, ne passant pas, s’éternise. Ce type d’attente est, avouons-le, de qualité médiocre et peut mener à certains désordres progressifs de l’humeur (agacement, énervement, exaspération, colère).
2. L’attente parlée. A intervalles réguliers (ou irréguliers), quelqu’un vous explique la raison de l’attente. Cette raison est aussi une excuse. Et c’est pour cela que l’attente dite « parlée » se révèle si souvent délicieuse. Si certaines excuses sont affligeantes de banalité (un parent malade, un ennui mécanique), d’autres réjouissent par leur inventivité. Ainsi, ce matin-là, 21 octobre, dans la bonne ville de Boukhara. Le chauffeur devant me conduire vers Khiva me faisait appeler d’heure en heure. Pardon M. ’Rsenna, je me suis trompé d’huile. Pardon M. ’Rsenna, un fournisseur sans foi m’a rempli le réservoir de mauvaise essence. Ce n’est pas ma faute, M. ’Rsenna, c’est le ramadan, le ramadan aime la prière, la prière est immobile, le ramadan n’aime pas les voyages…
Qui osera protester à grand bruit contre le ramadan ? Qui osera réclamer la moindre vitesse sur cette route de la soie où le seul trajet Samarkand-Boukhara prenait naguère une semaine aux caravanes de commerçants ? » (p. 215-216)


Livre lu dans le cadre du défi "Le nom de la Rose"  : livre dont le titre contient un nom de plante.

D'autres voyageurs conquis :  le Biblioblog et Yueyin

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24 mars 2008

Route rouge

Céline Curiol, 2007

route_rougeCelui-là, c’est le petit dernier par hasard, celui qui n’aurait jamais dû atterrir dans mon panier, mais qui s’y est glissé sans avoir à trop insister. Celui que j’ai attendu avant de lire, dont je repoussais, je crois, l’ouverture, par peur de ce que j’y lirais. Presque un an.

Céline Curiol est journaliste. Elle est – je ne sais pas si elle l’est encore – la correspondante à New York du service français de BBC Afrique et fait peu à peu connaissance avec un continent qu’elle ne connaît pas. Par les interviews, les reportages, les rencontres. Un jour elle se rend à Freetown à l’invitation d’une amie qui travaille à l’ONU. Freetown, Sierra Leone.
On est en janvier 2003, la guerre est tout juste finie ; Charles Taylor est inculpé par le procureur de la Cour spéciale des Nations Unies en juin 2003. Céline Curiol reste trois semaines ; ce n’est pas du tourisme, ce n’est pas du journalisme. C’est de la curiosité, de l’incompréhension, on la sent yeux et oreilles ouverts, aux aguets, pour tenter de saisir les gens et leur façon devoir le monde, la vie. Attentive à débusquer le moindre signe d’énergie, de normalité, de paix, d’espoir.

Elle le précise en introduction : ce n’est « ni une fiction ni un travail journalistique ou anthropologique », mais « un recueil d’observations et de réflexions qui ne cherche pas à défendre aucune thèse, à n’expliquer aucun phénomène ; il rend compte, dans son enchaînement, de ce que peut être le voyage : illogique, intuitif, hasardeux, surprenant. »

C’est pourtant plus que cela. Il y a peu d’horreur dans ce livre et le rouge du titre est celui de la terre ; soit que Céline Curiol ait voulu la tenir à distance, soit qu’elle soit déjà un peu recouverte par la vie qui revient. Il y a des questions, beaucoup, sur les origines de la guerre et surtout sur l’explosion de violences terribles et inexplicables (la guerre en Sierra Leone fut l’une des plus terrible d’Afrique : plus de 4000 personnes furent amputées d’un ou plusieurs membres, les différentes factions semblant s’être entendues pour se retourner contre les civils). Peu de portraits de Sierra Leonais, plutôt les rencontres de l’auteur avec les travailleurs de l’ONU et les scénes de la vie quotidiennes. Les Sierra Leonais restent un groupe assez anonyme duquel émergent parfois des figures brèves ; pas faute de langage commun, plutôt à cause d’une méfiance et d’un malaise réciproques.

Je n’ai pas accroché aux premières pages, celles qui racontent le début du voyage, l’aéroport, le vol. Elles sont un peu convenues, pas très fluides ; nécessaires sans doute à l’auteur pour commencer son récit, pour nous faire quitter avec elle le sol rassurant de notre solide Europe. Dès qu’on arrive à Freetown, cela devient passionnant. Ce n’est pas un récit de voyage ordinaire, plein de belles découvertes, de rencontres et d’émerveillement. Ce n’est pas une enquête, mais la déroute de celle qui ne peut échapper à sa condition de touriste et d’Occidentale pour se fondre dans la masse. Simplement le regard d’une femme qui se laisse portée doucement, sans rien forcer, pour tenter de connaître un pays, qu’elle raconte avec beaucoup de pudeur et de douceur.

Défi Le nom de la Rose, livre avec une couleur dans le titre.
Tous les livres lus dans le cadre de ce défi ici, chez Grominou.

Posté par vilaindefaut à 14:34 - Voyages - Commentaires [7] - Permalien [#]
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